Kamakura, statue de Jizo avec masque pendant la pandémie de Covid

Le pari risqué de l'économie japonaise sous son néo-Sakoku

⏱ 14 minutes

Cet article nécessite un petit point linguistique en introduction, même si nous avons déjà utilisé ce terme dans plusieurs de nos articles sur le Covid au Japon ces 2 dernières années.

Sakoku 鎖国 se réfère à la politique isolationniste japonaise qui a cadenassé le pays entre 1650 et 1842. Pour en savoir plus, nous encourageons nos lecteurs à consulter l'édition d'avril 2022 de l'excellent journal gratuit de nos amis de Zoom Japon.

🎌 L'opportunité manquée d'un pays qui se referme à nouveau sur lui-même

Naturellement, le Sakoku actuel se constate le plus directement dans sa politique aux frontières. Durement fermées depuis mars 2020, elles ont enfin rouvert largement aux visas depuis le 1er mars 2022. Étudiants, professionnels et familles peuvent désormais entrer plutôt facilement au Japon ; quant à l'écrasante majorité des visiteurs restants (les touristes), il leur faudra encore attendre quelques semaines au moins.

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Déjà vieillissante (près de 30% des Japonais ont déjà plus de 65 ans), la population nipponne s'érode de plus en plus fortement depuis près de 20 ans : elle a ainsi perdu 644.000 habitants en 2021, créant des problématiques importantes de répartition (notamment au niveau des retraites) et d'influence à l'international.

Son soft power semble tourner en rond. Alors que le "Cool Japan" (extrêmement endetté) fait face à une compétition de plus en plus féroce de la Corée du Sud ces dernières années, 3 films d'animation ont dominé son box office cinéma en 2021 :

  1. le dernier Evangelion ;
  2. l'annuel Détective Conan ;
  3. et Belle de Mamoru Hosoda (redite de Summer Wars).

Plus marquant encore : un seul film non japonais apparaissait en fin de top 10 (Fast and Furious 9).

L'épisode Carlos Ghosn avait pourtant tiré la sonnette d'alarme avant même l'arrivée du Corona, refroidissant les investisseurs et patrons étrangers sur leur capacité à faire du business sereinement sur l'archipel dans un contexte de présomption de culpabilité :

Désormais, ce néo-Sakoku long et contraignant porte principalement préjudice au pays lui-même. Alors même qu'il avait l'occasion de remplacer Shanghai et surtout Hong-Kong comme places financières asiatiques, asphyxiées par leurs mesures "zéro-Covid", les talents fuient également le Japon : le départ des allemandes Bosch et Siemens en février 2022 fut une sacrée douche froide... la première de la série ?

Cette politique reflète le caractère d'un pays qui, en son cœur, aime les étrangers de passage mais entretien une relation compliquée avec celles et ceux qui souhaiteraient s'y installer plus durablement, alors même que la main d'œuvre étrangère devient une nécessité. Même les Japonais "half" résidents sont traités comme des étrangers.
Signe des temps : bien que son niveau d'anglais soit le plus faible de tous les pays de l'OCDE, le Japon a réussi à se mettre à dos les étrangers qui lui apprennent la langue internationale.

Même Shinzo Abe, ancien Premier ministre durable dont les effets de ses "Abenomics" restent critiquables, tire la sonnette d'alarme sur un Japon menacé de prendre du retard sur le plan mondial.

👹 Une société qui peine à évoluer à cause de caractère sclérosé

L'utilisation du fax et du tampon hanko, les galères administratives ou encore la rigidité à l'absurde sont autant de points anecdotiques quand tous les feux 🔥 sont au vert. Mais comme sur tout le reste, le Covid agit comme un révélateur et le Japon bride sa montée en compétence par des postures inflexibles.

Ces 3 anecdotes récentes se montrent, à ce titre, éloquentes :

  • une école de Setagaya à Tokyo a interdit la gomme transparente d'un élève car le règlement intérieur n'autorise que les gommes blanches ;
  • la police de Meguro à Tokyo a perdu 2 disquettes (!) contenant les informations personnelles de 38 habitants qui avaient postulé pour des HLM ;
  • un pompier de Kimetsu à Chiba fut sanctionné de 10% de son salaire pour avoir touché en une petite année 1,15 million de Yens de revenus (~8.034€) d'une activité de YouTubeur gaming.

📱 Internet et les données personnelles

Pour poursuivre sur ce dernier exemple, avancer que le Japon ne comprend pas Internet 📶 est en réalité un euphémisme. Entre les sites aux designs archaïques, l'absence de versions mobiles ou encore les redirections de pages inexistantes, il faut parfois du courage pour naviguer sur le web japonais.

