L'homosexualité au Japon

En 2019, la Gay Pride, maintenant plus largement baptisée la Marche des Fiertés Lesbiennes, Gaies, Bi, Transsexuelles, Queer et assimilées (LGBTQ+), fête ses 50 ans. Ainsi cette année, chaque évènement national revêt un caractère particulier. Célébrée en avril dernier à Tokyo, la LGBTQ+ Pride défile ce samedi 29 juin 2019 à Paris de Concorde à République.

Dans un pays où l’harmonie sociale prime sur les convictions personnelles, l’homosexualité au Japon reste conditionnée par le poids d'un modèle familial classique. Et cela débute dès l’école, où les cours d’éducation sexuelle et de contraception répondent aux abonnés absents. La vulgarisation d’une sexualité acceptée et responsable reste donc uniquement à la charge des parents, qui trop souvent préfèrent ne pas aborder directement ces sujets jugés trop confidentiels avec leurs enfants. Les jeunes qui n’osent pas s’exprimer se confinent donc parfois jusqu'à la solitude.

Une tradition homoérotique de longue date

Pourtant, au sens théorique et occidental du terme, le Japon n’est pas homophobe avec la dépénalisation des relations homosexuelles en vigueur depuis 1880. Lorsque l'on remonte dans l'Histoire du pays, on apprend également que les relations entre personnes de même sexe sont, jusqu’à l’ère Meiji (1868-1912), une pratique officieuse courante. Peu importe la classe sociale ou de quelle orientation on se définit au préalable, les attirances peuvent être éclectiques.

Dans les milieux religieux et féodaux, les relations entre un maître plus âgé et son jeune disciple étaient légion et faisaient partie de l’enseignement, au même titre que les arts martiaux ou le code d’honneur. Appartenant à la tradition japonaise Shudo, abréviation de wakashudo qui signifie "la voie (ou l'éveil) des jeunes hommes", ces rapports répondaient à un code de conduite précis et suivi par l'ensemble des protagonistes, sans quoi la pratique devenait illégale. Par exemple, les deux partenaires masculins n'étaient jamais nus et leur relation devait rester d'ordre physique sans sentiment amoureux. Quant à la pratique de la fellation, elle restait réservée uniquement aux femmes.

De nombreuses estampes japonaises érotiques baptisées shunga, qui mettent en scène des rapports homosexuels, ont été peintes à cette époque et par les plus grands artistes. Populaires, elles représentaient une source de revenus non négligeable pour leurs créateurs. Aujourd'hui, on retrouve cette culture homoérotique notamment à travers les mangas, mais son principal public n'est plus la communauté homosexuelle. En effet, les mangas homo (yaoi), c'est-à-dire consacrés aux histoires d'amour entre hommes, sont en général écrits pour et par des femmes hétérosexuelles, qui y voient une sexualité rassurante car cela les exclut notamment de leur devoir marital ! De la même façon, les mangas lesbiens (yuri) sont plutôt réservés aux hommes hétéros.

Par ailleurs et pour revenir à l'idée générale de non-homophobie au Japon, la sûreté ressentie par tout individu qui vit ou qui voyage dans l’archipel est également appréciée par les homosexuels et toutes les identités sexuelles ou de genre. Le risque de se faire agresser verbalement ou physiquement au nom de ses orientations intimes demeure ainsi quasi-inexistant sur l'archipel. Cependant, la tolérance au quotidien continue de faire débat, bien évidemment sur le plan de la législation nationale mais aussi et surtout au niveau des relations sociales avec ses proches.

La tentation de la double vie

Pour ne froisser personne et préserver leur statut de citoyen "normal", beaucoup sont ceux qui choisissent la double vie. Ils ou elles finissent par se marier puis font un enfant pour satisfaire les attentes de leur famille ; en parallèle mais cachée, leur sincère existence perdure. D'autres maintiennent le plus longtemps possible un célibat officiel, quitte à passer pour des "vieux garçons" ou des "vieilles filles" plutôt que d'expliquer la réalité. En effet, si en Occident le coming out est plutôt vécu comme un moment libératoire où l’individu ose s’affirmer, annoncer officiellement son homosexualité au Japon comporte peu d’avantages : c'est même plutôt l'inverse qui se produit.

