Haku d'Akiba'Ink : entretien avec une tatoueuse française passionnée par le Japon

Se faire tatouer au Japon est une façon de revenir avec un souvenir indélébile de son séjour nippon, mais également de vivre sur place une expérience particulière, à la rencontre d'un univers un peu en marge et toujours tabou car non reconnu au niveau légal par le gouvernement japonais.

Vous avez peut-être déjà entendu parler de l'artiste Haku Psychôse, notamment à travers vos questions Kotaete pour trouver un bon studio de tatouage à Tokyo. Aujourd'hui, Romane alias Haku d'Akiba'Ink revient sur son expérience de tatoueuse au Japon et son actuel projet professionnel en France depuis 2017.

Bonjour Haku et bienvenue sur Kanpai! Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bonjour Kanpai!, je suis une tatoueuse française spécialisée dans le style geek / animé, au shop Akiba'Ink à Montpellier, dans le sud de la France, que j'ai créé en Janvier 2017. Je suis une grande passionnée du Japon, d'où mon choix d'avoir monté un salon totalement dans cet esprit, allant même jusqu'à tatouer en habits traditionnels kimono et yukata. Ma passion m'a d'ailleurs amené à travailler pendant un peu plus d'an au Japon.

Votre parcours professionnel au Japon

En quelle année êtes-vous arrivée au Japon et où vous êtes-vous installée ?

Je suis arrivée au Japon en septembre 2015 pour m'installer après avoir effectué plusieurs voyages là-bas. Lorsque j'ai décidé de faire l'expérience d'y vivre et d'y travailler, j'ai eu la chance de trouver le superbe salon de tatouage ShiRyuDoh, tenu par Ron et situé près de la gare de Toritsu Daigaku, non loin de Meguro à Tokyo.

Quelles ont été vos démarches pour travailler en tant que tatoueuse au Japon ?

Comme beaucoup, j'ai tenté en France le visa Vacances-Travail (Working Holiday Visa) pour le Japon, qui me permettait à la fois de voyager et de travailler sur place. Le monde du tatouage japonais étant tabou et dans une zone grise légalement, le démarchage pour trouver un studio s'est fait avant tout par mail. J'ai ainsi contacté les salons qui me faisaient envie et j'ai été prise dans mon premier choix, chez ShiRyuDoh.

Quelle expérience globale vous en tirez ?

J'ai eu la chance de ne pas avoir de trop mauvaises expériences. J'ai rapidement trouvé Ron qui m'a accueilli dans son salon avec beaucoup de confiance et l'envie de partager sa passion commune. Cette année au Japon a été la meilleure pour moi concernant mon évolution artistique et professionnelle. Elle m'a permis de peaufiner mon style, de m'améliorer, d'apprendre auprès d'autres tattoo artists, mais aussi de rencontrer des gens du monde entier à la recherche d'un tatouage japonais.

Pourquoi êtes-vous rentrée en France ?

Cela n'était pas une envie. Malgré un quotidien japonais parfois dur, j'avais vraiment trouvé au Japon ma place et une seconde famille. Cependant, comme le statut du tatouage au Japon est illégal, je n'ai pas pu obtenir un visa de travail sur place à la suite de mon année en Vacances-Travail et j'ai donc dû rentrer, à mon grand désarroi. Aujourd'hui, le fait d'avoir créé mon salon dans une ambiance japonisante m'apporte énormément et je peux partager ma passion avec mes collègues et mes clients. J'ai mon petit bout de Tokyo à Montpellier :) Et puis la France reste mon pays d'origine et je l'aime également énormément.

Pensez-vous revenir au Japon pour y vivre et travailler ?

C'est une évidence pour moi ! Je désire retourner vivre et travailler au Japon. En attendant, je m'autorise un voyage par an pour rendre visite à mes amis sur place.

Votre vision du métier de tatoueur au Japon

Est-ce que le studio où vous travailliez avait pignon sur rue ?

