Petite Introduction aux Yôkai

Nb : je profite de « l’instabilité » du terme yôkai pour y glisser les yûrei (fantômes) et tout phénomène jugé surnaturel. Cet article est une introduction, il pas vocation à être trop détaillé et exhaustif.

Commençons notre article par une petite anecdote:

Dans les années 70 au Japon, tout le monde avait entendu parler de Kuchisake Onna :
Il s’agit d’une légende urbaine très populaire dans tout le pays, (dont le récit varie selon les régions).
Kuchisake Onna (littéralement la femme à la bouche fendue) serait une femme errant dans les rues, et portant un masque chirurgical (ce qui est très commun au Japon). Elle aborderait des écoliers qu’elle croiserait en leur posant la question « Suis-je belle ? » (Atashi Kirei ?) Si la réponse était oui, elle retirerait son masque, découvrant son visage difforme (suite à une opération chirurgicale ratée). Mais si la réponse est un non, elle s’attaquerait alors à son interlocuteur et lui ouvrirait le visage avec une paire de ciseaux.

Ce récit provient en réalité de la période Heian ou Edo, contant l’aventure malheureuse d’une épouse infidèle dont mari, fou de rage ouvrit les joues de son sabre en criant « et maintenant, qui te trouvera belle ? » en guise de punition.
Au fil du temps et par le bouche à oreille, ce récit a persisté, et s’est même actualisé en prenant en compte des éléments plus modernes (le masque chirurgical par exemple).

Malgré ces origines lointaines, le succès de cette légende urbaine fut si important qu’il engrangea une période de terreur dans le pays, au point que les enfants craignaient de rentrer seuls de l’école, les parents partageant cette angoisse (ne sachant pas si cette histoire n’aurait pas un fond de vrai).
Kuchisake Onna  traversa même les frontières trouvant un écho dans des légendes urbaines en Corée du sud, avec sa propre variation

De cette anecdote, nous pouvons tirer une première constatation : à l’heure d’un Japon « plus que moderne », les récits de fantômes trouvent toujours une place dans la culture populaire, prenant souvent la forme de rumeurs, de légendes.

Qu’est-ce qu’un yôkai ?

Les yôkai sont des types de créatures surnaturelles étant issus des mythes et du folklore japonais. Prenant souvent une forme animale, parfois humaine, ils ont généralement un comportement espiègle, voir malfaisant envers ceux qu’ils croisent (mais pouvant aussi occasionnellement leur apporter la chance).

Leurs récits étant véhiculés durant de très longues périodes, on ne peut malheureusement en trouver l’origine exacte. Les premières traces écrites se trouvent dans les premiers emplois du terme « yôkai » dans des livres, provenant de Chine, ou bien encore dans le Shoku Nihongi (Suite des Chroniques du Japon)

Bien qu’il soit aujourd’hui généralement traduit par «esprit » ou « fantôme », la particularité de ce mot est qu’il désigne à l’origine une chose « bizarre », un phénomène étrange et inexplicable : au fond quelque-chose d’indéfinissable

Le mot Yôkai n’a d’ailleurs pas toujours été employé. Au fil de l’histoire, différents termes furent utilisés pour désigner ces « phénomènes étranges ». On a pu entendre bakemono, obake, ou des termes plus académiques comme kaii genshô.

Durant la période Heian, ce sont les termes onryô ou goryô, désignant plutôt une forme d’esprit, de fantôme, qui sont plutôt employés.

Voilà qui pose un sérieux problème pour répondre à la question « qu’est-ce qu’un yôkai » si le mot même n’est pas clair sur ce qu’il définit.
Restons donc sur l’idée d’un « phénomène étrange », qui peut aller de l’idée répondue de sorte de monstre effrayant, jusqu’à une apparition fantomatique en passant par le simple phénomène surnaturel.

Mais si le yôkai est quelque-chose d’aussi insaisissable, d’incompréhensible, comment peut-on y croire ?

On peut chercher une réponse à cela en dehors des frontières du Japon : par exemple cette fascination que l’on trouve en occident autour des extra-terrestres, ou autre créature légendaire (Nessy, Big-Foot) : on peut par le résonnement et la science expliquer que ses faits sont impossibles, pourtant on ne peut se résoudre à donner une réponse concise d’un « non » catégorique : une part de nous ne peut admettre entièrement la non-existence du « fait » au même titre que l’inverse.
C’est ce qui se passe concernant les yôkai : leur nature indéfinie les rend à la fois crédibles et réalistes, autant que surnaturels et improbables. Le nom même de Yôkai (妖怪) est composé de kanjis véhiculant l’idée de « suspicieux » et d’« incertain ».

Tout ça pour dire que...

La naissance des yôkai pourrait alors s’apparenter, d’un point de vue linguistique, à l’arrivée de termes en Japonais décrivant les émotions (parmi lesquelles la peur). En effet, ce terme venait mettre un nom sur l’inexplicable, ce qui effrayait les habitants, donnant un semblant de logique à ces évènements.
Ajoutons à cela la possibilité de les regrouper selon leurs caractéristiques :car ils furent classés au fil du temps, par exemple dans le bestiaire de Toriyama Sekien, un artiste qui publia le Gazu hyakkiyagyô, des textes illustrés concernant plus de 200 descriptions de yôkai.