La sortie tant attendue du placard peut rapidement prendre la forme d’un isolement social. L’étiquette "hors cadre" revient pour les personnes homosexuelles à perdre leur place dans une société qui n’a pas "prévu" cette situation. La peur de se faire draguer par l'un de ses pairs et l’inconvenance à fréquenter des personnes de sexe opposé une fois que l’on est marié(e) laisse peu d’espace à l’expression d’une quelconque nuance sociale.

Cette gestion de vie quotidienne, coincée entre les codes d’une société encore très attachée à la figure d’une union entre un homme et une femme, est l’un des terrains de chasse privilégié des associations LGBTQ+ au Japon, qui combattent ainsi le manque de place pour la diversité en général. Au final, quoi de plus Japonais que de chercher à vivre en harmonie avec les autres sans être extraverti mais sans non plus se cacher ?

Des droits LGBTQ+ timides

Plus que la reconnaissance d’un statut à part, les communautés japonaises gay, lesbienne et assimilées cherchent à se fondre dans le paysage pour ainsi ne pas devoir rompre des liens professionnels ou amicaux durement acquis. Avant d’aborder les questions de l’adoption et de la Gestation Pour Autrui qui sont encore loin d’être à portée de main, le combat actuel porte sur l'union civile, c'est à dire le simple fait de pouvoir partager officiellement le même toit et également de pouvoir se protéger mutuellement. Une ancienne pratique consiste d’ailleurs à s’adopter entre partenaires pour être enregistré sous le même livret de famille (koseki) et ainsi se garantir ne serait-ce qu’un droit de visite à l’hôpital en cas de maladie lourde par exemple.

Depuis 2015, un certificat de concubinage possible entre deux personnes de même sexe va dans le sens de cette reconnaissance, mais il n'est pas en vigueur sur l'ensemble du territoire. Par exemple en 2018, seules neuf circonscriptions au Japon l'avaient adopté :

  • les arrondissements de Shibuya, Setagaya et Nakano à Tokyo ;
  • les capitales des préfectures de Naha (Okinawa), Sapporo, Fukuoka et Osaka ;
  • et les petites villes d’Iga (Mie) et Takarazuka (Hyogo).

Même si cette avancée sociale gagne au fur et à mesure des années des territoires de plus en plus grands (jusqu'à 22 villes attendues en 2019 et au 1er juillet 2019, Ibaraki au nord de Tokyo devient la première préfecture du Japon à reconnaître l'union homosexuelle légale), elle ne permet pas les mêmes droits qu’un PACS en France ou un mariage civil. Les partenaires unis par cette ordonnance l’utilisent essentiellement pour chercher un logement à leurs deux noms et partager une assurance maladie.

Autre combat : il est possible depuis 2003 de changer de sexe légalement. En revanche et comme le mariage homosexuel n’est pas reconnu au Japon, la personne doit nécessairement être célibataire, sans enfant ou majeur(s). Ces strictes conditions posent dans les faits certains problèmes à la justice japonaise, notamment dans le cadre des mariages binationaux où le changement de sexe provoque théoriquement l’annulation de l’union au Japon alors que cette dernière peut rester valable dans le pays d’origine du partenaire expatrié. Une jurisprudence doit statuer sur le fait de pouvoir garder ou non un visa d’époux(se) pour la personne transgenre.

Pas de surprise au niveau des partis politiques : les conservateurs, et notamment le parti libéral-démocrate de Shinzo Abe, se montrent assez réservés à toute avancée législative pour les droits des LGBTQ+. Par son silence et son incapacité depuis des années à légiférer envers les minorités sexuelles, la Diète japonaise encourage d'une certaine manière les dérapages publics de certains politiques, comme ceux de la députée Mio Sugita. La notion d'homophobie n'étant pas énoncée au Japon, elle n'existe officiellement pas et les auteurs de propos injurieux ne sont pas inquiétés par la justice. Seules les préfectures de Tokyo et d'Ibaraki ont pris les devants en promulguant une loi locale anti-discrimination. Et c’est à chacune des grandes entreprises au Japon de se positionner sur le sujet ; certaines comme SEGA, SoftBank ou encore la Poste japonaise sponsorisent ainsi la Tokyo Rainbow Pride.

