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Le Conte de la Princesse Kaguya : critique du dernier Takahata

Avis Kaguya-hime no Monogatari (Studio Ghibli)

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Le Conte de la princesse Kaguya est un film d'animation japonais réalisé par Isao Takahata et produit par le Studio Ghibli. Sorti en 2013 au Japon, il est tiré d’une légende japonaise qui remonte au Xe siècle. L’histoire raconte la destinée d’une jeune fille, découverte bébé dans une tige de bambou par un paysan et à la beauté lumineuse comme la Lune.

Enfin ! Plus de quatorze ans après son dernier film en date, Mes Voisins les Yamada, Isao Takahata revient à la réalisation avec Le Conte de la Princesse Kaguya. Dévoilé fin 2012, il devait sortir au cinéma au Japon en séance commune avec Le Vent se Lève de Hayao Miyazaki, avant de se voir décalé de quelques mois. Sur les écrans japonais depuis novembre, il débarque en France le 25 juin. J’ai eu l’opportunité de le voir en projection presse pour me faire un avis sur ce qui semble bien être, quelques mois seulement après les adieux filmiques de son collègue, le chant du cygne de Takahata.

Le Conte de la Princesse Kaguya présente un respect étonnamment fidèle à la légende originelle du Coupeur de Bambous de Murasaki Shikibu (autour du Xè siècle), connu comme a priori le conte le plus ancien de l’histoire japonaise. Ainsi celles et ceux qui ont étudié le japonais, qui connaissent ses légendes les plus célèbres ou encore qui ont joué à l’excellent Okami, ne seront pas surpris par le déroulement scénaristique. C'est d’autant plus vrai que Takahata brode finalement très peu autour de l’histoire initiale, parvenant tout de même à l’étirer sur près de 2h20 en éditant ainsi le plus long film du Studio Ghibli.

En ce sens, on pourra d'abord reprocher à Kaguya un certain manque d’inspiration. J’aimerais toutefois plutôt parler de respect pour l’œuvre originale à la princesse venant de la lune, dont supposément toutes les autres histoires japonaises découlent. On connaît Isao Takahata comme « le réalisateur qui ne sait pas dessiner », mais documenté et méticuleux ; cela transparaît plus que jamais dans son dernier film et la structure technique vient définitivement appuyer cela sans jamais trahir une recherche rigoureuse de réalisme dans le mouvement.

À première vue, la géométrie des Yamada est réutilisée dans cet aspect de peinture à l’aquarelle. Pourtant, à y regarder de plus près, elle s’avère plus fidèle aux codes de l’estampe qu’à ceux de l’animation assistée par ordinateur utilisée pour porter le yonkoma à l'écran. D’abord, à part quelques sublimes tableaux, le décor et en particulier le ciel ont tendance à s’effacer au profit de la mise en valeur des protagonistes pour susciter l’imagination du spectateur. Ensuite, il y a ce rejet presque permanent de la 3D dans cette recherche d’horizontalité permanente, écrasant l’action pour la remettre systématiquement dans son contexte d'emakimono, les rouleaux peints traditionnels.

Jusqu’à l’animation s’inscrit dans un retour permanent aux racines. Kaguya n'est, ainsi, plus animé par ordinateur et cela s’en ressent notamment dans sa fluidité chancelante. Qu’importe : Takahata parvient avec une maestria étonnante à donner corps et vie à ses personnages, à leur conférer une forte identité et une élégance rare alors même que ses designers ne décrivent leurs visages qu’avec un style délicat à base de trois coups de fusain. Encore une fois, le message bouddhique minimaliste en filigrane passe correctement mais, nous voulons le rappeler : le film est d’une beauté divine à tout instant.

Et puis il y a cette poignée de fulgurances d'animation, qui dépassent la rigueur sublime des quelques décors fixes : quatre ou cinq passages magiques, surtout distillés dans les premier et dernier tiers du film jusqu’à son dernier acte hypnotique, qui emportent le spectateur dans un tourbillon superbement accompagné par le sonore signé, une fois n'est pas coutume, Joe Hisaishi. L’adaptation du conte traditionnel atteint alors clairement le meilleur niveau dont il pouvait rêver.

Dans ces moments, Le Conte de la Princesse Kaguya touche à l’œuvre de maître, assoit la compétence indubitable de son réalisateur et parachève de nous faire aimer cette histoire délicieuse dont le discours parfois lent et en manque de légèreté (il y a ce creux au milieu) mais délicieusement suranné, tranche avec une direction artistique taillée à la serpe et des choix maîtrisés. S’il s’agit bien, comme nous le supposons, du dernier long-métrage d’animation d’Isao Takahata, il tient peut-être là un encore meilleur film d’adieu que celui de son frère d’armes préféré.

-- Note de janvier 2015 : Le film est nominé aux 87è Oscars dans la catégorie "Meilleur film d'animation" face aux Nouveaux Héros, Les Boxtrolls, Dragons 2 et Le chant de la mer. La cérémonie se tient le 22 février 2015 pour découvrir si Chihiro sera rejointe par Kaguya dans ce cercle élitiste.

Mis à jour le 24 novembre 2016