Yuriko Koike, la gouverneure de Tokyo lors d'une conférence sur le Covid-19 en décembre 2021 (©Ryusei Takahashi)

La 6ème vague Omicron de l'hiver 2022 fait mettre au Japon un genou à terre

⏱ 14 minutes

Nous vous l'annoncions dès début décembre dans notre article sur la dure refermeture des frontières japonaises : alors même que beaucoup de médias locaux et d'observateurs internationaux autoproclamés s'enorgueillissaient de la supériorité nipponne et de leur protection naturelle contre le Covid (le fameux "gène japonais" que l'on cherche encore), la 6ème vague "Omicron" est bel et bien en train de frapper durement l'archipel.

Comme dans beaucoup d'autres pays, il s'agit plutôt cette fois d'un tsunami et, sans grande surprise hélas, le Japon ne semble pas avoir suffisamment appris :

  • ni de ces 2 années de pandémie écoulées et des leçons tirées par les expériences de nombreux autres pays ;
  • ni de leurs propres erreurs passées qui les avaient déjà secoués lors de la 5ème vague de cette fin d'été.

Voici donc, comme traditionnellement, notre point complet sur cette vague de Covid qui déferle sur le Japon actuellement.

🦠 L'explosion des contaminations

Jusqu'aux premiers jours de janvier, la courbe reste très sage, avec moins de 500 nouveaux cas quotidiens recensés. Mais très vite, c'est l'emballement : l'augmentation se montre extrêmement rapide et surtout inédite pour le Japon. On passe ainsi à ~5.000 cas par jour le 10 janvier puis à ~20.000 à peine une semaine plus tard, et les ~50.000 ont rapidement été atteints ce week-end, soit 10 fois plus en moins de 2 semaines ! Les taux d'incidence sont extrêmement élevés, alors qu'on est sans doute encore très loin du pic. C'est une véritable flambée, d'autant que ces chiffres ne sont que la pointe d'iceberg d'un pays qui sous-teste (voir plus bas).

Pour autant, rien de tout cela n'est une surprise en soi : dès fin décembre, de nombreux pays (États-Unis, Australie et bien sûr en Europe) avaient déjà largement dépassé leurs tristes records de contaminations respectifs. L'augmentation japonaise était encore certes à bas bruit, mais depuis fin novembre la tendance repartait en tout cas à la hausse, sans grand suspense sur les conséquences.

Et si les mesures inhumaines de restrictions aux frontières à cette période ont peut-être permis de limiter la casse à court-terme, elles n'ont fait que retarder l'échéance inévitable de la progression fulgurante d'Omicron. Le temps de vacciner les 3èmes doses ? Même pas, et de la même manière nous y reviendrons plus loin dans cet article.

Mi-janvier, les nouvelles contaminations dépassent rapidement tous les records établis précédemment, que ce soit par ville (Tokyo et Osaka restant naturellement les plus touchées de par leur densité de population, ainsi qu'Okinawa pour une raison particulière que nous allons détailler), par préfecture ou sur le plan national. Ceux-ci sont ensuite explosés chaque jour qui passe, aplatissant la courbe historique comme partout ailleurs dans le monde.

cas-omicron-japon-janvier-2022

Avant la fin janvier, les cas actifs représenteront près d'1/4 du nombre total de cas au Japon depuis le début de la pandémie...

📊 Un "sous-testing" récurrent

C'est une constante japonaise depuis l'arrivée du Covid, que nous ne cessons de dénoncer depuis bientôt 2 ans : le Japon joue à la politique de l'autruche et ne teste que très peu pour se voiler la face garder des statistiques flatteuses. Au vu de la violence d'Omicron, ce voilage devient plus problématique encore.

Pour réaliser un test PCR au Japon, les conditions sont drastiques : dans la plupart des cas, il faut posséder une ordonnance du médecin qui n'en délivre même pas forcément si tous les symptômes sont apparus. Et ce ne sont pas les rares et éphémères tests gratuits apparus en début d'année qui changent la donne, quand on veut bien subir les longues files d'attendre pour les atteindre :

  • à Tokyo, seuls 30.000 (!) sont disponibles chaque jour pour 14 millions d'habitants ;
  • à Kyoto, les résultats sont donnés en 3 jours pour les PCR et le lendemain pour les antigéniques ;
  • à Osaka, il faut prendre rendez-vous la veille pour se voir remettre un auto-test non comptabilisé dans les statistiques même s'il est positif !

Et si vous souhaitez réaliser un test autonome, on est loin des prix coûtants de Leclerc et Intermarché à 1,24€ : sur l'archipel, il faut plutôt compter plus de 1.000¥ (~7,03€) l'unité... Imaginez le coût pour une famille qui veut se tracer régulièrement.