Le Japon gay-friendly

Pour la communauté homosexuelle, la capitale tokyoïte se montre plus facile d’accès que n’importe quelle autre grande ville du Japon. Le quartier de Shinjuku, et plus particulièrement la zone Ni-chome autour des gares Sanchome et Gyoenmae, regroupe l’essentiel des bars et clubs gay-friendly à Tokyo. Dans le Kansai, on peut également définir le quartier de Doyama-cho comme LGBTQ+-friendly, non loin de la gare d'Umeda au nord d'Osaka. Par ailleurs, le temple Zen Shunko-in à Kyoto célèbre des mariages gays depuis 2011, et le parc d'attractions Disney à Tokyo organise depuis 2013 des cérémonies symboliques de mariage entre partenaires du même sexe.

Pour les rencontres, Internet reste bien entendu le meilleur moyen, via une appli de rencontres généraliste telle que Tinder ou orientée pour les LGBTQ+ comme Grindr (plus connu en France) ou 9monsters pour les hommes japanophones. Côté démonstration publique, les Japonais sont toujours réservés et, si se tenir la main est tout à fait possible (en particulier pour les filles), on ne verra quasiment pas de couple homo (ou hétéro d'ailleurs) s'embrasser dans la rue. En soirée, les rapprochements physiques sont plus nombreux et facilités par l'ambiance festive, mais il s'agit pour l'essentiel d'une camaraderie de comptoir plutôt que de la drague ouverte. À noter qu'une grande majorité des love hotels interdisent l'accès aux couples de même sexe. Il est donc essentiel de se renseigner en amont, par exemple via le site Loveinn Japan, sans quoi le risque est élevé de se faire refouler manu militari.

D'une manière générale, l'archipel nippon se dresse comme une destination touristique intéressante pour la communauté gay. La société japonaise favorise depuis longtemps l'expression de mouvances où le genre n'est pas un prérequis, tel que le cosplay, la mode unisexe et la métrosexualité mise en avant comme critère de beauté par les médias et la publicité. La télévision n'hésite pas à accueillir sur ses plateaux des personnalités transgenres comme Ayana Tsubaki, Kayo Satoh ou encore l'activiste pro-LGBTQ+ Matsuko Deluxe. Dans un genre plus nuancé, on pourra citer également "Hard Gay" / Masaki Sumitani, aujourd'hui à la retraite. Autres exemples en politique, on compte récemment deux élus ayant annoncé publiquement leur changement de sexe : l'écrivaine Aya Kamikawa et le jeune Tomoya Hosoda.

Il est bon de rappeler que, malgré des airs timides, le Japon reste un pays leader en Asie en matière de droits LGBTQ+. Et même si de notre prisme occidental, la marge de progression est encore forte, le mécanisme pour l'ouverture aux minorités est enclenché. Selon un sondage Dentsu en janvier 2019, 8,9% de la population japonaise se dit LGBTQ+ et l'ensemble des jeunes de moins 50 ans se montre à 78% favorable à la légalisation du mariage homosexuel et à l’expression plurielle des sentiments. Il faut dire que les indicateurs démographiques actuels montrent bien que le schéma traditionnel du couple japonais est aujourd’hui à bout de souffle et doit se réinventer.

Vocabulaire

En japonais Transcription Signification
同性愛者 Doseiaisha Homosexuel
ホモセクシャル Homosekusharu Homosexuel
ゲイ Gei Gay
レズビアン Rezubian Lesbienne
バイセクシュアル Baisekushuaru Bisexuel
トランスジェンダー Toransujenda Transgenre
性転換 Seitenka Transsexuel
クィア Kuia Queer (personne en questionnement)
ゲイ・プライド Gei puraido Gay Pride
LGBTQ+プライド LGBTQ+ puraido LGBTQ+ Pride
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