Codes du cinéma fantastique Japonais

Malgré l’éloignement et de forts écarts culturels ; une veine du cinéma d’horreur Japonais a su s’imposer « à l’ouest » de la planète.
Les films issus de la vague J-Horror comme Ringu (1998) d’Hideo Nakata ou Ju-On (2003) de Takashi Shimizu ont relancé l’intérêt pour le film « de fantôme » ou Kaidan Eiga.
Ces histoires portées à l’écran prennent racine dans le folklore Japonais, riche est issu de la diversité des croyances du pays,

Bien qu’assimilés même en dehors des frontières du Japon, ces films comportent des thèmes et codes propres au cinéma japonais, qu’il est intéressant de connaître dans le but d’avoir toutes les clefs en main pour comprendre l’œuvre dans son ensemble.

 

Commençons par dire qu’au Japon, on considère « traditionnellement » que l’univers est régit par des lois floues, indéfinissables, qui ne sont pas compréhensibles pour l’être humain. Et ne pouvant comprendre les faits, on ne peut y faire face. Cette vision tacite permet l’acceptation de l’inexplicable, du surnaturel, pénétrant dans la vie de tous les jours. Cet aspect est à garder en tête afin d'appréhender les films dont nous parlerons.

Un peu d’histoire d’abord

A l’origine, « kaidan » désigne une « histoire de fantômes », qui était transmise à l’oral. Au Japon, comme partout ailleurs, on aime se faire peur, et ce depuis longtemps :

Déjà à l’ère d’Edo, le jeu du Hyakumonogatari Kaidankai (rassemblement de cent contes fantastiques) consistait à se rejoindre en petit groupe à la tombée de la nuit dans une pièce. Les participants allumaient cent bougies, puis se racontaient des kaidan. Pour chaque histoire contée, une bougie se faisait éteindre. Une fois la pièce plongée dans le noir, on racontait qu’un esprit surnaturel pouvait apparaître.
Autre point, le nombre important de pièces de théâtre mettant en scène yuurei (fantômes japonais) et êtres surnaturels.
Le fantastique, ce qui fait « frissonner » est en effet une composante importante du « mode de vie Japonais » (on peut aujourd’hui encore voir ce phénomène au travers des nombreux films d’horreurs, mais aussi de l’immense popularité des gakkô kaidan, histoires de fantômes et légendes urbaines au Japon)

Cela est bien sûr lié au plaisir que l‘on a de se faire peur, mais aussi du fait qu’au Japon, monstres et yuurei acquièrent une formes « descriptibles », physique, car elles sont la personnalisation, l’incarnation des peurs. Phénomènes naturels ou non, la menace prenant corps, elle perd un peu de son statut mystique, est plus compréhensible et au final, fait moins peur.

Les Codes du Kaidan eiga

L’étude de ces films fantastiques et de leurs codes permet de mettre plusieurs points en lumière.

Premièrement, que ces codes cinématographiques de l’horreur ont su évoluer avec le temps et notamment par le passage de la scène à l’écran, car ils ont une base d’origine venue de la culture populaire et du théâtre.

 

Apparence et motifs du « phénomène » : le fantôme

Commençons par clarifier un point concernant le fantôme Japonais : ses apparitions ne sont pas forcément « mauvaises » (citons pour exemple Dame Wakasa, des Contes de la Lune Vague après la Pluie (Kenji Mizoguchi, 1953), qui n’est pas vraiment un esprit vengeur ou mauvais, mais plutôt une âme en peine).
Le fantôme japonais n’étant pas perçu de la même manière qu’en occident.

Ainsi, très souvent lorsqu’un fantôme apparaît dans un film Japonais, il semble être un corps désincarné : qu’il surgisse dans le plan, ou qu’ils soient déjà présents à l’écran (sans qu’un personnage ne l’ai vu), le fantôme est très souvent présenté comme immobile, puis se mettant progressivement en mouvement.
Cela donne un effet de déshumanisation : bien qu’il soit porté à l’écran par un acteur, le spectateur ressent que ce à quoi il a à faire n’est pas (ou plus) humain.
On retrouve cela dans nombre de films de Kiyoshi Kurosawa (un maître en la matière de films de fantômes), mais l’on peut aussi noter que cet aspect a inspiré des cinéastes étrangers, comme la mère de Carrie dans Carrie de Brian De Palma (1976) ou les apparitions mystérieuses dans la série Lost (à vérifier, ici je m’avance sans preuves)

