Une amie me racontait qu’elle a failli perdre ses meilleurs potes en les amenant voir Tokyo Sonata au cinéma. Évidemment, elle n’a pas respecté l’une des règles de l’importation de culture populaire japonaise : on ne s’embourbe pas dans un long-métrage nippon (Ghibli mis à part) sans être aguerri au genre. Sinon, c’est la porte ouverte à l’incompréhension culturelle et à l’ennui profond. Les Japonais ne construisent pas leurs films comme les occidentaux et ne racontent pas les mêmes histoires.

Pourtant et pour peu qu'on s'y ouvre, Tokyo Sonata, du prolifique réalisateur Kiyoshi Kurosawa, recèle des abondances sociologiques passionnantes. Et pose ses protagonistes face à l'omnipotence des apparences dans une société où traditionnellement, la valeur d’un homme se juge à sa carrière professionnelle et celle d’une femme à la tenue de son foyer. Dans un Tokyo qui se cherche, la descente aux enfers, l’explosion de tous les supports les uns après les autres, n’en sont que plus douloureuses.

Le film pose également ses questions capitales. Quelle est la -véritable- génération du XXIè siècle ? À quelle vitesse le Japon continuera-t-il à s’occidentaliser / s'américaniser ? Comment résoudre les problèmes de crise sociale ? Terriblement ancré dans le réel, Tokyo Sonata stigmatise alors la fragilité d’un système colosse aux pieds d’argile. Au-delà de tout ça, c’est aussi la performance interprétative qui met en relief la progression du déclin. Tous les acteurs sont formidables, des 2 parents (Teruyuki Kagawa et Kyôko Koizumi) au fils cadet (Kai Inowaki) en passant par sa professeure de piano (Haruka Igawa).

La longue agonie de la deuxième heure du film se termine au petit matin, autour de la table et du repas, sans un mot, pour trouver son acmé lors de l’audition de piano. Le Clair de Lune de Debussy symbolise alors la fin de la tempête, soignée par des émotions toutes retenues et une hallucination générale des spectateurs. Superbe mise en abîme et surtout, immense leçon de cinéma.

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Commentaires

Zali L. Falcam
16 Février 2010
08:39

J'suis pas très d'accord sur l'imperméabilité du cinoche Japonais. Pour les gens un minimum cinéphile, même s'ils sont pas fans de managsse ou quoi, et qu'ils ont l'habitude du cinéma un peu différent (Belge, Iranien, Chinois, Sud-Américain...), c'est pas si inabordable que ça.

Après, si on parle de gens pour qui Michael Bay est le summum du raffinement, certes, mais c'est pas le Japon qui est en cause, là, c'est leur propre rapport au cinéma.

12 Octobre 2010
10:29

Pour une fois, j'épargnerais les lecteurs de mes soliloques alambiqués. Gaël (je suppose que c'est toujours toi l'auteur de ces chroniques), je trouve que tu as parfaitement perçu ce film. J'y ai retrouvé beaucoup de mon expérience personnelle du Japon. Étant surtout fan de Kairo ou Séance et donc de Kurosawa (tant Akira que Kiyoshi d'ailleurs, bien qu'ils n'aient rien à voir), j'espérais beaucoup de ce métrage. Et on passe par tous les états. De l'humour, du cynisme, de l'amertume (voir un peu de cruauté) et une perte des repères ancestraux, puisqu'incompatible avec les codes actuels. Finalement, la famille se retrouvera dans la créativité de la nouvelle génération. C'est lent, certes (quoi que...), parfois un peu excessif pour un œil européen (mais non moins très juste) et le côté théâtral amène beaucoup au pétage de plombs final (on y retrouve notamment Kōji Yakusho, l'acteur fétiche de Kurosawa, tout simplement génial en cambrioleur fou). Enfin, la réalisation est extrêmement précise et fluide (la même démarche de construction qu'un Ozu, bien que les cadrages soient très différents).
Bref, c'est un excellent film, pour peu qu'on veuille bien s'ouvrir à autre chose que ce qui nous est proposé habituellement et qu'on ait vraiment envie de s'intéresser à la façon de voir les choses d'une famille japonaise type. Pour le reste, je crois que Gaël a tout résumé très simplement. Quand à Zali L.Falcam, je suis d'accord avec toi. Le problème vient surtout de la non envie des gens de s'ouvrir à autre chose, plus que de la mise en scène de Kurosawa. Mais c'est valable aussi pour beaucoup de choses. Et ça n'est jamais évident pour le tout un chacun de "faire l'effort de", je suppose.
En tous cas, si vraiment vous vous dites admirateurs de culture japonaise, commencez par ceci pour la comprendre. Et enchainez avec Departures. Ça ne fera pas tout, mais ça sera toujours un début, autre que le manga, la j-pop et la japanimation... et ça reste tout de même accessible.

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