accroche-parapluie-japon-1

Pourquoi les Japonais sont plus civilisés que le reste du monde

Le confort de la civilisation japonaise

C'est une sorte d'image d'Épinal aussi usée que la maxime "entre tradition et modernité" : les Nippons seraient le peuple le plus courtois au monde, voire obséquieux. Dans notre article Les Japonais ne sont pas polis, nous essayions de prendre un contrepied pour montrer qu'une partie de cette politesse concernerait plutôt une habitude, au seul but de favoriser les rouages du bien-vivre ensemble. C'est sur ces rouages que nous voulons nous attarder cette fois-ci, par le truchement de la civilisation au sens sociétal. Certains voient le peuple Japonais civilisé comme une rémanence des traditions séculaires voire du code des samurais. Cet article va chercher à comprendre ce qui inspire et ce qui justifie ce fonctionnement de civilisation.

Le Japonais civilisé l'est en réalité principalement à Tokyo. Capitale du Japon, elle est également le confluent de plus d'un quart de sa population totale, en comptant sa métropole. Ce sont pas moins de 43 millions d'habitants qui s'y croisent, empruntent ses rues et ses trains, visitent ses bâtiments et arpentent ses boutiques. Si on n'y suivait pas les règles élémentaires de la civilisation japonaise, Tokyo deviendrait rapidement invivable. Alors, les Japonais répondent à un ensemble de règles qui fluidifient le mouvement perpétuel :

  • on crée des files d'attente dès que l'on est plus de deux à patienter, où l'on se range bien à gauche, et l'on n'oublie pas de la scinder pour laisser du passage si elle est trop longue ;
  • on attend les trains dans ces mêmes files, en laissant tous les passagers sortir avant de rentrer dans une rame ;
  • on met un masque lorsqu'on est malade pour ne pas transmettre ses microbes ;
  • on fait la grève sans bloquer les autres, on manifeste sur les trottoirs ;
  • on ne crie pas, on ne court pas, on ne se fait pas remarquer ;
  • ... vous compléterez cette liste avec d'autres exemples.

Le culte de la règle

L'ensemble de ces règles se dit マナー manaa en japonais, de l'anglais "manner", c'est à dire les bonnes manières. L'expression est si ancrée dans le vocabulaire japonais d'aujourd'hui que le mode vibreur des téléphones 📱 se dit マナーモード manaa mode. Pas étonnant lorsque les résultats des enquêtes et études menées par les compagnies de train 🚅 à Tokyo révèlent, année après année, que ce qui dérange le plus ses utilisateurs reste l'utilisation des téléphones portables. Et c'est un fait que l'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde à notre connaissance, en tout cas avec autant de respect : le métro 🚇 tokyoïte est calme, reste propre et dépourvu de nourriture et de boisson. Les campagnes décennales "manner posters" (tiens tiens) rappellent régulièrement tous les mauvais usages incriminés.

Et ce ne sont pas les seules. Les Japonais aiment à afficher un peu partout des panneaux décrivant les bonnes pratiques. Prenez ceux interdisant de fumer dans la rue hors des 喫煙所 kitsuensho (ou smoking area), les lieux dédiés : ils se basent sur l'incivilité et la gène pour autrui, mais jamais sur le risque pour la santé. On pense à l'autre et, par extension, au groupe avant l'individu. Difficile de connaître l'origine du lien de causalité : le peuple japonais est-il si ordonné parce qu'il respecte les panneaux, ou ces derniers viennent-ils affirmer un comportement déjà fermement ancré depuis des lustres ?

Car respecter les règles de bonne conduite, c'est simplifier les rouages de la société et faire en sorte que le bien-vivre ensemble soit possible, quitte à renoncer à quelques libertés individuelles, au moins d'un point de vue occidental. Ce qui conduit certains à soutenir que les Japonais sont de simples moutons veules, crédules et malléables. Le sociologue Thomas Lifson livre une vision plus métaphorique du groupe, que nous vous traduisons :

Les Japonais sont comme les passagers d'un bateau de croisière. Ils savent qu'ils sont coincés avec les mêmes personnes autour d'eux pour une durée certaine, donc ils sont polis et se comportent de sorte à ne pas se faire d'ennemis, et font tout sur une base amicale et gracieuse.

Les Américains [ND : c'est vraisemblablement applicable aux Occidentaux en général] sont comme les passagers d'un ferry ⛴️. Ils savent qu'à la fin d'un court voyage, ils descendront et ne se reverront peut-être jamais. Donc s'ils poussent les autres pour descendre en premier, il n'y a pas de vraie conséquence à assumer. C'est chacun pour soi.