Le yuurei est une femme : souvent guidée par un désir de vengeance (selon le « concept » de l‘onnen qui décrit certains sentiments (comme la haine) si puissants qu’ils continuent à habiter une personne même après son décès)
Très souvent, un récit de fantôme Japonais traite de l’histoire d’une femme qui de son vivant est soumise (à son époux, ou autre) mais qui une fois décédée, acquiert une puissance nouvelle, liée à son état surnaturel, lui permettant d’obtenir vengeance.
On peut citer évidemment Sadako (de Ringu), mais aussi Oiwa San (une femme assassinée par son mari infidèle, qui revient pour se venger), Okiku san (servante qui suite à une maladresse sera séquestrée, torturée puis mourra en se sauvant, se noyant dans un puits), ou encore dame Wakasa (jeune femme morte sans connaître l’amour, qui revient chez les vivants afin de rencontrer l’âme sœur)

Les longs cheveux noirs que ce soit sur la représentation physique du fantôme (voir Sadako), ou annonciateur de sa présence (les cheveux dans l’eau du robinet de Dark Water (Hideo Nakata, 2002)), ou même touffe maléfique ( Les cheveux Noirs, courte histoire issue de Kaidan (1964) un film de Masaki Kobayashi ) la longue chevelure noire est un symbole récurant, que l’on trouve dans nombre de film fantastique japonais.

La défiguration : on relie cet aspect à l’horreur au Japon au-delà des frontières du cinéma, que ce soit dans la légende urbaine de Kuchisake Onna (dont le visage est abimé par une opération chirurgicale ratée, ou par son époux, les versions varient), mais aussi Oiwa san, qui est défigurée par un poison que lui donne son mari, ou encore l’expression difforme laissée sur les victimes de Sadako dans The Ring.

La vengeance : Elément majeur dans Ju-on de Takashi Shimizu, il est souvent moteur de déchainement surnaturel, que ce soit par le désir de vengeance d’un fantôme, très souvent envers son mari (Oiwa) ou point narratif : Onibaba  de Kaneto Shindô (1964) (l’histoire d’une femme dont le fils a disparu, et qui ne supporte pas la relation de sa bru avec un autre homme, et qui par haine et jalousie ira jusqu’à se transformer en démon).

 

La Nature : théâtre du surnaturel

La nature souillée : dans la tradition Japonaise, la nature, bien qu’elle puisse être impitoyable, garde une connotation positive. Cependant, elle peut être souillée, par exemple par un meurtre et donc par la suite habitée par le mal, elle devient le théâtre d’évènements surnaturels.

Les nuisibles : rats et serpents, par exemple dans Illusion of Blood ((de Shirô Toyoda ; 1965) et Tokaido Yotsuya Kaidan (Nobuo Nakagawa ; 1959) :deux adaptations cinématographiques de l’histoire du fantôme d’Oiwa), serpents ou rats, porteurs de maladie annoncent la venue du fantôme, infestant les maisons et menaçant eux dont elle veut se venger.

Humidité Les japonais voient dans l’humidité un lien avec les esprits. Les kaidan se racontent habituellement en été, lors de la fête des morts : l’O-bon. L’épouvante y trouve alors bien sa place. L’été étant très chaud et humide au Japon, ils sont associés dans l’imaginaire collectif. Ainsi certains évènements se déroulent en plein été, dans une atmosphère humide ;

Enfin, l’élément le plus présent, l’Eau
Dans la mythologie japonaise, l’eau est associée aux Kami (dieux). Elle est considérée comme sainte, mais comme pour la nature : à condition d’être pure.
Souillée, elle devient maléfique, et peut devenir une sorte portail vers le monde des morts : On retrouve cette idée par exemple avec Mitsuko, flottant morte dans la cuve de Dark Water, son esprit hantant l’eau.
On peut relier cela au fait qu’au Japon, lors des rituels funéraires a lieu le matsugo ni mizu, qui consiste à appliquer de l’eau sur les lèvres du défunt, afin qu’il rennaise.
Ce point nous mène à une nouvelle considération: l’eau comme renaissance. C’est par l’eau que la métamorphose en fantôme se faire. L’eau devient une sorte de portail vers l’au-delà, donnant ou prenant la vie. C’est un monde flottant d’où la communication entre vivants et morts est rendue possible, (fantômes dans le puits avec Sadako et Okiku par exemple)
Cela peut se présenter à l’écran de diverses manières, par exemple le fantôme d’Oiwa qui peu à peu, prendra les caractéristiques physiques d’une femme noyée. Teint blême, peau en lambeaux, elle a l’apparence d’un corps en décomposition dans l’eau.

Codes hérités du folklore et du théâtre

 

Lafcadio Hearn (1850-1904), un écrivain Irlandais naturalisé japonais, qui a introduit dans ses nouvelles les figures du fantôme en colère, et de Yuki Onna (la femme des neiges), (existant déjà dans le folklore du pays, l’écrivain leur apporta une nouvelle définition.)
Yuki Onna, est décrite comme belle, grande, avec de longs cheveux noirs et un teint « inhumainement blanc » Elle porte aussi un kimono blanc (couleur du deuil en Asie) et peut tuer d’un simple souffle. Cette figure inspirera grandement l’apparence des yuurei à l’écran, qui correspondent à ces caractéristiques physiques, auquel d’autres viennent s’ajouter.