Dû au caractère illégal du tatouage au Japon, il est rare d'avoir un salon avec pignon sur rue. Beaucoup des studios sont privés et la publicité se fait essentiellement sur Internet. L'adresse physique du shop n'est souvent fournie qu'aux seuls clients et seulement sur rendez-vous. Il en était de même pour le salon où je travaillais à Tokyo.

Que pensez-vous du statut du métier de tatoueur ? Sachant qu'il n'existe pas légalement au Japon, avez-vous des anecdotes particulières que vous souhaitez partager ici ?

Je trouve les relations entre les tatoueurs japonais très différentes des nôtres. En Occident, le tatouage n'est pas illégal et il y a beaucoup de concurrence, l'entre-aide est certes présente et les amitiés possibles également, mais au Japon, comme on sait qu'on est tous dans le même bateau, le lien de fraternité me semble bien plus fort. Bien sûr, il y a toujours quelques tatoueurs qui ne souhaitent pas trop se mélanger aux autres, notamment ceux qui côtoient la mafia (bien qu'ils ne soient pas très nombreux). De toute façon, on se sent tous concernés par la situation du tatouage au Japon.

Avez-vous eu des problèmes avec les autorités sur place ? Et que pensez-vous du cas de Taiki Masuda et de sa bataille "Save Tattooing in Japan" ?

Je n'ai jamais eu de soucis avec les autorités sur place mais malheureusement cela n'a pas été le cas de tout le monde. Taiki Masuda a lancé en 2015 le mouvement Save Tattooing in Japan qui nous a tous immédiatement mobilisé. La plupart des tatoueurs ont participé aux réunions de soutien, récolté de l'argent pour soutenir la cause et participé à l'information de ce qui se passait sur place. Pour rappel, Taiki Masuda a été arrêté parce qu'il pratiquait le tatouage sans être docteur. Le gouvernement estime que puisque l'on touche des aiguilles, nous devons avoir une licence de médecin. Cependant, il refuse de mettre en place cette licence (comme en France et ailleurs), qui nous autoriserait à utiliser des aiguilles. Bien évidemment, on suppose que ce n'est que la problématique de surface et que l'on associe simplement encore trop la pratique du tatouage au milieu de la mafia yakuza qui pourtant n'a recours à cet art que depuis peu dans l'histoire du tatouage au Japon.

De retour en France, trouvez-vous que votre métier est plus facile à pratiquer ? Du point de vue légal aussi ?

En France, c'est beaucoup plus simple de pratiquer mon métier car je n'ai pas à cacher que je suis tatoueuse, mon salon à pignon sur rue et je suis dans une légalité totale.

Être tatoué(e) au Japon

Quelles typologies de clients avez-vous tatouées au Japon ?

Chez ShiRyuDoh, nous avions beaucoup d'étrangers, notre clientèle était composée à 90% d'étrangers désirant un tatouage, en souvenir de leur voyage au Japon. On avait vraiment de toutes les nationalités, c'était génial d'échanger avec autant de personnes de culture différente. Par ailleurs, j'aurai tendance à dire que l'on avait un peu plus de femmes que d'hommes. Concernant les zones du corps les plus tatouées, cela dépend finalement des personnes, sachant que les bras et les jambes restent des indémodables. Pour les styles les plus demandés, c'était majoritairement toujours en lien avec le Japon : du tatouage minimaliste, à l'écriture en kanji, jusqu'à la représentation du Mont Fuji, et en passant bien-sûr par ma spécialité, le O-tattoo (tatouage de la culture Otaku).

Vous êtes personnellement tatouée, avez-vous eu des difficultés dans votre vie quotidienne au Japon ? Onsen, sento, salle de sport, plage, avez-vous été souvent refusée ? Quels conseils pratiques donneriez-vous à des touristes étrangers tatoutés en séjour au Japon ?

Au quotidien, être tatouée au Japon ne m'a pas gêné, j'ai même plutôt eu droit à des compliments ! Mais je pense que le fait que je sois une étrangère gaijin m'a aidé. Je ne suis pas sûre que le regard aurait été le même si j'avais été Japonaise. Cependant, je pouvais oublier la majorité des sources chaudes onsen, des piscines, des plages et même certains parcs d'attraction où les tatouages sont interdits car toujours associé à la mauvaise graine et aux gangs. La plupart des bains publics de quartier sento acceptent les tatoués mais également certains établissements à onsen. Les sites japonais Tattoo navi et plus particulièrement Tattoo Spot indiquent les enseignes qui acceptent les gens tatoués, il ne faut pas hésiter à regarder.