En prenant en compte également les données géographiques, cette théorie soumet la forme de la société japonaise à l'architecture naturelle qui l'héberge. Tokyo, urbanisme paroxystique d'un archipel où le terrain vivable est déjà rare et la nature capricieuse, cristallise logiquement cette attitude de respect des règles qui permettent une telle proximité entre les individus. Plus qu'ailleurs dans le monde, l'ordre et le bon comportement deviennent alors nécessité.

L'unité et un certain rejet de l'immigration

Conjointe à la règle est la sanction promise à ceux qui ne la respectent pas. Dans les sociétés judéo-chrétiennes, on enseigne la culpabilité et la moralité des actes. Les anthropologues affirment que la société japonaise raisonne plutôt en culture de la honte, qui prévient l'individu de sortir du cadre par crainte de se faire remarquer et/ou d'être jugé par ses pairs. Ainsi, dès la maternelle, tous les petits Japonais apprennent humilité et dignité. À l'école, ils sont formés à la responsabilité de leur environnement immédiat, au sein de groupes qui nettoient à tour de rôle la salle de classe. L'écrasante majorité des étudiants poursuit des études supérieures et les travailleurs sont amenés à connaître une disparité salariale plus faible que dans de nombreux autres pays. Cela peut expliquer qu'il y ait moins d'aigreur, de jalousie, de pulsion contestataire voire révolutionnaire.

Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, le Japon a connu une défaite cuisante et subi ce que sa population ressent alors comme un asservissement avec l'occupation américaine. La reconstruction puis le développement industriel et économique d'après-guerre se sont basés sur un système social réclamant courage et abnégation, où tous devaient fournir des efforts communs dans la même direction. Cette force du groupe a perduré même suite à l'éclatement de la bulle spéculative à la fin du siècle dernier, sans jamais avoir recours à l'immigration massive.

Le sujet, sans forcément être sensible au Japon, demeure pour la majorité une justification de la force nipponne et une crainte des pertes culturelles potentielles qu'elle engendrerait. Car sans doute plus que partout ailleurs dans le monde, le Japon a soigneusement cherché à éviter la diversité ethnique pour faire évoluer sa société. Ainsi avec moins de 2% d'étrangers sur son sol, dont une majorité d'Asiatiques, le Japonais reste membre d'un groupe auquel il appartient, d'abord car il lui ressemble physiquement, mais également car il partage justement cette éducation. Ils sont alors une majorité à penser que l'immigration créerait une déception qualitative supérieure à ses bienfaits potentiels pour la société japonaise, entretenant peut-être là une forme de xénophobie passive presque traditionnelle. L'étranger correspond toujours, dans l'esprit de nombreux Nippons, à ce gros Américain pataud et un peu sauvage qui n'atteindra jamais leur niveau de bienséance.

Vu le vieillissement rapide de sa population, le Japon pourra-t-il tenir ce discours encore longtemps ?

Vraiment irréprochables ?

Irréprochables sur la courtoisie, les Japonais ? Sans doute, sauf peut-être lorsqu'il s'agit de céder sa place à une femme enceinte, ou encore s'il faut intervenir lorsqu'ils sont témoins d'une agression. Car ils sont plus nombreux que le fantasme occidental ne l'imagine, à fermer les yeux, à détourner le regard, à faire "comme si"... parce que ça ne les touche pas directement.

Il y a quelques jours, un petit blog japonais publiait un long message intitulé "pourquoi je ne cède pas mal place dans le train" qui a beaucoup fait réagir sur Twitter. En-dehors des places prioritaires (où la règle dit que l'on *doit* laisser s'asseoir les femmes enceintes ou avec jeunes enfants, les personnes âgées ou encore blessées), l'auteur étaye sa position en argumentant :

  • qu'il fait moins attention aux femmes enceintes qu'aux autres groupes de personnes à qui il pourrait céder sa place, parfois de peur qu'elles ne le soient pas ;
  • que lorsqu'il est assis, il est moins attentif à ce qu'il se passe autour de lui (il peut lire, dormir ou encore utiliser son smartphone) ;
  • qu'il fait beaucoup d'effort pour connaître les trains et les voitures avec le plus de places disponibles, donc s'il arrive à s'asseoir il est plus réticent à y renoncer ensuite.

Sachant qu'il est de bonne manière de refuser plusieurs fois le cas se présentant, le débat n'est pas prêt de s'éteindre...

Dernière mise à jour le 08 septembre 2020 Why the Japanese are more civilized