One Team Rugby

Top 10 des mots de l'année au Japon

Les tendances de 2019 : sports, taxes et tapioca

L’année 2019 a été bien remplie au Japon, entre l’avènement d’une nouvelle ère impériale, l’organisation d’un G20 à Osaka, la tenue de la Coupe du monde de rugby et le passage de deux typhons extrêmement violents, sans parler des préparatifs des JO de Tokyo 2020. Mais qu’en est-il du ressenti de sa population sur tous ces événements ?

Pour un aperçu de l'année 2019 vue par les Japonais, il est possible de se pencher sur le choix du mot de l’année, dévoilé le 2 décembre dernier par la maison Jiyû Kokuminsha, éditrice de l’encyclopédie annuelle Gendai Yôgo no Kiso Chishiki ("Dictionnaire du vocabulaire contemporain"), en association avec U-Can, autre éditeur et organisme de formation à distance. Une trentaine de mots a été examinée pour aboutir à la sélection d'une dizaine, nommée U-Can shingo-ryûkô go top 10 ("Top 10 U-Can des néologismes et mots tendances"), comme tous les ans à la même période depuis 1984.

Le jury était composé de six personnalités et intellectuels du monde universitaire, des arts, de la presse éditorialiste et du divertissement, et présidé par la directrice de publication de l’encyclopédie. Les dix mots ou expressions du classement final ont été choisis pour ce qu’ils représentent de la société japonaise en cet instant T.

ONE TEAM : le mot de l’année 2019

En 2019, le mot couronné est assez naturellement issu du domaine sportif : ONE TEAM, le slogan des Brave Blossoms, l’équipe japonaise de rugby. Cette expression a été employée par Jamie Joseph, leur entraîneur, pour souder une équipe a priori disparate en raison des origines diverses des joueurs (la moitié n’était pas de nationalité japonaise) pendant la Coupe du monde de Rugby. Le jury de Jiyû Kokuminsha considère ONE TEAM comme un message positif adressé à une partie du Japon qui craint l’ouverture sur le monde, et une incitation à accueillir une immigration qui deviendra indispensable au pays. Par ce choix, les organisateurs espèrent toucher les Japonais, mais aussi leur gouvernement en la personne de Shinzô Abe, le Premier ministre.

Qui a dit que la politique n’intéressait pas les Japonais ?

Reste du top 10 : typhons et questions sociétales en bonne position

Le reste du Top 10 est marqué par les typhons, des phénomènes de société, le sport et le changement d’ère.

2. 計画運休 (keikaku unkyû), "l'annulation programmée"

Il s’agit de l’arrêt préventif de tous les moyens de transports avant le passage d’un typhon 🌀, afin d’en limiter l’impact sur les infrastructures. Le Japon est habitué à subir ces phénomènes météorologiques, mais ceux de 2019 ont été particulièrement puissants et destructeurs, notamment le #15 Faxai début septembre, et Hagibis le #19 en octobre. Ce dernier a d’ailleurs provoqué l’annulation de matchs de la Coupe du monde de rugby pour la première fois dans l’histoire de cette compétition. Le jury de Jiyû Kokuminsha remarque cependant que cette "annulation programmée" n’a pas empêché une inondation consécutive aux pluies diluviennes de provoquer des dégâts pour un montant dépassant les 15 milliards de yen 💴 (~125,9 millions d'euros) dans le dépôt de Shinkansen 🚅 JR Hokuriku.

Dans le même ordre d'idée, le slogan 命を守る行動を (inochi o mamoru kôdô o), "agir pour protéger votre vie", utilisé lors de catastrophes naturelles et rappelant une liste de précautions à prendre pour se protéger faisait également partie des 30 mots et expressions de la première sélection.

3. 軽減税率 (keigen zeiritsu), la "modération de la taxe"

Depuis octobre 2019, la TVA est passée de 8% à 10% sur la plupart des produits au Japon, avec toutefois des exceptions temporaires telles que les produits alimentaires de base, qui restent à 8%. L’application de la mesure est néanmoins difficile à appréhender pour les consommateurs et les commerçants. Par exemple, un repas pris sur place au restaurant sera taxé à 10%, alors qu'à emporter, il ne sera taxé que de 8%. Le vinaigre de riz mirin, produit de base de la cuisine japonaise, sera taxé en fonction de son taux d’alcool. L’augmentation de la TVA est vivement critiquée pour son impact sur les plus faibles revenus, et le caractère temporaire de la "modération de la taxe" (sa fin est prévue en juin 2020) ne fait que renforcer les inquiétudes des consommateurs.

