Takarazuka, la colline au trésor

Si vous visitez la région du Kansai, vous ne manquerez pas de prévoir dans votre programme la visite de villes incontournables comme Osaka, Kyoto, Kobe ou encore Nara (auquel cas je vous le recommande vivement !)

Mais il existe au Japon une ville atypique qui pourrait vite vous passer sous le nez, une ville étrange pour certains, magique pour d’autres. Une ville qui n’est que brièvement évoquée dans les guides touristiques mais qui selon moi vaut le détour, c'est pourquoi j'ai décidé de vous la présenter dans cet article :).

La Ville de Takarazuka

La ville de Takarazuka se situe dans la préfecture de Hyōgo non loin de Kobe. Si vous demandez à un Japonais s’il connait Takarazuka, il vous répondra certainement par l’affirmative car tout Japonais vivant au Japon a, au moins une fois dans sa vie, entendu parler de cette ville, et surtout, de sa célèbre troupe de Music Hall, la Takarazuka Revue.

En japonais, "takara" signifie "trésor", et "zuka" ou "tsuka" désigne un monticule, la ville de Takarazuka pourrait se traduit par la colline au trésor, et elle porte plutôt bien son nom !

Comment s'y rendre ?

Pour se rendre à Takarazuka, ce n'est pas très compliqué, il suffit d'emprunter l'une des deux lignes de train portant son nom, au choix la JR Takarazuka Line ou la Hankyu Takarazuka Line, ou alors emprunter la Imazu Line . Prévoyez tout de même de mettre la main à la poche, car les Takarazuka Lines sont parmi les lignes les plus chères du Kansai, et ce n'est pas sans raison... Comptez également une grosse demi-heure de trajet depuis Osaka.

(voir le plan des lignes Hankyu et JR en annexe)

En arrivant à la gare de Takarazuka, on est tout de suite frappé par l’architecture du bâtiment, serait-on dans un parc Disneyland ? L’atmosphère semble occidentale sans l’être vraiment, une impression simplement. Ce qui est sûr, c’est que l'ensemble parait assez luxueux, la ville ne manque certainement pas de moyens !

La Configuration de la ville

En poursuivant un peu son chemin, on tombe rapidement sur une rivière, la Mukogawa. La ville semble en effet s'être construite autour de cette rivière et de ses embranchements. Les lieux les plus connus de la ville se trouvent d'ailleurs sur ses rives. Il en est ainsi pour le Musée consacré à Osamu Tezuka, pour l'hippodrome de Hanshin, et bien sûr pour la Takarazuka Revue.

Pour avoir une meilleure vision de l'ensemble de la ville, je vous invite à consulter le site officiel de Takarazuka que voici : http://www.city.takarazuka.hyogo.jp/

Le Grand Théâtre Takarazuka

Ce bâtiment se dresse fièrement devant la Mukogawa. Son architecture me fait d'ailleurs terriblement penser à celle d'un château, ce que je trouve assez logique pour renforcer la magie du lieu.

Pour accéder au Théâtre, rien de plus simple, depuis la gare le chemin est tout tracé et porte d'ailleurs un nom, le chemin des fleurs (Hana no michi) ! On suit donc paisiblement cette allée en rencontrant tantôt un petit pavillon, tantôt une statue de Takarasiennes, pour finalement arriver devant les portes du théâtre.

À l’intérieur : une cafétéria, une boutique de petites douceurs, une boutique de souvenirs, ou encore de vêtements, un salon de thé et même un studio de shooting photo pour endosser le costume de son personnage favori, bref bienvenue à Takarazukaland ! La décoration est luxueuse et tout est fait pour s'y sentir privilégié.

La Takarazuka Revue

La Naissance de la Revue

La Takarazuka Revue doit son existence à un homme, Kobayashi Ichizou, le fondateur de la compagnie de train Hankyu Railways. Pour promouvoir la nouvelle ligne de train Takarazuka Line et pour que les habitants du Kansai aient envie de l'emprunter, il a eu l'idée de créer une troupe de théâtre et de Music Hall à Takarazuka, le terminus de la ligne.