Permettez-nous d'insister en réalisant un basique produit en croix pour découvrir le nombre réel de cas au Japon. Prenons l'exemple du samedi 22 janvier comme point de référence :

  • la France est alors, avec ~401.000 cas remontés pour 67,4 millions d'habitants, autour de son pic Omicron. Pour cela, elle a effectué ~1,3 million de tests, soit un taux de positivité de ~31% ;
  • le Japon, en pleine montée, communique quelques ~55.000 nouveaux cas pour 125,8 millions d'habitants. Ceux-là correspondent à seulement ~236.000 tests effectués, donc un taux de positivité de ~23% ;
  • si l'on appliquait le nombre de tests par habitants de la France au Japon, on aurait alors ~560.000 infectés ce jour-là, soit ~10 fois plus que le chiffre officiel !

Mise à jour -- Le cap des 100.000 contaminations recensées est atteint pour la première fois le jeudi 3 février, pesant lourd sur le système de santé, et jusqu'à la princesse Yoko de la famille impériale est touchée.

Difficile de prédire quand arrivera le pic, mais on est probablement encore loin du maximum de cas à déclarer. Et il n'est absolument pas aberrant de penser que rapidement, le Japon dépassera le million de nouvelles contaminations quotidiennes réelles.

D'après son ministère de la santé, la capacité de tests PCR au Japon est de 100.000 par jour dans la capitale et 400.000 à l'échelle nationale (un plafond qui n'a pas évolué avec Omicron et qui montre déjà ses limites). C'est à dire 8 fois moins qu'en France à population égale. Mais cela n'empêche pas le personnel de Narita d'affirmer que les tests PCR à l'extérieur du Japon sont moins fiables que leurs propres salivaires (!) lorsqu'ils trouvent des positifs à l'arrivée... alors que les tests réalisés par les voyageurs ont, conformément à la règlementation, jusqu'à 72 heures d'ancienneté ; bien assez pour déclarer ses symptômes.

Face à Omicron, la solution japonaise récemment annoncée au sommet de l'État est toute trouvée : ne plus tester les moins de 50 ans sans symptômes pour les diagnostiquer Covid, et ce n'est même pas une blague ! Comment désormais faire confiance à leurs statistiques déjà sous-estimées jusqu'à présent ?

🎖 L'armée US et les vacances du Nouvel An comme foyers

Ce mois de décembre 2021 fut l'occasion d'un feuilleton inattendu sur la base de découvertes ahurissantes : les militaires des bases américaines installées depuis la fin de la seconde Guerre mondiale (à Okinawa pour 60% d'entre elles) sont exemptés de réaliser des tests avant d'entrer au Japon, d'effectuer une quarantaine à l'arrivée ou même encore de porter des masques 😷 en public !

Rendons-nous bien compte de cette bombe diplomatique en la mettant en perspective : alors que les rares étrangers autorisés à entrer au Japon (dont nous faisons partie grâce aux visas de résidents d'une partie de l'équipe Kanpai) passent par des processus drastiques et réalisent pas moins de 4 tests en une semaine, l'armée américaine, elle, entre au Japon comme dans un moulin même si elle est en pic de viralité Covid.

Cette légèreté, décrétée le 3 septembre par l'armée US elle-même sur la base d'une vaccination avancée parmi son personnel, fut certes corrigée juste avant la fin de l'année devant le tollé général qu'elle a suscité. Deux semaines plus tard, ils connaîtront en outre d'autres restrictions. Mais le mal était déjà fait : le 20 décembre, un cluster de 186 cas était découvert, rapidement élargi. Un problème majeur, il va sans dire, pendant l'une de ces rares périodes de l'année (avec la Golden Week du printemps 🌸 et Obon en août) où les Japonais voyagent notamment à Okinawa pour quelques jours de congés.

D'ailleurs, alors que le Nouvel an 2021 s'était montré très calme, cette année les Japonais se sont bien rattrapés :

  • les gares et aéroports étaient bondés autour du passage à la nouvelle année ;
  • les marchés également (comme ici à Ameyoko) pour préparer le repas du réveillon ;
  • les sanctuaires sont restés ouverts toute la nuit pour les festivités traditionnelles (comme ici à Meiji-jingu) alors qu'ils avaient fermé dans l'après-midi un an plus tôt ; Fushimi Inari Taisha a ainsi vu défiler 4 fois plus de personnes que l'année précédente.

Le cocktail explosif n'a donc pas tardé à se mettre en place et dès début janvier, Omicron avait pu se répandre partout ailleurs sur l'archipel avec le retour de ces courtes vacances.