Nintendo est le seul éditeur à traquer depuis des années ces créateurs de contenu sur Twitch ou YouTube qui ne respecteraient pas leurs règles pour jouer en direct à leurs jeux. Sa filiale la Pokémon Company est encore bien plus agressive avec celles et ceux qui oseraient utiliser des extraits de ses animés, et elle n'est certainement pas la seule parmi les studios nippons.

Les fuites de données personnelles ont atteint des records au Japon en 2021, avec 137 occurrences dont la plupart n'auraient pas pu aboutir avec une sécurité plus à jour. La plus large faille est venue d'Omiai, une application de rencontre, avec 1,71 million de personnes exposées. JAL et ANA ont, elles, laissé filer près d'1 million de profils de leurs membres utilisateurs de miles.
Mais tant que la loi japonaise ne punira pas ces fuites, les entreprises ne devraient pas se motiver à essayer de mieux les prévenir.

🚙 Transition au véhicule électrique

De nombreux pays ont embrassé depuis des années des politiques d'incitation au renouvellement des parcs automobiles, dans le cadre de la décarbonation nécessaire d'un secteur responsable d'un immense volume d'émissions. Les Japonais, eux, sont à la peine comme souvent lorsqu'il leur faut faire preuve d'agilité.

Si Toyota a été l'un des premiers à parier sur l'hybridation simple à la fin des années 1990 et a rencontré un franc succès avec sa Prius, il s'est depuis reposé sur ses lauriers. Comme lui, les autres constructeurs japonais ont pris un grand retard sur les véhicules hybrides rechargeables et surtout les tout-électriques.

Ainsi, les livraisons de véhicules neufs ont encore baissé de 2,7% en 2021 au Japon, au plus bas depuis 45 ans avec seulement 7,85 millions de véhicules. C'est quasiment moitié moins que le record de 1990 (13,49 millions). Dans le même temps, le reste du monde croissait de 7,1%...

En embuscade, constatant l'impréparation d'un secteur dont la moindre évolution nécessite souvent des années, le sud-coréen Hyundai revient à l'assaut du marché japonais avec sa large flotte électrique prête à l'usage.

Lors du G7 de juin 2022, après un lobbying de Toyota, le Japon demande à supprimer l'objectif de 50% minimum de véhicules à zéro émission en 2030.

👔 Liberté de presse et relations diplomatiques

Nous avons déjà abordé le sujet des conférences de presse du gouvernement nippon, dont la séquence de questions-réponses est déjà écrite à l'avance, peu importe l'interrogation posée par les journalistes. À la lumière de cela, il n'est pas étonnant que l'archipel soit si mal classé en matière de liberté de la presse dans le monde : 67ème en 2021, entre le Niger et le Malawi (la France étant au 32ème rang), et plus récemment 71ème en 2022. Dans le même temps, la manipulation des données y reste un problème récurrent.

Ne soyons pas étonnés, alors, de constater la réaction révisionniste nationaliste japonaise quand l'Ukraine communique sur la défaite du nazisme et du fascisme en 1945 en montrant côte à côte Hitler, Mussolini et Hirohito. Exigeant le retrait de ce dernier du document, le parti au pouvoir s'offusque pourtant 2 jours plus tard que le Japon ne fasse pas partie de la liste des pays remerciés par les Ukrainiens...

🤷‍♀️ Parité et droit des femmes

Le départ de la princesse Mako pour New York après son mariage avec un roturier a fait grand bruit cet hiver, mais il n'est que la résultante d'un travail de sape depuis des années qui l'a rendue victime de stress post-traumatique en raison des pressions du Kunaicho (l'agence impériale) et des médias.

Toutefois les problèmes de santé mentale chez les femmes japonaises ne se limitent hélas pas à la famille impériale. Il faut dire que le traitement des femmes au Japon a parfois de quoi laisser songeur :

  • un dirigeant de la chaîne de restauration rapide Yoshinoya a été licencié en avril après avoir annoncé lors d'une conférence que l'entreprise devait chercher à "rendre les vierges accros" à ses produits avant que les jeunes femmes ne soient invitées par des hommes dans des restaurants plus chers ;
  • les écoles médicales japonaises ont dû officialiser en 2018 qu'elles faisaient volontairement échouer les femmes à l'examen car elles étaient plus enclines à quitter leur carrière pour fonder une famille (depuis le scandale, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à y être acceptées !) ;
  • quand la préfecture de Kanagawa dévoilait en 2016 son "woman act" pour promouvoir plus de femmes dans des positions élevées, la photo de présentation alignait 11 hommes ! Vérifications faites ces jours-ci, il y a désormais 1 femme sur 25 représentants...