Comment lui est venue l'idée d'une troupe de théâtre me direz-vous ? À l'époque les spectacles de style occidental rencontraient de plus en plus de succès et le kabuki commençait à être vu comme le bastion classique de la tradition japonaise. Kobayashi a donc tout simplement pris un peu des deux ! Le style occidental du spectacle et la singularité du kabuki. De plus il a tenu à choisir des jeunes danseuses issues de bonnes familles.

Le Concept de la Revue

La Takarazuka Revue est donc une troupe de Music Hall certes mais pas une troupe comme les autres. Sa principale particularité réside dans le genre des artistes qui la composent. Elle est en effet uniquement constituée de femmes, y compris pour interpréter des rôles masculins.

Ces artistes sont recrutées lors d’un concours extrêmement élitiste, plus difficile à obtenir, dit-on, que le concours de Tôdai (meilleure université japonaise). Les candidates ont généralement déjà suivi des cours intensifs de ballet et de chant dans le but de réussir ce concours. Les quelques élues suivent ensuite une formation de deux ans à la Takarazuka Music School, attenante au Théâtre Takarazuka avant de rejoindre l’une des troupes pour continuer leur apprentissage.

Au sein de la troupe, il existe deux types bien distincts de Takarasienne (artiste de la Takarazuka Revue) :
- Les Otokoyaku : actrices vouées à jouer des rôles masculins, le terme "Otoko" désignant l’homme.

-Les Musumeyaku : actrices vouées à jouer des rôles féminins, le terme de "Musume" désignant la fille au sens filial du terme, donc la jeune fille encore candide et "kawaii".

Sur scène comme en public, les Takarasiennes gardent une attitude bien définie par leur statut :

– L’Otokoyaku représente l’idéal masculin à l’opposé du stéréotype du mari japonais. Il est galant, dévoué, courageux, romantique. Mais surtout, l’Otokoyaku est un être androgyne qui mêle les qualités physiques des deux genres : élancé, athlétique, le visage fin, la voix grave et chaude. Il représente l'être idéal, et ce n'est pas un hasard si cette catégorie d'artiste est la plus populaire et mise en avant. Le personnage de l'Otokoyaku se base entièrement sur l'ambivalence des genres, et c'est ce qui attire la curiosité.

– La Musumeyaku représente l’idéal féminin dans tout son raffinement, sa douceur et sa candeur.

Ocean's Eleven - Yuzuki Reon et Yumesaki Nene (Top-Stars de la troupe Étoile)

Pas une mais des troupes !

La Revue est composée de 5 troupes, chacune symbolisant un élément du mythe Takarazuka : l’Etoile, la Neige, la Lune, la Fleur, le Ciel.

Il ne faut pas oublier la troupe des Senka, un peu à part puisqu'elle est composée de Takarasiennes expérimentées jouant des personnages plus âgés pour les besoins des représentations.

Les Top-Stars

Ce qui japonise cette troupe de Music Hall, c'est bien entendu la rigueur et la perfection des représentations mais aussi la hiérarchisation des artistes.

En effet, chaque troupe comporte un duo de leaders appelés Top-Stars. C'est le couple emblématique de la troupe, qui interprète les rôles principaux. Autant vous dire que pour toutes les Takarasiennes, c'est l'objectif ultime à atteindre !

Selon ce que j'ai pu constater, il me semble que le choix de la future Top-Star, se fait en fonction de son talent pour le chant, la danse et l'acting bien sûr, mais aussi en fonction de sa popularité, ce qui se manifeste par la taille de son fan-club par exemple.

Les spectacles de la Revue

Les particularités des spectacles

- Une représentation est toujours composée d’un spectacle théâtral musical et d’une petite partie plus Music Hall à la fin.
- Durant toutes les représentations, la musique est assurée par un orchestre situé devant la scène. Les top-stars peuvent le contourner en empruntons un pont pour arriver devant le public.
- Les spectacles de la Takarazuka Revue sont connus pour l’utilisation systématique d’un escalier très étroit, permettant aux artistes de danser en montant et descendant.
- Lors du salut, les artistes descendent l’escalier en tenant un bâton décoré et un ruban qu’elles dédient au public avant de s’incliner.
- La Top-Star Otokoyaku est toujours reconnaissable au moment du salut par l’éventail de plumes qu’elle porte sur son dos.