4. スマイリングシンデレラ/しぶこ (Smiling Cinderella / Shibuko)

Shibuko est le diminutif affectueux donné par les Japonais à une jeune championne de golf, Hinako Shibuno. Malgré cinq victoires dans le circuit professionnel, Shibuno n’est devenue célèbre au Japon qu’après avoir remporté son premier tournoi international en août 2019, le Women’s British Open. C’est la deuxième Japonaise de l’histoire à remporter un tournoi international majeur depuis 1977, après une autre femme, Hisako Higuchi. Ce sont les commentateurs de la radio anglaise BBC qui l’ont surnommée avec bienveillance Smiling Cinderella. Elle a en effet conquis le cœur du public grâce à son sourire indéfectible, sa tranquillité sur le green et l’excellence de son jeu. Elle devrait participer aux Jeux Olympiques de Tokyo en 2020.

5. タピる (tapiru)

Ce n’est pas la prononciation japonaise du mot "tapir", mais le reflet de la troisième vague de popularité du tapioca au Japon. La consommation de ces petites perles a en effet été multipliée par 4 par rapport à 2018 ! La mode actuelle est au Tapioca Milk Tea, qui associe une base de thé Oolong ou de thé noir au lait à de grosses billes noires de tapioca. Tapiru est un mot-valise, formé avec le "tapi" de tapioca et le "ru", marquant l'infinitif du verbe "suru" ("faire", ou ici, "prendre") et signifie "consommer une boisson ou un plat à base de tapioca". La boisson est originaire de Taïwan, et sa popularité a grandi auprès des jeunes femmes et des lycéennes grâce aux réseaux sociaux, à tel point qu’il ne serait plus nécessaire de fréquenter une enseigne spécialisée pour en trouver.

Un(e) amateur(-trice) de tapioca est un(e) tapirist (tapiristo / タピリスト).

6. #KuToo

#KuToo fait écho au mouvement #MeToo, et joue sur l’homophonie des mots japonais kutsu (靴) chaussure et kutsû (苦痛) douleur, pour dénoncer l’obligation faite à de nombreuses femmes de porter des chaussures à talon ou des escarpins dans le milieu professionnel. C’est l’actrice et activiste Yumi Ishikawa qui aurait employé ce hashtag la première en janvier 2019, allant même jusqu’à porter une pétition auprès du Ministère du travail et de la santé japonais pour interdire ce type de pratique. Cela a même soulevé des dissensions entre le ministre du travail de l’époque, qui estimait que l‘obligation du port de talons "était acceptable socialement si c’était nécessaire et approprié dans le cadre du travail", et sa vice-ministre qui déclarait que "le port des talons hauts ne doit jamais être obligatoire". Le jury remarque avec perspicacité que ce mot-clé a révélé les inégalités de genre au travail.

7. ◯◯ペイ (marumaru pei ou xx pay)

L'expression désigne les applications de paiement. Il s’agit d’une véritable révolution dans un pays où le règlement en espèces est encore très largement répandu, voire obligatoire dans certains endroits. Les moyens de paiement dématérialisés (cartes de crédit japonaises ou de type Suica) existent bien sûr, mais les applis de paiement ont connu un boom réel avec l’augmentation de la TVA en octobre 2019. De nombreux opérateurs, des plus traditionnels comme NTT, aux plus récents comme Line, ou Yahoo par exemple, ont lancé leurs propres applis, et tentent de les développer tout en préservant leur indépendance des GAFA.

Le règlement, permis grâce à un QR code sur le smartphone 📱 ou sur le terminal de la boutique, est facile à mettre en œuvre et à utiliser aussi bien pour les clients que pour les commerçants. Ceux-ci incitent même les consommateurs à privilégier ce moyen de paiement en offrant des points de fidélité convertibles en importants bons de réduction sur les achats (entre 2 et 5% du montant total). Ce qui a donné naissance aux termes キャッシュレス/ポイント還元 ) Cashless / Point kangen ("Sans cash / restitution en points"), dont le système permet d’amortir le choc de l’augmentation de la TVA. Selon U-Can, c’est un des atouts indéniables de cette méthode de paiement dématérialisée, qui permet aux Japonais de maîtriser un budget fortement impacté par des salaires stagnants en raison des Abenomics, la politique économique de Shinzô Abe.