🧑‍⚕️ La "préparation" du système de santé

Après une 5ème vague qui a laissé des traces sanitaires au Japon, on s'imaginait que le nouveau gouvernement se préparerait à l'arrivée de cette 6ème vague attendue.

Il avait pour cela tout le loisir de le faire, avec :

  • 1 mois pour constater la force de frappe d'Omicron dans les pays Occidentaux touchés à l'avance ;
  • 4 mois de recul sur sa propre dernière gestion imparfaite.

Il y a d'ailleurs presque un an jour pour jour, nous publiions sur Kanpai cet article dont beaucoup de reproches sont hélas encore valables aujourd'hui :

La préparation, c'est d'ailleurs le mot d'ordre des conférences de presse de l'équipe Kishida depuis son accession au pouvoir en début d'automne 🍁, et ce même quand Omicron a déjà commencé à déferler et que le temps n'y est donc plus. Ce que l'on a retenu en réalité, c'est 30% de lits supplémentaires disponibles dans un pays dont 7% seulement de ses hôpitaux sont publics et donc mobilisables pour les patients Covid (soit 2 points de plus en réalité). Le reste de cette "préparation" a de quoi laisser douteux, avec une baisse de la durée d'isolement des cas-contact, de 14 à 10 jours.

Sans surprise, la réalité ne tarde pas à poindre à nouveau le bout de son nez. Mi-janvier, en pleine montée épidémique et encore loin du pic, les ambulances commencent déjà à lutter pour déposer les infectés au Corona dans un établissement de santé qui veuille bien les accueillir.

Quant aux instituts statistiques officiels, ils se montrent vite dépassés pour le suivi :

Comme dans les autres pays, heureusement, les hospitalisations et les décès d'Omicron se montrent bien moins nombreux en proportion des nouveaux cas. En tout cas pour l'instant, puisque ces pays étrangers dont la France fait partie ont un très fort taux de dose de rappel, ce qui hélas n'est pas du tout le cas au Japon : actuellement, moins de 2% des Japonais ont leur 3ème dose, contre 45% en France. L'archipel risque donc de servir de test grandeur nature sur cette configuration peu encourageante.

💉 Le retard confondant de la 3ème dose de vaccin

Maintenant que la 2ème dose a été inoculée à ~80% de la population (depuis novembre), le Japon bombe le torse, tentant de faire oublier ses accrocs de démarrage :

  • il n'a commencé à inoculer son vaccin que mi-février, soit 2 mois après la plupart des pays riches ;
  • la population générale a dû attendre mi-mai avant que le rythme ne s'accélère vraiment à commencer par les plus âgés, alors que les États-Unis avaient par exemple déjà vacciné la moitié de leur population.

Pour la 3ème dose, rebelote ! Les mêmes erreurs sont répétées de manière aberrante. Démarrée début décembre, elle suit toujours ce calendrier sclérosé qui donne la priorité aux rares soignants avec une lenteur d'escargot : alors que la France peut injecter plus de 600.000 troisièmes doses par jour, le Japon plafonne à 6 fois moins en moyenne (avec une population pourtant 2 fois plus importante), sans même parvenir à démarrer ses séniors, plus à risque, avant février...

Le principal problème est pourtant connu de tous et Santé Publique France l'a bien rappelé : 2 doses seulement ne protègent que peu ou prou face à la souche Omicron. Embourbé dans son manque d'agilité et de réactivité, s'entêtant à penser que les Japonais sont différents des autres humains de la planète, le gouvernement nippon met donc en danger sa population sans exploiter ce retard de la vague Omicron par rapport à l'Occident. Même l'orgueilleux Taro Kono, responsable de la vaccination et ex-futur Premier ministre, l'affirme finalement... triste aveu d'échec officiel.

Revenant au système archaïque des coupons envoyés par courrier pour effectuer une réservation sur place ou au mieux par téléphone 📱, demandant l'aide des entreprises qui se montrent de plus en plus hésitantes sur le plan juridique, rouvrant péniblement (et tardivement) ses vaccinodromes fermés en novembre alors que le reste du monde brassait de la 3ème dose, le Japon a conduit ses résidents étrangers à ne pas s'y tromper : beaucoup de ceux qui ont eu la chance de rentrer en famille pour la fin d'année en ont profité pour faire leur dose de rappel plus facilement et ne pas retourner dans ce système bancal...

⚠️ Retour des mesures de restrictions et états d'urgence

Alors que le 19 janvier, le Royaume-Uni allègeait presque totalement ses restrictions Covid seulement une dizaine de jours après son pic (et que la France annonçait le lendemain ses propres relaxes pour février), le Japon n'avait pas d'autre choix que d'y retourner devant sa vague Omicron à retardement. L'archipel a beau avoir passé les 3/4 de l'année 2021 sous état d'urgence ou mesures prioritaires (dites "manbo"), il n'a pas fallu attendre longtemps pour que 2022 prenne le même chemin, que l'on espère cette fois moins durable.

