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Les Japonais ne sont pas polis

Keigo : la politesse non intentionnée au Japon

Vous êtes en voyage au Japon, ou bien vous y habitez. C'est la fin de la journée, vous avez besoin de faire quelques courses avant de rentrer. Vous entrez donc dans un konbini et tout le personnel vous accueille avec au minimum des いらっしゃいませ! Irasshaimase! ("bienvenue dans la boutique"). Vous faites vos emplettes et en arrivant à la caisse, on vous abreuve de formules de politesses telles que :

  • Par ici s'il vous plaît
  • Merci d'avoir attendu (la plupart du temps, on patiente moins de 10 secondes)
  • Merci pour vos achats
  • Ceci coûte tant ; cela coûte tant ; etc.
  • Souhaitez-vous des baguettes / qu'on le réchauffe ?
  • Il y en a au total pour tant / Vous me donnez tant / Je vous rends tant
  • Merci beaucoup / au revoir

Le tout accompagné de courbettes plus ou moins basses selon le zèle du vendeur ou encore le montant de vos achats. Toutes ces marques, les Occidentaux peuvent les prendre pour de la politesse excessive. Pourtant, selon moi, venant de la part des Japonais, il ne s'agit pas de déférence et à peine de respect. Mais plutôt de signes qui répondent à un ensemble de codes déroulés comme du papier à musique en fonction de chaque situation rencontrée. Ces codes sont l'huile d'une mécanique sociétale qui doit fonctionner et donc, ne pas faire de vague.

Au Japon, on n'est pas poli(e) pour être poli(e) ; on utilise des expressions de vie en société incluses dans le vocabulaire et exploitables dans chaque situation donnée. Et, alors qu'une bonne partie de la langue japonaise est déclinable, modifiable et ajustable en fonction des locuteurs, ces formules de politesse font preuve d'une rigidité étonnante. Pour la souplesse, on repassera, et l'expérience est si codifiée que le japonais est allé jusqu'à inventer un système de langage spécifique appelé 敬語 / keigo, dont le plus commun est 丁寧語 (teineigo).

À son extrême, cela devient deux niveaux de langage pour la politesse la plus élevée (respect + modestie) : 尊敬語 / sonkeigo et 謙譲語 / kenjôgo où non seulement les verbes, mais aussi beaucoup des vocables de la phrase sont modifiés et auxquels on y ajoute encore des préfixes. Pour les Japonais, il est nécessaire de savoir jongler avec les 敬語 / keigo, pour composer la bonne distance interpersonnelle entre son propre niveau social et celui de son interlocuteur, en particulier lorsqu'il s'agit d'un collègue, d'un supérieur hiérarchique ou dans notre exemple, d'un client.

Seulement, ce qui manque à toutes ces formules, c'est l'intention. Les échanges a priori polis provenant d'un Japonais ne créent pas de sens à titre personnel : ils ne sont pas ressentis. On pense d'abord au bien-vivre en société et à la fluidité des rouages sociaux, et non à la transmission d'un sentiment d'individu à individu. Il n'est pas question ici de comparer la politesse japonaise avec une autre ailleurs, mais simplement à faire comprendre leur fonctionnement du respect social. Pour le touriste au Japon, qui s'en tient à la relation client et à un niveau superficiel d'échanges, cela reste en tout cas un plaisir et un confort difficilement égalables !

Terminons sur un exemple humoristique :

Dans cette vidéo des Japonais de Mad City, on peut être amenés à penser que ce comportement d'écart à l'entente d'une sonnette de vélo est conditionné. De là à y créer un parallèle avec les idées exposées plus haut, il n'y a qu'un pas que vous êtes libres de franchir en commentaires !

Pour aller un peu plus loin sur le sujet, nous vous suggérons de lire notre article Honne / Tatemae : pourquoi les Japonais ne sont pas francs.

Dernière mise à jour le 15 novembre 2016