8. 免許返納 (menkyo hennou), "la restitution du permis de conduire"

Il s'agit d'une campagne gouvernementale demandant à tous les conducteurs âgés de 65 ans et plus de renoncer à leur permis de conduire, dans la mesure du possible. Cela fait suite à une recrudescence des accidents impliquant des conducteurs très âgés et en particulier à celui provoqué en avril à Ikebukuro par un conducteur de 87 ans. L’homme aurait confondu pédale d’accélérateur et pédale de frein, tuant deux personnes et en blessant 10 autres. Selon U-can, dans le quartier d’Ikebukuro, le nombre de restitutions volontaires du permis par les conducteurs de 65 ans et plus a augmenté de 80% par rapport à l’an dernier. La moyenne de restitution s’élève à 8,2% sur l’ensemble de l’agglomération de Tokyo, mais est en revanche beaucoup plus faible en dehors des grandes villes, avec le plus bas taux, à 3,8%, dans la préfecture de Kôchi (Shikoku). Malgré leur bonne volonté, les citoyens âgés vivant dans les régions plus rurales ou éloignées des grands centres urbains ne peuvent se passer de leur voiture 🚙, faute de moyens de transport alternatifs.

L’accident d’Ikebukuro a permis la réapparition du terme 上級国民 (jôkyû kokumin), "citoyen de classe supérieure" (en opposition à "citoyen lambda" (一般国民 ippan kokumin). Le conducteur fautif, éminent ingénieur, avait joué un rôle important auprès du ministère des télécommunications japonais, et assuré des fonctions de direction dans de grandes entreprises japonaises. La police n’a pas cherché à l’arrêter au prétexte que lui-même était blessé, âgé et avait peu de chance de s’enfuir. Or, dans les autres accidents impliquant des conducteurs âgés qui ont suivi, la police a toujours arrêté les personnes, sans tenir compte de leur âge ou de leur état de santé. Le renouveau de l’expression montre un sentiment d’injustice grandissant face à l’impunité des "élites" de la société.

9. 闇営業 (yami eigyô), le "travail dissimulé"

Le terme évoque un scandale touchant le monde du divertissement. Des acteurs et célébrités ont accepté de participer à des réceptions contre rémunération sans en informer, et a fortiori sans rémunérer leurs agents ou les sociétés de production pour lesquelles ils étaient censés travailler. À cette "indélicatesse" s’ajoute le fait que les généreux mécènes n’étaient autres que des groupes mafieux, dont certains étaient spécialisés dans l’escroquerie au virement. C’est un scoop à double tranchant, révélé par l’hebdomadaire FRIDAY, car il met aussi en cause les sociétés de production, comme Yoshimoto Kôgyô, une des plus impactées, pour leurs pratiques d’exploitation sans vergogne de leurs "protégés". Jouant en effet sur une ambiguïté de statut, la société n’avait pas lié de contrat avec plus de la moitié de ses talents et la rémunération qu’elle leur accordait était si faible qu'elle était insuffisante pour vivre.

Le jury de Jiyû Kokuminsha égratigne encore Shinzô Abe au passage, car le Premier ministre avait fait une apparition dans une des productions de la société Yoshimoto en avril 2019.

10. 令和 Reiwa

Reiwa est le nom de la nouvelle ère impériale, dévoilé le 1er avril 2019. L’engouement populaire pour cette nouvelle ère est marqué par le doublement du nombre de mariages en mai par rapport à la même période en 2018.

Le premier caractère de Reiwa, 令 (rei), a d'ailleurs été élu kanji de l'année 2019 par l'association Japan Kanji Aptitude Testing Foundation, qui en a dévoilé une calligraphie lors d'une cérémonie au temple Kiyomizu-dera de Kyoto à la mi-décembre.

Une année marquée par les événements sportifs

Seules deux expressions en relation avec le domaine sportif ont été retenues dans le Top 10, mais elles représentaient plus du tiers de la pré-sélection, et étaient surtout en rapport avec le rugby. Les autres mots touchaient à la politique nationale (émergence d’un nouveau parti d’opposition) et internationale (nouvelles tensions commerciales avec la Corée du Sud notamment), à la culture populaire avec les succès télévisuels ou du box-office et la montée en puissance des abonnements en ligne. Un des mots les plus insolites est peut-être ハンディファン(携帯扇風機) (handy fan (keitai senpûki)), le ventilateur à main, devenu un accessoire indispensable à l’été japonais et qui se décline sous toutes les formes possibles et coloris imaginables.

Ce Top 10 offre une autre vision du Japon, et du regard que certains Japonais peuvent avoir sur leur pays. Le jury de Jiyu Kokuminsha ne cache pas son désaccord avec la politique du gouvernement en place, ce qui peut paraître étonnant si l’on s’en tient aux clichés sur l’uniformité de la société japonaise. La lecture de l’argumentaire du jury et l’analyse du contexte permettent de découvrir que de nombreuses expressions et courants sont à l’œuvre, et qu’ils ne passent pas toujours les filtres de la langue et de la culture pour parvenir jusqu'à nous.