Ainsi, en 2022, le Japon était 116ème sur 146 au classement mondial sur l'égalité des sexes, le dernier du G7 et le dernier d'Asie-Pacifique.

La crise Covid n'a rien arrangé à la situation économique des femmes, traditionnellement chargées des enfants, soit à la maison, soit avec des emplois à temps partiels, instables et/ou peu qualifiés et donc peu payés. Pas étonnant que le nombre de suicides de femmes ait explosé en 2020.

Mi-2022, il est annoncé que la pilule abortive arriverait sur le marche japonais mais avec 2 contraintes majeures :

  • son coût de 100.000¥ (~699€) ;
  • l'accord du partenaire est requis, même en cas de viol...

Quant au mariage homosexuel, en juin 2022 il n'est pas jugé anticonstitutionnel de le garder impossible au Japon.

📉 L'économie japonaise en souffrance

💴 L'appauvrissement des ménages

Alors que le salaire moyen depuis 1990, ajusté pour l'inflation, a augmenté de 25% pour les Français, il a quasiment stagné chez les Japonais. Alors près de 2 fois inférieur, celui des travailleurs en Corée à dépassé celui du Japon depuis 2014 ; le PIB par habitant a fait de même en 2018. Le salaire des animateurs japonais est quasiment 3 fois inférieur à celui de leurs homologues chinois !
Selon le gouvernement lui-même, le revenu annuel des foyers japonais pour la tranche de 30 à 50 ans a diminué d'1 million de Yens (~6.986€) par rapport à ceux d'il y a 20 ans.

Alors qu'ils étaient 15% dans les années 1980, désormais 40% de la masse salariale est constituée de baito, ces travailleurs intérimaires sous-payés vecteurs de précarité de par leur absence de couverture sociale et de retraite.
Pas étonnant alors de découvrir qu'un gros opérateur de ferrys comme Shiretoko licencie tous ses capitaines expérimentés pour les remplacer par lesdits baito, quelques jours avant un naufrage causant 26 morts et disparus à Hokkaido.

La conséquence plus globale, pour faire simple, est aujourd'hui une baisse importante du pouvoir d'achat pour les résidents Japonais. Sur l'année fiscale 2021, les étiquettes ont valsé de 7,3%, un record depuis la mise en place de ces données en 1981.
Beaucoup de grandes marques alimentaires sont contraintes d'augmenter les prix de leurs produits, une décision pourtant rare au Japon en temps normal :

43% des entreprises japonaises prévoiraient ainsi d'augmenter leurs prix au cours de l'année fiscale 2022.

Quant au taux d'autosuffisance alimentaire du Japon, à 78% en 1961, il n'était plus que de 37% en 2020. L'archipel est plus exposé que jamais aux pénuries.

Le prix des appartements dans le grand Tokyo a, lui aussi, atteint un point haut avec une moyenne de 63,6 millions de Yens en 2021 (~444.295€). Le précédent record était de 62,1M¥ en 1990, au plus fort de la bulle économique... Au cœur de la capitale, il faut même débourser 84,5M¥ en moyenne (~590.228€) pour acheter son logement.

💸 La stagflation sous un Yen faible

Par son manque d'agilité et sa productivité abyssale, le Japon s'éloigne progressivement de son statut de pays riche ; entre les incertitudes économiques mondiales, la raréfaction des matières premières et la reprise de l'inflation, l'archipel en paye aujourd'hui le prix fort.

À cause de cette baisse du pouvoir d'achat, l'archipel n'a pas connu la reprise économique et la forte croissance récentes tant appréciées en Occident. Sa compétitivité est en berne et même le FMI alerte sur le risque d'entrave à la reprise post-pandémique.

La stagflation, ou l'économie prise en étau entre une croissance faible voire nulle et une inflation élevée, est désormais devenue l'épée de Damoclès concrète du Japon, plus encore que dans beaucoup d'autres pays riches.

Parallèlement, le Yen n'en finit plus de s'affaiblir face à l'Euro et surtout au Dollar, avec une accélération notable depuis début mars. Fin avril, il dépassait les 130¥ pour 1$, un seuil qu'il n'avait plus atteint depuis 20 ans et le Japon se retrouve donc coincé par la politique accommodante de sa banque centrale.
Une aubaine pour les voyageurs et investisseurs étrangers au Japon, mais une catastrophe pour l'économie nipponne qui enregistrait ainsi un déficit commercial de 5,4 billiards de Yens en 2021 (~37,7 milliards d'euros), alors même que sa dette était déjà de 259% du PIB en 2020.

