Illustration mot de l'année 2020 : pancarte San mitsu (ou 3C) tenue par Yuriko Koike (gouverneure de Tokyo)

Top 10 des mots de l'année au Japon

Les tendances de 2020 : Coronavirus et culture populaire

Pour un aperçu de l'année 2020 vue par les Japonais, il est possible de se pencher sur le choix du mot de l’année, dévoilé le 1er décembre dernier par la maison Jiyû Kokuminsha, éditrice de l’encyclopédie annuelle Gendai Yôgo no Kiso Chishiki ("Dictionnaire du vocabulaire contemporain"), en association avec U-Can, autre éditeur et organisme de formation à distance. Une trentaine de mots a été examinée pour aboutir à la sélection d'une dizaine, nommée U-Can shingo-ryûkô go top 10 ("Top 10 U-Can des néologismes et mots tendances"), comme tous les ans à la même période depuis 1984.

Le jury était composé de six personnalités et intellectuels du monde universitaire, des arts, de la presse éditorialiste et du divertissement, et présidé par la directrice de publication de l’encyclopédie. Les dix mots ou expressions du classement final ont été choisis pour ce qu’ils représentent de la société japonaise en cet instant T.

Si l’année 2019 au Japon avait été marquée par le sport et la Coupe du Monde de Rugby, 2020, comme dans le reste du monde est l’année du Coronavirus 🦠, auquel font référence directement ou indirectement près d’une vingtaine de mots sur les 30 sélectionnés ! Les Jeux Olympiques 🏅 ont même été totalement éclipsés du classement.

3密 (san mitsu) : le mot de l’année 2020

San mitsu (ou 3C) est le slogan développé par le Ministère de la santé japonais courant mars 2020, pour prévenir la diffusion du Coronavirus en évitant les 3 C :

  • Confined spaces (espaces confinés 密閉 mippei) ;
  • Crowded places (endroits bondés 密集 misshû) ;
  • Close-contact settings (contacts rapprochés 密接 missetsu).

Le jury estime que c’est Yuriko Koike, la gouverneure de Tokyo, qui l’a popularisé au cours d’une conférence de presse où elle a employé l’expression "mitsu desu !" ("vous êtes trop près !") à l'encontre de journalistes présents. Une envolée qui a rencontré un tel succès qu’un mini-jeu a même été développé dans lequel le personnage de Koike préserve la distance sociale en s’écriant "mitsu desu !"

Un linguiste membre du jury approuve san mitsu pour sa construction typiquement japonaise, dans la même lignée que les san kô (3高, les 3 hauts : hauts revenus, haute taille et haut niveau d’études), ou les 3K (kitsui, kitanai, kiken : pénible, sale, dangereux pour désigner certains types d’emplois). Il y a une certaine malice à décerner le prix à la gouverneure de Tokyo, souvent épinglée pour son usage immodéré de mots étrangers japonisés dans sa communication.

On suppose que si les Itsutsu no ko (les 5 choses à faire petitement) avaient été diffusés plus tôt, ils auraient également pu figurer en bonne place dans le classement.

Reste du top 10 : Covid et divertissement

2. Ai no fujichaku (愛の不時着)

C'est le titre japonais d’un drama coréen (Crash landing on you) diffusé sur Netflix Japon depuis février 2020, une histoire d’amour entre une riche héritière sud-coréenne et un officier nord-coréen. Son succès a peut-être été favorisé par la nécessité de rester chez soi au début de l’épidémie de Coronavirus, mais il a néanmoins relancé la vague coréenne au Japon.

3. あつ森(あつまれ どうぶつの森) (Atsumare dôbutsu no mori)

Le jeu Animal Crossing New Horizons de Nintendo est sorti en mars 2020, pile au début de longues périodes de confinement un peu partout dans le monde. Outre ses qualités intrinsèques, là encore, le virus a probablement "boosté" les ventes du jeu qui a servi d’espace virtuel pour des concerts de stars (et pas seulement de Kéké Laglisse) ou comme relai de la campagne électorale américaine.

4. アベノマスク (Abe no masuku)

Les "masques 😷 Abe" désignent avec une certaine acidité, et en référence aux Abenomics, les masques en tissu envoyés aux Japonais par leur gouvernement, alors encore dirigé par Shinzo Abe. Cette campagne a largement été critiquée comme un gaspillage d’argent public : la distribution a été chaotique, les masques trop petits, et nombreux sont ceux qui ont été livrés sales ou détériorés.