Okinawa a logiquement initié la tendance en soumettant une demande le 1er janvier. D'autres préfectures ont rapidement suivi (déjà 34 sur 47 au moment de la publication de cet article) : Tokyo et limitrophes, Yamaguchi, Hiroshima, Niigata, Nagasaki, Kumamoto, Miyazaki, Gunma, Aichi, Gifu, Mie, Kagawa, Hokkaido, Fukuoka, Saga, Oita, Shizuoka, Aomori, Yamagata, Fukushima, Ibaraki, Tochigi, Ishikawa, Nagano, Shimane, Okayama, Osaka, Hyogo ou encore Kyoto.

Autant dire qu'une très large partie de la population japonaise est concernée, tant il s'agit des préfectures les plus densément peuplées. Pour toutes celles-ci, c'est donc le retour de restrictions telles que :

  • recommandation du télétravail (la municipalité de Tokyo prévient en outre ses entreprises de se préparer à de l'absentéisme) ;
  • recommandation d'éviter les endroits bondés ;
  • recommandation d'éviter les déplacements non essentiels ;
  • recommandation de ne pas manger à plus de 4 personnes ;
  • interdiction de servir de l'alcool après 18h ou 19h ;
  • ou encore fermeture des établissements à 20h ou 21h.

Officiellement, ces manbo sont censés prendre fin le 20 février, mais on devine sans peine que ces "quasi" se transformeront en véritables états d'urgence, et devraient se prolonger au-delà. Note du 9 février : la prolongation est effective jusqu'au 6 mars dans les 13 préfectures les plus touchées. Les restaurateurs et commerçants sont déjà échaudés, alors même que ces restrictions n'ont rien changé aux comportements de citoyens usés. L'espoir nippon étant qu'elles ne débordent pas sur le sacro-saint hanami, encore en avance cette année, ce qui rappellerait les heures sombres du printemps dernier.

Bien entendu, les couacs n'ont pas non plus été oubliés. On citera ces 2 pépites du gouvernement japonais, heureusement vite oubliées :

Reste la demande de ne pas changer de préfecture pendant ces mesures de restriction ; une idée bien saugrenue dans la mesure où les salary-men sont des dizaines de millions à le faire quotidiennement pour aller travailler à Tokyo ou Osaka. Et pendant ce temps, on ne trace ni ne teste les cas-contact à l'école, où la définition reste variable selon les établissements... Ce qui n'empêche pas les crèches de fermer à tours de bras.

Avec tout cela, le pourcentage d'opinions favorables du cabinet ministériel commence à baisser : il est passé de 60 à 55,9% entre décembre et janvier ; gageons que la chute n'a été qu'amorcée.

Ah, et le pass sanitaire ? Une tentative en phase de test est finalement abandonnée le 18 janvier ! Au Japon, on a le sens du timing. 🤡

🗾 Réductions du tourisme et frontières fermées

GoTo Travel, la campagne de financement du tourisme domestique, devait reprendre de fin janvier à mi-mai, mais on devine bien que cette 6ème vague va lui faire prendre du retard. Conséquemment, les frontières japonaises risquent donc de rester fermées au tourisme extérieur au moins jusqu'à cet été.

Vous le savez si vous suivez Kanpai : le Premier ministre Fumio Kishida a par ailleurs récemment annoncé en conférence de presse que les frontières resteraient bloquées même aux étudiants étrangers et travailleurs, au moins jusqu'à début mars. Sa justification a de quoi laisser pantois : "Les situations d'infection concernant Omicron sont clairement différentes ici par rapport à l'étranger, donc le cadre de la situation de nos frontières sera maintenu jusqu'à fin février".

Pour être tenu(e) informé(e) le jour-même des annonces de réouverture des frontières aux différents groupes de voyageurs, n'oubliez pas de vous inscrire gratuitement à la newsletter Kanpai :

Ce manque d'humilité, cette manière de penser que les Japonais avaient battu le virus par on ne sait quel miracle ou qu'ils ne subiraient pas de déferlante Omicron, ainsi que cette narration hautaine du nouveau gouvernement qui nous place de plus en plus dans la perplexité d'un point de vue extérieur, suscitant des interrogations réelles sur sa capacité à gérer la crise après la mollesse Suga, nous y reviendrons plus longuement dans un article dédié ces prochaines semaines.

Mis à jour le 17 février 2022 - Japan Badly Hit by Winter 2022 Omicron 6th Wave