Les plus gros succès

La Revue, même si elle fut créée au début de la 1ère Guerre Mondiale, ne connait le succès que vers les années 70 suite à l’adaptation du manga de Ryoko Ikeda, "La Rose de Versailles". Mais ce n'est pas le seul spectacle emblématique de la troupe, on peut en distinguer trois :

La Rose de Versailles (2013) - Elisabeth (2014) - Autant en Emporte le Vent (2013)

L'Univers Takarazuka

Comme tout produit culturel au Japon, son succès dépend en grande partie de la façon dont il a été marketé, de l'environnement qui a été créé autour de lui, et la Takarazuka Revue en est un parfait exemple.

Les spectacles, tout comme la ville, le Théâtre et les artistes sont présentés comme des éléments d'un monde de rêve offert aux Japonais (ou plutôt aux Japonaises) pour les aider à sortir de leur morosité et de leur ennuyeux quotidien. Le business qui s'est créé autour de cette troupe est aujourd'hui une grosse machine alimentée par les goodies de tout type : photos des Takarasiennes se produisant sur scène, boîtes de biscuit, CD et DVD en masse, sans parler des goodies estampillés aux couleurs des artistes les plus populaires (T-Shirts, Chaussettes, vanity, miroir...).

"Takarazuka" est devenue une marque qui fait vendre et qui est gage de prestige. Aller voir des spectacles de la Takarazuka Revue, posséder des goodies de la troupe, être membre d'un fan-club, constituent le signe d'un statut social plutôt élevé.

Je me souviens d'amies japonaises à qui j'avais relaté mes périples à Takarazuka (que j'ai visité trois fois), et qui étaient admiratives et envieuses, se plaignant de n'y être jamais allées, bien qu'elles ne soient pas particulièrement amatrices de la troupe. Il me semble donc qu'une journée à Takarazuka en assistant à une représentation de la troupe est une chose que toute Japonaise aimerait avoir fait au moins une fois dans sa vie.

Le Fan System

Ce qui rend la Takarazuka Revue particulièrement japonaise, c'est son fan system très développé, autant voir plus que celui des idols.

Chaque Takarasienne, peu de temps après avoir été assignée à une troupe, a un fan-club composé en très grande majorité de femmes mariées et de jeunes filles. Les fan-clubs sont assez hiérarchisés :

- Les fans de base, assistant aux événements et payant les frais d'inscription

- Les fans un peu plus haut placés, organisant les événements

- La fan assistant la Takarasienne dans son quotidien (elle l'accompagne matin et soir !)

La Takarasienne et son fan-club sont intrinsèquement liés et ce lien se manifeste lors d'événements proches du rituel :

- L'irimachi / demachi : les fans attendent de manière très ordonnée devant l’entrée des artistes l’arrivée ou la sortie de la Takarasienne. C’est en général à ce moment-là qu’elles lui remettent en main propre leur lettre de soutien, à la file indienne selon un roulement très efficace ! Eh oui, pas une minute à perdre pour leur idole !

- L’ochakai : littéralement « rencontre autour d’un thé, cet événement est l’occasion pour les fans de passer un moment privilégié avec la Takarasienne (toujours en groupe). Généralement des activités comme un jeu de questions/réponses, des anecdotes sur les coulisses du spectacle, des lots de goodies à gagner sont organisées.

De nombreuses références à la culture française

Un petit aparté concernant les nombreuses références à la culture française que l’on trouve dans l’univers Takarazuka.

- Avant de s’appeler la Takarazuka Revue Company, la troupe se nommait "Mon Paris" !
- Le terme "Takarasienne" est dérivé du terme "Parisienne", sans doute pour donner rappeler le chic parisien.
- Comme je le disais le spectacle emblématique de la troupe reste "La Rose de Versailles", qui se déroule dans la France de l’avant révolution. Mais ce n’est pas la seule. De nombreuses œuvres littéraires françaises ont été adaptées comme Le Comte de Monte-Cristo, Le Rouge et le Noir, La Chartreuse de Parme.
- Plus récemment les comédies musicales françaises ont le vent en poupe à Takarazuka : "Roméo & Juliette" (en conservant les mélodies !), "Napoléon – L’Homme sans sommeil" (spectacle spécialement écrit pour la troupe par l’auteur de R&J) ou encore cette année "1789 – Les Amants de la Bastille".
- Le hall qui permet d’accéder à la salle de spectacle est appelé "Esprit Hall"
- La boutique de souvenirs officielle de la troupe se nomme "Quatre Rêves"

Assister à une représentation

Où acheter les billets ?