On explique souvent l'interdiction du tatouage dans les établissements collectifs au Japon du fait de sa signification historique (prisonniers et yakuza), il y a-t-il d'autres raisons ?

Je pense que c'est la seule raison que l'on connait aujourd'hui. La question de l'hygiène ne se pose que lorsque le tatouage est frais, et il serait effectivement très peu hygiénique de venir tremper son tattoo dans un bain public :)

En vue de la Coupe du Monde de Rugby en 2019 et des JO de Tokyo en 2020, pensez-vous que le pays sera capable de faire évoluer ces interdictions ?

Je pense que le gouvernement n'aura pas vraiment le choix, et il réfléchit d'ailleurs à un projet pour s'adapter durant cette période. Le mieux serait que cette ouverture dure post-JO.

Votre regard sur l'art du tatouage japonais

Pouvez-vous nous présenter rapidement les principaux courants artistiques et leurs différences ?

Le tatouage au Japon aurait commencé aux alentours de 5.000 ans avant J.C. selon les archéologues. Plus tard, des observateurs chinois auraient témoigné de l'existence du tatouage chez les Japonais entre le IIIe et IVe siècle. Puis, il est devenu plus populaire avec le peuple Aïnou qui l'utilisait dans un but décoratif et social avec des dessins couvrant principalement le visage et les mains. C'est durant la fameuse période Edo (1603 - 1868), que cette pratique artistique commence à se codifier et où l'on commence à différencier le tatouage prestigieux des nobles, des héros et même des courtisanes oiran de celui qui prolifère dans le banditisme. Puis, en voulant s'ouvrir au monde et donner une bonne image du Japon, l'Ère Meiji (1603 - 1912) rend illégal le tatouage. Celui-ci redevient légal après la Seconde Guerre Mondiale, mais l'on continue de l'associer au mauvais genre car c'est au tour des gangs yakuza de s'approprier le tatouage traditionnel quasi irezumi et/ou intégral horimono. Depuis l'essor du milieu otaku, un nouveau courant nommé O-tattoo (contraction des mots otaku et tattoo) a commencé à trouver sa place dans le milieu du tatouage. Mais s'il prend ses racines dans la culture populaire et l'animation japonaise, je ne sais pas si on peut se permettre de dire que c'est du tatouage japonais au sens traditionnel et authentique :)

Avez-vous appris de nouvelles techniques de tatouage au Japon ?

Je ne l'ai pas apprise sur place à l'époque, mais je me suis intéressée de près au tebori, la méthode traditionnelle japonaise de tatouage à la main. Je me suis formée à mon retour en France et depuis je propose également ce procédé à mon salon !

Comment le tatouage japonais est-il perçu à l'étranger ?

Le tatouage japonais est très en vogue à l'international et compte parmi les courants artistiques les plus importants dans le monde du tatouage. Cet art traditionnel ancestral inspire continuellement de nombreux tatoueurs. Il est également très apprécié par les clients amateurs, même sans avoir d'attirance pour le pays lui même.

Croyez-vous que l'avenir du tatouage japonais est hors de ses frontières ?

Avec la mondialisation des arts, le tatouage japonais s'est déjà développé en dehors de ses frontières. Mais son essence est au Japon et je pense que cela le restera. À mon sens, on ne peut pas détruire ses racines et même si le caractère illégal persiste, le tatouage japonais ne s'éteindra jamais dans son propre pays.

Merci Haku pour votre éclairage sur le sujet et bonne réussite en France et (on vous le souhaite) au Japon !

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Pour les curieux, le festival Sanja Matsuri (qui se tient le troisième week-end du mois de mai à Asakusa à Tokyo) permet de voir dans la rue des personnes largement tatouées selon l'art traditionnel irezumi.

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