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Le village aux toits de chaume

J'ai hésité avant d'aller à Shirakawa-go. D'abord c'est au bout du monde. Au bout du monde du Japon, s'entend. Au fin fond des montagnes isolées dans le nord de la préfecture de Gifu. Ensuite mes recherches sur les fameuses fermes traditionnelles gasso-zukuri me faisaient redouter un petit bijou reconstitué, néo rustique, plus au moins factice, passage obligé d'un tourisme éco-occidental en quête de véracité nipponne...

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Et puis de retour de la Péninsule de Noto, lors d'un stop à Kanazawa, je n'étais plus si loin finalement...

J'abrège la logistique : pour s'y rendre de Kanazawa, un seul car le matin et un autre le soir pour revenir. Sur réservation uniquement. Y a six japonais + moi. Bon. On longe une longue plaine et on monte on monte on monte dans la montagne. Et puis comme les villages se nichent dans l'étroite vallée de Shokawa on redescend on redescend on redescend. Malades en car et phobiques du virage en lacet, s'abstenir.

A l'arrivée sur le parking des cars de touristes coréens bouchonnent. L'expérience m'ayant appris qu'ils seront presque repartis avant d'être arrivés, on se croisera à peine ... Je crois avoir entrevu en tout et pour tout, hors nippons, un couple d'espagnols l'air égaré...

Shirakawa-go est constitué de trois hameaux : Suganuma, Aïnokura et Ogimachi, le plus grand avec ses 59 gasso-zukuri.

Ils sont classés au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1995 car ils s'adaptent parfaitement à l'environnement de par leur fonctions sociale et économique.

Gasso-zukuri signifie construit aux paumes des mains jointes (à peu près..) et c'est vrai que ces vieilles fermes avec leur toit de chaume très très pentu semblent des mains de moines en prière.

Ces vastes fermes en bois -certaines ont plus de 250 ans- sont uniques au Japon. Ce style de construction permet de supporter des chutes de neige très abondantes dans cette région. Elles abritaient plusieurs générations sur quatre niveaux ouverts autour d'un seul foyer au rez de chaussée. La montagne rendant difficile la production traditionnelle du riz, les fermiers se tournèrent vers la culture du vers à soie. L'élevage des vers et le stockage des feuilles de mûriers contribuèrent au développement des gasso-zukuri où ces activités occupaient le haut de la maison, la chaleur du foyer gardant aussi le chaume au sec.

A Ogimachi la plupart des maisons sont séparées par des parcelles biscornues de terrains cultivés, les limites sont marquées par des chemins et les canaux d'irrigation. Comme il n'y a ni haies ni murs, le paysage -avant de buter sur les montagnes- est très ouvert et aéré. Beaucoup de petits terrains sont consacrés aux annexes, entrepôts ou abris de bois pour sécher les grains, le plus loin possible des habitations à cause des risques d'incendie.

Rien de très commercial dans la grande rue mais le village vit : il y a des pèlerins, du linge qui sèche, des potagers en pleine forme, des gamins farceurs...

Dès qu'on passe le pont suspendu qui sépare le parking du village, tout de suite c'est le bruit de l'eau qui gambade... de l'eau qui s'égare et rebondit, vaguement canalisée, toute fraîche et joyeuse. Ce ruissellement continu répond, sans le concurrencer, au chant des oiseaux.

Cette authenticité est émouvante, familière, sans apprêt ni afféteries. Rien de surfait, pas de paysage "augmenté", on vagabonde au gré de son envie dans ce dédale rustique.

On remarque le toit de chaume du Myozenji Temple au lieu de l'habituel toit carrelé. Il y a aussi l'imposante demeure des riches Wada, la plus ancienne des gasso-zukuri du village, devenue musée. Des fermes immenses et bien entretenues. des moins belles, des simples et des doubles...

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Par un sentier de randonnée (fermé en hiver) je me hisse au point de vue Shiroyama où l'on comprend mieux ce puzzle d'eau et de chaume, enserré dans les montagnes.

Certains fermiers reconvertis vous accueillent pour une halte très très rurale. J'aurais pu passer la nuit dans un de ces minshuku si j'avais mieux apprécié la qualité du site au lieu de craindre une foule inexistante de touristes naturophiles !

En revanche j'ai vu de solides gaillards à l'ouvrage...

L'hiver (j'ai vu des photos) on dirait un village de lutins, englouti dans la neige, enguirlandé de petites lumières qui tremblotent dans le froid. Je ne sais si mes périples nippons me ramèneront dans cette région éloignée.

On était quatre (pas les mêmes) + moi dans le car du retour.

Pas de train, rien en anglais, une ruralité bienveillante, bref une escapade enchantée.

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Par beforetheboom Dernière mise à jour le 16 octobre 2017