Le plus simple pour se procurer des billets et de se rendre directement au théâtre (même s’il y a de grandes chances pour que les représentations du jour soient complètes) ou de commander en ligne via le site internet de la troupe que voici : http://kageki.hankyu.co.jp/ticket/

Pour la voir, il faut le vouloir !

Bon, cela dit, il n’est pas aisé de se procurer des billets car ceux-ci sont très prisés. Et il est encore moins facile de trouver des sièges idéalement placés, cela pour deux raisons :

- Le prix : qui dit prestige dit prix élevé, ainsi les meilleures places sont aux environs d’une centaine d’euros. Rassurez-vous tout de même, les moins bonnes places sont à 30€ et si vous venez pour la première fois c’est encore moins cher !
- La disponibilité : les meilleures places sont souvent déjà réservées par les fans via les fan-clubs, il faut donc soit se rapprocher d’un fan-club qui revendrait des places, soit être particulièrement au taquet le jour de la mise en vente.

La Takarazuka Revue a fêté ses 100 ans d'existence en 2014, et est devenue une véritable institution au Japon. Si vous regardez régulièrement les émissions musicales japonaises, vous en verrez certainement passer (au FNS Kayosai par exemple). Il y a même des actrices très connues comme Amami Yuuki ou Kuroki Hitomi qui sont issues de la Revue !

Voilà, j’espère vous avoir donné un aperçu assez fidèle de "l’univers Takarazuka", et qui sait, peut-être que vous aurez envie d'intégrer cette ville dans votre programme !

En tout cas merci d’avoir lu ! ;)

Article intéressant ?
4.33/5 (3 votes)

Galerie photos

  • La Takarazuka Revue
  • Carte de la JR Line - Osaka
  • Carte de la Hankyu Railways - Osaka
  • Chemin des fleurs - Hana no Michi
  • Statue - Oscar et André
  • Entrée du Grand Théâtre Takarazuka
  • Vue extérieure du grand Théâtre
  • Le Grand Théâtre Takarazuka
  • La Mukogawa depuis le Grand Théâtre
  • Kobayashi Ichizô
  • Les débuts de la Revue
  • Ocean's Eleven - Troupe Étoile
  • Les Troupes
  • La Rose de Versailles - 2013
  • Elisabeth - 2014
  • Autant en emporte le vent - 2013
  • Demachi (attente des fans)
  • Boutique de souvenirs Quatre Rêves
  • Esprit Hall
  • Salle de spectacle du Grand Théâtre Takarazuka

Commentaires

22 Avril 2015
21:55

C’est très étrange j'avais prévu de faire un article sur Takarazuka. Manque de temps, j'ai laissé tomber, mais je n'aurai pas fait mieux ! En tous cas sur la Revue.

J'ai assisté à une représentation en 2013 et j'ai séjourné 2 semaines dans cette jolie ville chez des amis japonais, et pourtant j'ai quand même appris des choses en lisant cet article. C’est un des meilleurs souvenirs de mon premier voyage au Japon. C’est très "typique" comme expérience, une représentation de la Takarazuka Revue (j'ai vu Autant en emporte le vent). Avec tout le fascinant cérémonial de fan club la précédant, et l'aura de ces artistes formées à la dure, on se croirait plongé dans un manga ou un anime. Ce qui tombe bien, et fait le double intérêt culturel de Takarazuka, c’est la présence du musée du père du manga, Osamu Tezuka (qui a vécu dans cette ville). Un endroit qui vaut aussi le déplacement.

C’est pourquoi je m'étonne que Takarazuka ne soit pas plus fréquenté (voire pas du tout !) par les touristes occidentaux. Lors de mon séjour je n'allais pas m'en plaindre, j'avais vraiment l’impression d'être un privilégié au cœur du Japon, dans une bourgade certes huppée (ça fait son charme) mais aussi très riche culturellement.

Bravo pour ce bel article très complet qui m'a rappelé de très bons souvenirs.

Ajouter un commentaire