💉 L'argent sous perfusion

Comme dans beaucoup d'autres pays développés, les aides furent conséquentes au Japon pour maintenir l'économie à flot pendant la période Covid :

  • le chèque en blanc de 100.000¥ (~699€) versé à tous les résidents au Japon en 2020 a beaucoup fait jaser car il ne ciblait pas que les ménages modestes ;
  • la campagne GoTo Travel de subvention au tourisme en 2020 a coûté 2,7 billions de Yens (~18,9 milliards d'euros) pour un résultat mitigé ;
  • les aides un peu plus ciblées de 2021 ont été généreuses, notamment dans le cadre de l' "activité partielle" des secteurs sinistrés, ou avec les établissements de bar et restauration auxquels le gouvernement a demandé de fermer plus tôt pendant les nombreux mois de mambo (le fameux "quasi-état d'urgence"), bien qu'il ne vérifiait pas leur chiffre d'affaires avant de les arroser.

Si ces politiques de "quoi qu'il en coûte" ont connu un terme en Occident il y a déjà de nombreux mois, le Japon ne semble pourtant pas prêt à s'en désaccoutumer et prévoit de viser cette fois les enfants de ménages pauvres, à hauteur de 6,2 billions de Yens (~43,3 milliards d'euros). Quant à GoTo Travel, le mystère plane encore sur son éventuel retour mais plus les semaines passent, moins elle semble susceptible de revenir...

Encore faut-il que ces aides soient bien dirigées : dans un dossier qui (lui encore) a fait intervenir une disquette, un homme de Yamaguchi a par erreur touché l'ensemble des aides prévues pour les 463 foyers éligibles, soit un virement reçu de 46,3 millions de Yens (~323.441€) !
Plus inquiétant : le très respectable journal économique Nikkei ne parvenait à tracer que 6,5% des 12 billions de Yens (~83,8 milliards d'euros) des fonds publics pour le Covid utilisés...

Et ne parlons pas de la mascarade des Jeux Olympiques 🏅 de Tokyo 2020, reportés d'un an à cause du Covid. Logiquement grevés par des investissements colossaux (2 fois l'estimation validée par le CIO), ils n'ont finalement pas été accessibles aux visiteurs étrangers et se pose la question aujourd'hui du coût de maintenance non prévu de son stade phare avec l'argent des contribuables.

Fin avril en conférence de presse, pour lutter contre l'inflation, Kishida annonçait qu'il allait poursuivre l'impression de monnaie, ce qui risque au contraire de continuer à faire augmenter les prix et maintenir un Yen faible...

🪧 Des voix s'élèvent pour tirer la sonnette d'alarme

Comme cela avait été le cas cet hiver, quelques semaines avant l'annonce de réouverture aux étudiants, le Japon est désormais critiqué à la fois en son sein et à l'international pour sa gestion des fermetures aux frontières. En effet, la réouverture au tourisme en provenance de l'étranger apparaît plus que jamais comme une solution providentielle pour faire entrer une grande quantité de devises, a fortiori dans ce contexte d'un Yen très affaibli.

Outre le Keidanren (équivalent du Medef au Japon), la compagnie aérienne ANA s'y met également, et ils trouvent désormais un écho depuis fin avril au sein même du gouvernement. La pression s'intensifie et il fait peu de doute que si l'emballement médiatique s'en empare, une issue positive suivra.

Les opérateurs du voyage, eux, n'en peuvent plus d'attendre, et pour cause. L'année dernière, seulement 9,1 billions de Yens (~63,7 milliards d'euros) ont été dépensés dans le tourisme sur l'archipel ; le secteur n'avait jamais vu de recettes aussi basses depuis le début de ces statistiques en 2010. Pour les hôtels 🏨, cela s'est traduit par une baisse de fréquentation de 47% par rapport à 2019.

L'impact financier de la fermeture au tourisme étranger calculé par Koji Wada, professeur à l'Université internationale de la santé et du bien-être et membre du panel de conseil du Ministère au tourisme, serait de 10,96 billions de Yens par an (~76,6 milliards d'euros).

Alors que ses voisins bataillent désormais pour chercher à devenir le nouveau roi du tourisme en Asie, combien de temps le Japon tiendra-t-il avec ce nouveau Sakoku dans une économie mondialisée où beaucoup s'accordent à dire que le Coronavirus 🦠 est devenu endémique ?
Au milieu du XIXe, la politique isolationniste japonaise s'était achevée par une ouverture "forcée" par le fameux commodore Perry. Cette fois-ci, il se pourrait bien que son bras soit tordu par sa propre économie.

Mis à jour le 08 août 2022 - Neo-Sakoku: A Risky Bet for the Japanese Economy