Notons d’abord la démarche du fantôme. Le fait que les récits dont s’inspire le cinéma fantastique soient d’abord passés historiquement par le théâtre a laissé des traces dans les codes de représentation.

De cet univers scénique, on retrouve chez les esprits des visages lisses comme des masques figés du , ainsi qu’une gestuelle empruntée à la scène, se rapprochant parfois de la danse, avec des corps a la démarche étrange (citons la femme fantôme de Kaïro  (Kiyoshi Kurosawa ; 2001) ou Sadako, dont la démarche est passée à l’envers une fois à l’écran

Enfin, bien que cela soit moins le cas aujourd’hui, dans la vague de J-horror., nombre de films fantastiques plus ancrés dans un univers de « mythe » ont une bande sonore inspirée du théâtre nô, avec des percussions et autres instruments traditionnels.

 

La marque de l'Histoire

Maintenant on peut se demander ce que tous ces codes signifient. Ils n’ont pas étés choisis au hasard, venant du folklore et de la scène théâtrale, l’histoire les a fait évoluer, prendre un sens différent.
Je vous invite donc maintenant à revoir ces éléments à travers un prisme bien précis.

En effet, la production artistique japonaise fut grandement influencée par le traumatisme majeur des bombardements atomique d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945

Reprenons maintenant nos codes :
En effet, nombre d’éléments sont en réalité reliables au Hibakusha, les « survivants de la bombe ».
La défiguration certes, mais aussi le motif des cheveux, que les femmes perdaient en quantité suite aux radiations. Ainsi que l’eau, qui vint rapidement à manquer aux survivants après l’attaque ; et dans laquelle nombre d’entre eux se sont noyés.
Enfin, la nature souillée, liée à un paysage ravagé, pollué, ou chaque élément est devenu aride et mortel et ou la vie a été soufflée.

Que retenir de tout cela : le cinéma, au japon comme partout ailleurs est un langage. Codes et motifs cinématographiques permettent de s’exprimer au-delà de l’histoire. Le cinéma fantastique Japonais a cette particularité de reprendre des codes anciens, issus de ses croyances, de son folklore, et qui au fil du temps ont évolué, prenant un sens nouveau et se développant en suivant l’histoire du pays.
C’est un point qui rend ces films extrêmement riches, portant les souvenirs du passé modernisés, mais toujours présents

Pour aller plus loin

 

A lire

  • Stéphane de Mesnildot : Fantômes du cinéma Japonais (Rouge Profond collection « Raccord ». 2011 Pertuis)
  • Max Tessier Le cinéma Japonais (Armand Colin Nathan, 2012)
  • Article Diane Arnaud L’empire des spectres (Positif 648 Février 2015 Institut Lumières/ actes sud)
  • Article Adrien Gombeau Origines et descendance de la princesse Wakasa (Positif 648 Février 2015 Institut Lumières/ actes sud)

A voir

  • Tokaido Yotsuya Kaidan de Nobuo Nakagawa sorti en 1959
  • Illusion of Blood de Shirô Toyoda sorti en 1965
  • The Ring (Ringu) d’Hideo Nakata, sorti en 1997
  • Dark Water d’Hideo Nakata, sorti en 2002
  • Les films de Kiyoshi Kurosawa, notamment Kaïro, sorti en 2001
  • Les Contes de la Lune vague après la Pluie (Ugetsu Monogatari, de Kenji Mizoguchi sorti en 1953)
  • Onibaba de Kaneto Shindô (1964)
  • Ju-On de Takashi Shimizu, sorti en 2000
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Commentaires

07 Mai 2015
13:32

Merci infiniment Marion pour cet article sur le cinema fantastique japonais !!!!
Dans une petite ville de Suisse Romande qui s'apelle Neuchâtel, il y a toutes les années le NIFFF - Neuchâtel Fantastic Film Festival et une section très importante est consacrée au cinema asiatique, notamment japonais.
C'est une delectation que de voir ou revoir ces films sur grand écran.

Je me ferais un immense plaisir cette année de voir tous les films de réalisateurs japonais durant le festival au mois de juillet (du 3 au 11 juillet) d'autant qu'un vol Zürich-Doha-Tokyo Narita "m'attend" pour le 13 septembre 2015 pour un mois complet et pour la première fois dans ce pays.
Oui, vraiment, cette année le NIFFF aura une saveur particulière dans les salles obscures.

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