Shin Godzilla

Shin-Godzilla est une prophétie fascinante de la gestion japonaise du Covid

Note liminaire : cet article contient naturellement d'importants spoilers du film Shin Godzilla sorti en 2016. Veillez à continuer la lecture seulement si vous l'avez déjà visionné ou ne comptez pas le faire.

Contexte sur le film : Godzilla Resurgence

Shin-Godzilla est le 29è opus japonais de la série de films Gojira, entamée en 1954. Réalisé par Hideaki Anno (animateur et surtout créateur de génie à qui l'on doit notamment Evangelion) et son compère Shinji Higuchi, il peut s'envisager de 2 manières parallèles :

  • d'abord, évidemment, comme un reboot de la saga à la fois hommage à un héritage long de 62 ans et notamment ses films initiaux, loin des récents blockbusters hollywoodiens purement récréatifs (il est d'ailleurs l'un des rares films dans lesquels Godzilla ne se bat pas contre un autre kaiju, et pour cause) ;
  • mais également comme une revisite critique de la gestion de crise par l’État japonais, sujet qui nous intéresse sans doute plus encore ici.

En ce sens, Godzilla Resurgence (son titre international) se pose aussi bien comme une satire de la manière dont l'État japonais a affronté l'épisode des conséquences du grand tremblement de terre de l'est du Tohoku en mars 2011, qu'en tant que prédiction étonnamment juste des réactions des gouvernements Abe et Suga face au Coronavirus 🦠, tant l'histoire se répète et les administrations successives peinent à apprendre de leurs erreurs. Il apporte alors, plus d'un an après le début de la pandémie, un éclairage éminemment intéressant dont nous allons tirer des parallèles ci-après (comme ont d'ailleurs pu le faire, chacun dans leur genre, Akira ou même One Piece dans leurs représentations des élites).

Le long-métrage en lui-même est une véritable merveille de cinéma, absolument hypnotique pour le spectateur. Il déroule une approche particulière pour un film de monstres, alternant seulement 3 séquences de confrontation avec une majorité de conversations en intérieur : des tirades interminables et rapidement prononcées d'échanges bureaucratiques taillées à la serpe, rythmées par une musique à l’ancienne et des percussions directement piochées chez Eva. Il aurait été tentant de faire ressentir leur lourdeur de ces phases sans fin en insistant à l'écran sur leur longueur, ce que le film évite avec brio en les resserrant et en abreuvant le spectateur de dialogues écrits avec un talent, un cynisme et une précision folles.

Le lézard géant, lui, y campe un monstre rigide et froid, une force de la nature dans l'expression la plus pure de la catastrophe naturelle. Il est d'ailleurs décrit dans le film comme organisme ultime, à la frontière avec le dieu (le "shin" du titre en katakana n'y est pas innocent) tant sa surpuissance se montre écrasante. En ce sens, le long-métrage s'avère être une merveille de malignité puisque le Godzilla originel a été imaginé à la suite des radiations générées par les bombes atomiques de la fin de la 2nde Guerre mondiale alors que, sans l'exprimer de manière explicite (même si le décor de conférence de presse trahit sciemment l'intention), celui-ci est né des cendres encore fraîches de Fukushima.

Si vous n'avez pas encore vu Shin Godzilla, prenez donc 2 heures pour apprécier ce chef-d'œuvre du cinéma japonais dont voici la bande-annonce :

Une réponse lente et timorée, outre l'incapacité à se projeter dans l'avenir

Dans son premier acte, à travers trois-quarts d'heure éblouissants, Shin Godzilla livre donc une critique rythmée, incisive et acerbe qui donnera le ton du reste du film. Alors qu'à partir de là, les protagonistes commenceront à se pencher en direction de la résolution, ce premier acte (et le deuxième en miroir) s'attache à dépeindre l'incrédulité face à l'évènement, la mollesse puis la pleutrerie des décisions prises.

L'arrivée initiale de Godzilla sur Tokyo est éloquente : il faut 5 réunions d'affilée, dont certaines où l'on change simplement d'étage, avant que la première conférence de presse ne soit tenue, avec des mensonges contredits dans la seconde. Comme un symbole de cette bureaucratie sclérosante d'un autre temps (aux liens réels glaçants) :

  • le Premier ministre est tétanisé, n'arrive à prendre aucune responsabilité et se fait souffler les décisions de manière à peine masquée ;
  • ses plus proches conseillers de l'exécutif sont des vieillards, sages mais peu prompts à bouger et encore moins à faire preuve d'agilité ;
  • seule une femme tient un ministère, en tant qu'unique représentante de son genre parmi des dizaines d'hommes décisionnaires ;
  • l'objectif initial est uniquement de rassurer le public, même par simple effet d'annonce, et aucunement d'agir face à une menace dont on suppose qu'elle s'évanouira d'elle-même (un étourdissant exemple de méthode Coué) ;
  • les décisions les plus importantes à prendre sont ralenties ou même écartées de peur que l'opinion publique les fasse payer aux politiciens plus tard, ou simplement que leurs conséquences entachent leur réputation voire leur place sur l'échiquier politique ;
  • l'inaction des pontes terrifiés par les dommages collatéraux conduit à un désastre économique et humain : pour protéger 2 passants dans une ville de 40 millions d'habitants, on demande aux forces d'auto-défense de ne pas attaquer Godzilla avant qu'il n'atteigne sa forme "finale" et crache son souffle atomique sur la capitale.