 

Au final, qu’est-ce qu’un Yôkai ? : au-delà d’un monstre ou d’un fantôme, c’est avant tout une personnification de la peur, avec un nom et un visage, « la peur fait moins peur. »

 

Illustrons cela avec Gojira (Godzilla).
Le gros lézard marin naît dans son film éponyme sorti en 1954. Terrorisant les habitants d’une petite île, il vient symboliser cette cicatrice du peuple Japonais vis-à-vis du bombardement nucléaire du à la guerre.
Godzilla est une sorte de mutant, créature hybride née de la violente fusion de la nature avec la technologie. On parle de Kaijû, monstre, qui au même titre que ses cousins, les yôkai plus anciens, « pourrait éventuellement exister » et doit être craint.
Certes aujourd’hui, peu de gens croient encore qu’un dinosaure vit sous la mer, pourtant à l’époque de sa sortie en salle, le kaijû en a traumatisé plus d’un. "L'effet yôkai"

Et Aujourd’hui ?

Concluons notre article pas une nouvelle anecdote :

En 2000 fut retrouvé un squelette reptilien, dans la petite ville de Yoshii, (préfecture d’Okayama), rapidement associé à celui d’un yôkai, le tsuchinoko (cryptide Japonais, sorte de serpent légendaire, qui en plus de savoir parler et d’avoir une certaine tendance au mensonge, aurait un penchant certain pour l’alcool). Bien que par la suite, il fût démontré qu’il s’agissait en réalité des ossements d’un serpent mal formé, la découverte engendra un « boom culturel » dans la ville (construction d’une statue etc.), relançant l’engouement envers les mythes et légendes du pays.

Ainsi, on remarque l’enthousiasme toujours présent au Japon pour cette culture mi traditionnelle mi moderne, du caché, mystérieux et de l’étrange
Et bien que le temps les ai fait prendre une autre forme, les yôkai sont toujours là, intégrés à la société et faisant parti de la culture populaire.

On les retrouve dans nombre de mangas, mais aussi jeux-vidéo ainsi qu’au cinéma.

Et nous devons évidemment citer le cas des légendes urbaines japonaises, très inspirées de ces histoires surnaturelles. Jouissant d’une grande popularité dans les collèges et lycées, possédants comme les légendes, leurs versions locales.

Suite au « succès » de Kuchisake Onna naîtront Jinmenken (un chien à la tête d’homme) ou encore Toire no Hanako (le fantôme d’une jeune fille hantant les toilettes des établissements scolaires) (qui s’est d’ailleurs exporté, car on la retrouve dans Harry Potter.))
 

De ce phénomène découla, en suivant l’exemple laissé par les kaijû eiga (films de monstres) des années 50, les influences de la J-horror : un nouveau genre cinématographique destiné à l’exportation des films d’horreur japonais et de ce fait, des représentations de yôkai à l’étranger.

Dans le cinéma, on peut aussi citer nombre de légendes japonaises exportées grâce aux célèbres films des studios Ghibli, tel que Mononoke Hime.

Cependant, l’adaptation la plus connue reste la série dérivée du très populaire jeu vidéo des années 90, Pokémon, qui de par son immense succès international fit connaitre d’une certaine manière les yôkai au monde entier, les créatures en étant fortement inspirée y tenant le rôle principal et y étant même classées, de la même manière dont les créatures légendaires l'étaient.

Conclusion

Retenons trois points principaux.
S’abord la nature profonde des monstres Japonais, stigmatisant les peurs communes, leur donnant un nom, un visage, afin de les « combattre ». Ensuite, leur ancrage dans la culture du pays. Les Yôkai prennent part, aujourd’hui encore, à la construction de l’identité culturelle japonaise à travers ses arts, mais aussi son style de vie. On ne peut appréhender totalement le Japon sans passer par ses légendes qui le caractérise, lui rendant d’une certaine manière cette image de pays « magique » ou pays des dieux. Enfin, pour finir, la présence de ces créatures dans le monde entier aujourd’hui, suite à la mondialisation mais aussi à l’influence de la « pop culture » japonaise, avec le succès des films, mangas et jeux-vidéos du Japon, exportant ses traditions.

Pour aller plus loin

A lire

Les œuvres de Mizuki Shigeru, à qui l’on doit  Terebi-kun, Kitaro, le repoussant  et le succès du Yôkai : Dictionnaire des Monstres Japonais.

Pour les anglophones qui veulent en savoir plus : Pandemonium and Parade  de Michael Foster, qui pousse la question beaucoup plus loin.

Gakkô no kaidan  : l’instituteur Tsunemitsu Tôru commença à noter les récits de fantômes etc autres qu’il entendait autour de lui, puis à les rassembler dans un ouvrage Gakkô no kaidan : « les conversations de l’école », qui à son tour fût adapter au cinéma ainsi que sous forme d’anime et de dramas.

Le Manga Le Pacte des Yōkai (Natsume Yūjin-chō) qui conte une histoire sur fond d’histoires de yôkai.

A voir

La série Yamishibai  pour les plus courageux, qui met en scène diverses légendes urbaines japonaises.

Le film « phare » du mouvement J-Horror, Ringu  d’Hideo Nakatta, sorti en 1998 et adapté du roman de Suzuki Kôji (lui-même inspiré de Gakkô no Kaidan. Si le film connu une grande notoriété à l’étranger de par son remake Hollywoodien, son succès virale toucha, là encore le Japon, à la manière des légendes urbaines de la femme à la bouche fendue, ou des rumeurs sur les yôkai d’antan. Aussi il fut interdit dans les écoles aux jeunes filles de « jouer à Sadako » en se promenant les cheveux devant le visage.

Enfin, Internet est regorge de ce genre de récits...

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