5. アマビエ (Amabie)

Amabie est une créature fantastique, ou yôkai, du folklore japonais. Elle serait apparue à l’époque d’Edo et aurait la capacité de protéger des maladies et des épidémies, notamment en affichant son portrait : celui d'un être anthropomorphe à 3 pattes et bec d’oiseau. Il a bien sûr été décliné à toutes les sauces, de l’amulette omamori aux articles de papeterie et jusque dans la communication du Ministère de la santé japonais.

6. オンライン○○ (online maru maru)

Ce terme générique évoque la numérisation forcée de nombreuses activités en raison du coronavirus. La digitalisation concerne les consultations médicales (online shinsatsu オンライン診察), le recrutement à distance (online shûkatsu オンライン就活), les cours en ligne (online jugyô オンライン授業), et même les apéros en ligne (online nomikai オンライン飲み会) ! Le jury a souhaité attirer l’attention sur les problèmes engendrés par ce mouvement accéléré, comme les inégalités d’équipement, ou les difficultés à créer de véritables liens humains.

7. 鬼滅の刃 (Kimetsu no yaiba)

Il s'agit du titre original de Demon Slayer, le manga de Koyoharu Kotoge, dont la publication a pris fin en mai 2020, et dont la diffusion en série TV se poursuit depuis 2019. Le film (Demon Slayer - Le Film : Le train 🚅 de l'infini) est sorti en octobre 2020 et pulvérise tous les records du box-office japonais.

8. GoToキャンペーン (GoTo Campaign)

Les campagnes GoTo sont un budget exceptionnel de soutien à l’économie pendant l’épidémie de Coronavirus et se déclinent en 4 volets : le tourisme GoTo Travel (GoToトラベル), la restauration GoTo Eat (GoToイート), le commerce GoTo Shotengai (GoTo商店街) et les évènements GoTo Event (GoToイベント). Si elles ont globalement rempli leur but, elles sont émaillées de nombreuses anicroches comme la possibilité de voyages illimités durant la période concernée par la campagne ou des défauts dans le système de réservation des restaurants, qui étaient en réalité perdants. Actuellement, ces campagnes sont surtout désignées comme un facteur de propagation du Coronavirus.

9. ソロキャンプ (solo kyampu)

Le camping en solo a été popularisé par Internet 📶 et le comédien Hiroshi, qui publie des vidéos de ses escapades solo sur You Tube. Avec le Coronavirus et la nécessité de s’éloigner des autres, la pratique du camping a repris de la vigueur, dans sa version traditionnelle avec sac à dos et toile de tente, mais aussi dans sa version moins épuisante et plus haut de gamme qu’est le glamping.

10. フワちゃん (Fuwa-chan)

Fuwa-chan est une YouTubeuse depuis 2017 et comédienne survoltée au look excentrique, qui se balade systématiquement avec sa perche à selfie. Son grain de folie, son franc-parler et sa simplicité lui ont valu une grande popularité. A tel point qu’elle a même été sollicitée par la mairie de Tokyo pour enregistrer un entretien avec Yuriko Koike et des messages de sensibilisation aux gestes barrières pour les jeunes.

Le Covid-19 omniprésent

Non seulement aucun des mots du Top 10 n’échappe à l’influence de la pandémie, mais la plupart des autres mots nominés y font référence de près ou de loin. Parmi eux, comme sous nos latitudes, le fameux test PCR (PCR検査 PCR kensa), que les cas contacts (濃厚接触者 nôkô sesshokusha) doivent effectuer pour éviter la création d’un cluster (クラスター). Dans ce dernier but également se développe le télétravail (テレワーク/ワーケーション telework / workation), qui n’est cependant pas accessible aux travailleurs essentiels (エッセンシャルワーカー essential worker). Ainsi, la "nouvelle normalité" ou "nouveau style de vie" (新しい生活様式/ニューノーマル atarashii seikatsu yôshiki / new normal), promue par Yuriko Koike inclut le maintien de la distanciation sociale (ソーシャルディスタンス), notamment grâce à la visioconférence par l’appli Zoom (Zoom映え Zoom bae). Les Japonais ont été encouragés à rester chez eux (おうち時間/ステイホーム Ouchi jikan / Stay home), surtout au printemps 🌸. Pendant l’état d’urgence, un phénomène dit de "police d’auto-discipline" (自粛警察 jisshuku keisatsu) est apparu et s’est attaqué à des personnes soupçonnées de propager le Covid en les harcelant en ligne, voire physiquement.

