Allo Nabilla Tokyo Miki Uehara

Le Japon fantasmé des médias de masse

La probable future ex-starlette donnait le ton avant même son départ : "Le Japon ? J'y ai jamais été et j'aimerais bien savoir comment on parle chinois".

Nabilla à Tokyo : arnaque à la nippone ?

Pour qui parvient à s'en infliger quelques minutes au moins, l'émission Allo Nabilla à Tokyo ne semble trahir ni les codes, ni les ficelles d'une certaine télé-réalité. Ils sont pourtant un demi-million de téléspectateurs par jour à donner du temps de cerveau disponible choisir de suivre un programme qui n'hésite pas à jouer avec eux.

Cela commence par une suite de pré-génériques successifs inspirés de la détestable construction anime pour gagner des précieuses minutes inédites dès le début de chaque épisode. Le reste du programme, complice, suit un découpage "à l'emmental" bourré de trous en forme d'ellipses de confort pour la production, appuyé par un déroulement scénaristique désastreux qui prétend booster la carrière des piètres protagonistes.

Les traductions y sont souvent hasardeuses voire inventées et ce de manière répétée, par exemple lors de la visite du très connu Bosaikan, le simulateur de séisme à Ikebukuro. Passons également sur une foule d'autres erreurs plus ou moins volontaires, en tout cas aussi gonflées que la poitrine de la donzelle. Et ne parlons pas de l'utilisation sans vergogne de l'expression éculée "entre tradition et modernité", imageant avec un grimage touristique en Geisha et des toilettes 🚽 à jet d'eau.

De même, alors que la Suissesse n'aura parcouru qu'une poignée des arrondissements les plus touristiques de la capitale, le programme parlera du "voyage au Japon de Nabilla". Illusoire puisque, comme on l'a déjà dit, Tokyo n'est pas le Japon et le Japon n'est pas Tokyo.

Enfin, l'affichage des stars prétendues cache des quasi anonymes, en l'occurrence Miki Uehara présentée comme "une blogueuse et une journaliste influente" (sic). Pas besoin de creuser très longtemps pour découvrir que les définitions qu'ont les producteurs du journalisme et de l'influence embellissent largement le cadre réaliste : la demoiselle qui tourne au Canon 550D, réflex néophyte par excellence, ne dépasse qu'exceptionnellement la poignée d'abonnés symboliques sur chacun de ses réseaux sociaux. Il faut croire que Danny Choo était possiblement trop cher pour le budget de l'émission !

La fausse image renvoyée du Japon par l'occident

Pour autant, les cinq épisodes d'Allo Nabilla consacrés à son voyage à Tokyo mettent en lumière un écueil auquel de trop nombreux médias de masse occidentaux consentent : le raccourci par simplification.

On entend parler régulièrement de la France pointée du doigt pour l'image parfois déplorable qu'elle livre au reste du monde, notamment sur ses décisions politiques et fiscales, ses médias ou encore l'entrepreneuriat. C'est très loin d'être faux sur certains aspects. À l'inverse il semblerait que pour beaucoup de canaux de communication, qu'ils soient modestes ou plus visibles, le Japon ne puisse que se cantonner à remplir les critères que l'on attendrait de lui : temples sereins, culture kawaii, ou encore un érotisme parfois pervers. Peu (et peut-être même de moins en moins, malgré les facilitations de voyage et la simplicité de diffusion d'information) ont le courage d'aller plus loin et de chercher à montrer autre chose que la capitale et des découvertes insolites souvent même confidentielles pour les Japonais eux-mêmes.

Naturellement, tout n'est pas si manichéen d'un côté comme de l'autre. Le Japon, pays fascinant mais terre de fantasme, cache parfois maladroitement des facettes bien moins reluisantes derrière son attrait lissé en apparence irrésistible. On a déjà abordé divers sujets comme le racisme exacerbé de ceux qui parlent le plus fort (comme partout), les heures de présentiel et non de productivité au travail, les congés rarement pris en totalité, le racket de la location de logement, une politesse de façade qui masque des comportements parfois très individualistes, un certain conservatisme voire un arrièrisme sur le plan de la sexualité (protection contre les IST) et de la maternité (aménagement du travail), etc. Dernièrement, on a également pu apercevoir les frasques d'une classe politique qui n'a rien à envier à son homologue française, en témoignent deux dérapages tonitruants : Akihiro Suzuki le sexiste et Ryutaro Nonomura le pourri-pleurnichard.

Car le Japon et l'occident n'ont rien à s'envier mutuellement du côté des médias de masse abêtissants. Les faits divers racoleurs et les émissions de variétés redondantes contrebalancent bien des articles à buzz-clic. Le battement d'aile du papillon appliqué à notre sujet, c'est par exemple le cas très récent de Ghibli. Lorsque Toshio Suzuki (ancien producteur du studio) annonce une réflexion sur une possible restructuration de son département de longs-métrages d'animation, on constate dans les heures qui suivent des torrents d'articles titrés "Ghibli annonce officiellement sa fermeture" alors même que leurs auteurs ne comprennent probablement pas un mot de japonais et n'ont pas vérifié le contenu de leur source. Aux dernières rumeurs, le studio serait plutôt absorbé par Dwango, le groupe derrière le rouleau-compresseur Niko Niko Dôga.

Grâce aux réseaux sociaux, tout individu ou groupe étant désormais un canal de communication, qu'ils prennent la tangente déplorable des médias historiques est une bien triste nouvelle à notre avis... Le vrai déficit dans tous les cas est celui de l'image, au sens figuré, et cet épiphénomène Nabilla le cristallise bien. Non, le Japon n'est pas cette terre de contraste entre tradition et modernité, qui se limite à l'extravagance de certains quartiers à Tokyo ou au "séisme de Fukushima". Non, la France n'est pas non plus un coupe-gorge géant peuplé exclusivement de syndicalistes et de cagoles. Mais l'une comme l'autre ne sont pas non plus les extrêmes inverses de ces acceptions faciles !

Nous cherchons tant que possible à vous offrir sur Kanpai une vision moins restrictive du Japon. Cela passe forcément par des clichés et des poncifs que beaucoup veulent expérimenter malgré tout, et bien leur en fasse (allez faire visiter la Statue de la Liberté à un New-Yorkais si vous l'osez !). Mais on ne s'interdira jamais de vous présenter des petites pépites plus méconnues, ou des sujets que beaucoup éviteraient au prétexte même que l'attrait n'y serait pas en volume pour la satisfaction de leur trafic.

Dernière mise à jour le 16 août 2014