Années précédentes

Les termes en rapport avec le sport occupent toujours une place importante. La politique n'est pas en reste, et le Premier ministre japonais Shinzô Abe est souvent impliqué, que ce soit en raison de décisions politiques controversées ou d'affaires.

2018

  1. そだねー (sodanee) : "c'est bon", expression popularisée par l'équipe féminine japonaise de curling qui a remporté une médaille de bronze aux JO d'hiver de 2018 à PyeongChang ;
  2. eスポーツ (isupootsu) : "e-sport", le sport électronique, dans lequel un Japonais a remporté une médaille d'or lors d'un championnat asiatique à l'été 2018. Sodanee et e-sport sont en tête du classement ;
  3. #MeToo : le fameux hashtag se place en dixième position.

2017

  1. インスタ映え (Insta bae) : "Instagrammable", pour marquer le développement du fameux réseau social ;
  2. 忖度 (sontaku) : "conjecture", ex-aequo avec "Insta bae", c'est un terme employé par le fondateur du groupe Morimoto Gakuen, dans le scandale de détournement de fonds publics et de falsifications du même nom impliquant le Premier ministre Shinzô Abe ;
  3. J アラート (J araato) : "J ALERT", en quatrième place, désigne le système d'alerte à la population, utilisé pour signaler un danger, particulièrement sollicité en 2017 par les tirs de missiles nord-coréens.

2016

  1. 神ってる (kamitteru) : "il est divin", souligne l'exploit d'un joueur de baseball qui a réussi des home run décisifs sur deux matchs de suite ;
  2. トランプ現象 (Toranpu genshô) : "le phénomène Trump", en troisième position, reflète le choc de la découverte du nouveau président des Etats-Unis et de son vocabulaire fleuri ;
  3. 盛り土 (moritsuchi) : "le terre-plein", en sixième place, rappelle le contexte houleux du transfert du marché de Tsukiji à Toyosu, que la gourveneure de Tokyo Yuriko Koike avait fait suspendre le temps de dépolluer le nouveau site d'accueil du marché aux poissons.

2015

  1. 爆買い (bakugai) : est un mot d'argot qui signifie "dévaliser" dans le sens de "tout acheter en une seule fois", et évoque la découverte de l'immense pouvoir d'achat des touristes chinois. Il est ex-aequo avec :
  2. トリプルスリー (toripurusurii) : "Triple Three", l'exploit réalisé par Tetsuto Yamada, joueur de baseball professionnel, qui a obtenu 30% de batting average, 30 vols de but et 30 home run sur une saison ;
  3. エンブレム (enburemu) : "emblème", en sixième position, pour le choix du symbole des JO 2020 qui a passionné les Japonais.

2014

  1. ダメよ~ダメダメ (Dame yo dame dame) : "Non, non et non !", d'après la réplique d'un duo de comiques Japonaises moquant leurs concitoyens qui ne savent toujours pas dire non franchement, même dans le contexte de révision radicale de la Constitution de 1947 envisagée par le gouvernement Abe en juillet 2014 ;
  2. 集団的自衛権 (shûdanteki jieiken) : "droit de légitime défense collective", ex-aequo avec Dame yo dame dame, et dans le même contexte, est l'argument employé par Shinzô Abe pour justifier les amendements militaristes qu'il voulait intégrer à la Constitution du Japon ;
  3. ありのままで (ari no mama de - "telle que je suis") : "Libérée, délivrée", en troisième position, est la version japonaise de "Let it go", la chanson phare du film La Reine des Neiges, sorti en 2014 avec autant de succès que dans le reste du monde.

2013

  1. お・も・て・な・し (O MO TE NA SHI) : "l'hospitalité". En 2013, quatre prix spéciaux ont été décernés, dont un à l'expression employée par l'animatrice Christel Takikawa lors de son discours de présentation pour l'attribution des JO de 2020 au Japon ;
  2. アベノミクス (Abenomikusu) : "Abenomics", en cinquième position, est le nom de la politique économique prônée par le premier ministre Shinzô Abe depuis décembre 2012 ;
  3. ご当地キャラ (gotôchi kyara) : "la mascotte locale", en sixième, fait écho à la mode lancée dès 2007 par Hiko-nyan, mascotte de Hikone, de représentation d'une ville ou d'une région par un personnage. 2013 marque un record de popularité pour Kumamon, la mascotte de Kumamoto.
Par Kanpai Publié en décembre 2019 - mis à jour en décembre 2019