Uber eats (ウーバーイーツ) a vu sa demande exploser avec le Coronavirus, et a proposé une promotion d’un nouveau genre pour ce type de service : une réduction pour les clients qui iraient récupérer eux-mêmes leur commande…

Hors Covid, les thématiques tiennent essentiellement du divertissement, avec NiziU (ニジュー), un girls’ band recruté lors d’une émission de téléréalité ; 香水 (kôsui, parfum), une chanson de EITO qui a connu un regain de succès en 2020. L’année a aussi été marquée par les gimmicks de deux troupes humoristiques : まぁねぇ (maa nee "c’est bien vrai / t’as raison") de Borujuku et 時を戻そう(toki o modosô "remontons dans le temps") du duo Pekopa.

Kaogei/ ongaeshi (顔芸/恩返し, jeu d’acteur/s’acquitter de sa dette) font référence au drama Hanzawa Naoki, au héros banquier éponyme, la série la plus vue au Japon, dont une nouvelle saison est sortie en 2020.

AI超え (AI koe, dépasser l’IA) fait référence à Sota Fujii, un jeune prodige du shogi, le jeu d’échecs japonais, dont les performances rivalisent avec celles des intelligences artificielles.

La politique internationale est quasi-absente, seulement évoquée par le mouvement BlackLivesMatter (BLM運動, BLM undô). En politique intérieure, le nouveau Premier Ministre Yoshihide Suga est mis sur le gril pour son refus de donner des explications sur les critères de nomination d’un comité de conseil scientifique. Il se contente de rester vague sur ses décisions prises d’après "une vue globale et d’en haut" (総合的、俯瞰的 sôgoteki, fukanteki).

Enfin, le surprenant phénomène de カゴパク (kago paku, "partir avec le panier") a pris de l’ampleur suite à la généralisation des sacs plastiques payants dans les supermarchés, au mois de juillet au Japon. Habituellement, au passage en caisse, les produits sont transférés du panier du client à un autre panier, que le client emportera à une table dédiée pour emballer ses achats tranquillement avec les sacs fournis par le magasin. Ces sacs n’étant plus offerts, de nombreux clients partent tout naturellement avec le panier du magasin. Certains supermarchés ont constaté sur un mois la disparition d’autant de paniers qu’en un an !

Ce Top 10 offre une autre vision du Japon, et du regard que certains Japonais peuvent avoir sur leur pays. Le jury de Jiyu Kokuminsha ne cache pas son désaccord avec la politique du gouvernement en place, ce qui peut paraître étonnant si l’on s’en tient aux clichés sur l’uniformité de la société japonaise. La lecture de l’argumentaire du jury et l’analyse du contexte permettent de découvrir que de nombreuses expressions et courants sont à l’œuvre, et qu’ils ne passent pas toujours les filtres de la langue et de la culture pour parvenir jusqu'à nous.

Illustration mot de l'année 2019 : photo de l'équipe japonaise de rugby avec son slogan ONE TEAM

Années précédentes

Les termes en rapport avec le sport occupent une place importante. La politique n'est pas en reste, et l'ancien Premier ministre japonais Shinzô Abe a souvent été impliqué, que ce soit en raison de décisions politiques controversées ou d'affaires.

2019

  1. ONE TEAM : slogan de l’équipe japonaise de rugby les Brave Blossoms pendant la Coupe du monde de rugby 2019, pour souligner positivement la diversité des origines de ses membres, la moitié n’étant pas de nationalité japonaise.
  2. 計画運休 (keikaku unkyû) : "l'annulation programmée" qui désigne l’arrêt préventif de tous les moyens de transports avant le passage d’un typhon 🌀, expression souvent employée en 2019 où ces phénomènes météorologiques ont été particulièrement puissants et destructeurs.
  3. 軽減税率 (keigen zeiritsu) : la "modération de la taxe", du nom de la mesure temporaire qui vise à rendre plus acceptable l’augmentation de la TVA à 10%, en ne l’appliquant dans un premier temps que sur les produits moins essentiels.