À la décharge du gouvernement japonais depuis début 2020, face au Covid la constitution japonaise laisse peu de marge de manœuvre : le confinement, notamment, ne peut pas être déclenché et l'état d'urgence, finalement très symbolique, compte beaucoup sur le civisme de ses citoyens tant on parlera de "mesurettes" plutôt que d'entraves solides à la propagation (la 4ème vague de ce printemps 🌸 2021 en témoigne). Il n'empêche que les mises en place décrétées par le Japon ont semblé étonnamment tardives : lorsque la fermeture des frontières a été prononcée fin mars 2020, plus de 2 mois après le début de l'épidémie sur le territoire japonais et la flambée du bateau de croisière Diamond Princess, plus de 50 pays connaissaient déjà une situation suffisamment tendue pour avoir prononcé un confinement local !

L'enchaînement des décisions postérieures, avec le recul, fait froid dans le dos :

  1. Il y a d'abord le choix de repousser les Jeux Olympiques 🏅 de Tokyo 2020, effectué au pied du mur après que des délégations importantes ont annoncé le retrait de leurs athlètes. Plus récemment, celui de les tenir sans spectateurs étrangers est pris tétanisé devant les sondages de la population.
  2. Lorsque les frontières rouvrent enfin aux résidents étrangers, après 5 mois de fermeture inhumaine, on demande aux voyageurs entrant au Japon de ne pas prendre les transports publics ou de s'isoler 14 jours ; dans les faits, aucun contrôle efficace n'est mis en place et chacun, même les autochtones, fait ce qu'il veut en son âme et conscience, au risque d'une propagation inconsciente.
  3. Ensuite, il aura fallu attendre près d'un an pour que se démocratisent les tests PCR à un tarif abordable. Au préalable, ils coûtaient autour de 40.000¥ (~301,90€) ou étaient très difficilement arrachés comme prescription par le corps médical : le Japon a ainsi longtemps joué la politique de l'autruche sur le plan statistique et c'est encore le cas aujourd'hui dans une moindre mesure. La prise en charge des malades a d'ailleurs toujours été lacunaire, tant chez les médecins ou à l'hôpital pour le dépistage, qu'en cliniques avec le refus des ambulances pour le traitement des formes plus avancées.
  4. Le gouvernement ne s'est jamais résolu à fermer les restaurants (lieux où les contaminations sont les plus nombreuses dans l'espace public), y contribuant au contraire via la campagne d'incitation domestique au tourisme : l'inopportune GoTo Travel.
  5. Dernier épisode en date : le fiasco de la vaccination, où la lenteur confondante de l'agence de sûreté (très lentes (re)validations des vaccins) combinée à la dépendance aux pays extérieurs (mauvaises commandes effectuées et livraisons tardives) a conduit à un retard critique qui tire encore plus vers le bas une campagne déjà challengeuse (la population nipponne, nombreuse, est constituée pour moitié ou presque de personnes âgées) alors que l'Occident aura probablement atteint dès le début d'automne 🍁 son immunité collective.

Un espoir pour l'issue du combat japonais contre le Corona ?

In fine, c'est le Japon des jeunes rebelles mené par Yaguchi qui parvient à stopper Godzilla. Lors de la réunion initiale de leur cellule décentralisée, ils indiquent que pour avancer dans l'urgence, ils doivent réfléchir à plat en faisant fi de la hiérarchie traditionnelle japonaise et en allant jusqu'à mettre rapidement de côté le dialogue formel de la langue de Musashi au profit de la forme neutre, plus directe et plus rapide.

Même si la véritable classe politique japonaise peine largement à anticiper son renouvellement, Hideaki Anno ne peut pas être accusé d'anti-patriotisme ; au pire, de jeunisme alors que les vieux politicards sont balayés par un laser de Godzilla, fuyant dans leur hélicoptère 🚁. Mais c'est bien la coopération internationale qui permet la réussite, notamment celles de la France et de l'Allemagne, alors que les États-Unis ne cessent d'interférer ou de tordre le bras japonais pour servir leurs propres intérêts, quitte à rayer Tokyo de la carte en y larguant une nouvelle bombe atomique.

La victoire aura nécessité une agilité encore jamais vue au Japon et le concours public / privé outrepassant la rigidité de la bureaucratie nipponne — un vœu pieu qui a donc malheureusement peu de chances d'aboutir dans la réalité. D'ailleurs, le dernier plan du film n'est pas si optimiste : sous sa carcasse rigidifiée, le cœur nucléaire de Godzilla continue ses mutations... Un scénario que l'on ne souhaite évidemment pas pour l'avenir dans cette interminable pandémie de Covid-19.

- Dernière mise à jour le 26 avril 2021 Shin-Godzilla: A fascinating Foreshadowing of Japan's Covid Crisis Response