2018

  1. そだねー (sodanee) : "c'est bon", expression popularisée par l'équipe féminine japonaise de curling qui a remporté une médaille de bronze aux JO d'hiver de 2018 à PyeongChang ;
  2. eスポーツ (isupootsu) : "e-sport", le sport électronique, dans lequel un Japonais a remporté une médaille d'or lors d'un championnat asiatique à l'été 2018. Sodanee et e-sport sont en tête du classement ;
  3. #MeToo : le fameux hashtag se place en dixième position.

2017

  1. インスタ映え (Insta bae) : "Instagrammable", pour marquer le développement du fameux réseau social ;
  2. 忖度 (sontaku) : "conjecture", ex-aequo avec "Insta bae", c'est un terme employé par le fondateur du groupe Morimoto Gakuen, dans le scandale de détournement de fonds publics et de falsifications du même nom impliquant le Premier ministre Shinzô Abe ;
  3. J アラート (J araato) : "J ALERT", en quatrième place, désigne le système d'alerte à la population, utilisé pour signaler un danger, particulièrement sollicité en 2017 par les tirs de missiles nord-coréens.

2016

  1. 神ってる (kamitteru) : "il est divin", souligne l'exploit d'un joueur de baseball qui a réussi des home run décisifs sur deux matchs de suite ;
  2. トランプ現象 (Toranpu genshô) : "le phénomène Trump", en troisième position, reflète le choc de la découverte du nouveau président des Etats-Unis et de son vocabulaire fleuri ;
  3. 盛り土 (moritsuchi) : "le terre-plein", en sixième place, rappelle le contexte houleux du transfert du marché de Tsukiji à Toyosu, que la gourveneure de Tokyo Yuriko Koike avait fait suspendre le temps de dépolluer le nouveau site d'accueil du marché aux poissons 🐟.

2015

  1. 爆買い (bakugai) : est un mot d'argot qui signifie "dévaliser" dans le sens de "tout acheter en une seule fois", et évoque la découverte de l'immense pouvoir d'achat des touristes chinois. Il est ex-aequo avec :
  2. トリプルスリー (toripurusurii) : "Triple Three", l'exploit réalisé par Tetsuto Yamada, joueur de baseball professionnel, qui a obtenu 30% de batting average, 30 vols de but et 30 home run sur une saison ;
  3. エンブレム (enburemu) : "emblème", en sixième position, pour le choix du symbole des JO 2020 qui a passionné les Japonais.

2014

  1. ダメよ~ダメダメ (Dame yo dame dame) : "Non, non et non !", d'après la réplique d'un duo de comiques Japonaises moquant leurs concitoyens qui ne savent toujours pas dire non franchement, même dans le contexte de révision radicale de la Constitution de 1947 envisagée par le gouvernement Abe en juillet 2014 ;
  2. 集団的自衛権 (shûdanteki jieiken) : "droit de légitime défense collective", ex-aequo avec Dame yo dame dame, et dans le même contexte, est l'argument employé par Shinzô Abe pour justifier les amendements militaristes qu'il voulait intégrer à la Constitution du Japon ;
  3. ありのままで (ari no mama de - "telle que je suis") : "Libérée, délivrée", en troisième position, est la version japonaise de "Let it go", la chanson phare du film La Reine des Neiges, sorti en 2014 avec autant de succès que dans le reste du monde.

2013

  1. お・も・て・な・し (O MO TE NA SHI) : "l'hospitalité". En 2013, quatre prix spéciaux ont été décernés, dont un à l'expression employée par l'animatrice Christel Takikawa lors de son discours de présentation pour l'attribution des JO de 2020 au Japon ;
  2. アベノミクス (Abenomikusu) : "Abenomics", en cinquième position, est le nom de la politique économique prônée par le premier ministre Shinzô Abe depuis décembre 2012 ;
  3. ご当地キャラ (gotôchi kyara) : "la mascotte locale", en sixième, fait écho à la mode lancée dès 2007 par Hiko-nyan, mascotte de Hikone, de représentation d'une ville ou d'une région par un personnage. 2013 marque un record de popularité pour Kumamon, la mascotte de Kumamoto.
Updated on 10 décembre 2020 - The words of the year in Japan