Charisma Man (BD)

Le complexe du gaijin loser au Japon

Tous ceux qui ont vécu au Japon, même quelques semaines, le connaissent. Oh, peut-être pas sous cette dénomination parodique, mais vous en avez forcément croisé un, à un moment donné. Charisma Man est l’archétype de l’occidental venant s’installer au Japon pour quelque temps, et qui passe comme par magie du loser patenté dans son pays d’origine à l’alien exotique attirant. Il a été croqué de 1998 à 2006 par deux Canadiens, Larry Rodney et Glen Schroeder, dans Japanzine, un mensuel pour les expatriés au Japon.

La création du personnage vient d’un constat de Rodney, qu’il expliquait en 2003 au Japan Times : « C’est comme si les Japonais voyaient les Occidentaux à travers une sorte de filtre. Un exemple évident est le nombre de geeks que je vois dehors, avec à leur bras de superbes Japonaises. Ces gars-là étaient probablement des marginaux dans leurs pays d’origine, mais au Japon, le coefficient geek n’a pas l’air de suivre. […] Je trouve incroyable la dichotomie entre la perception de ces types dans leurs pays d’origine et au Japon. Ça m’a fait penser à Superman ; sur sa planète natale Krypton, Superman n’avait rien de spécial, surtout pas de superpouvoirs. Mais quand il est arrivé sur Terre… vous connaissez la suite. »

Cette représentation du geek miraculeux est donc mêlée au schéma du super héros à l’américaine. Ainsi, notre ami perd tout ses pouvoirs en présence de ses ennemis : les autres profs expatriés et surtout, les femmes occidentales qui, elles, savent qui il est réellement et ce qu’il vaut sur sa terre natale. Son charisme, ses muscles, son exotisme, bref tout le prisme déformant disparaît et Charisma Man redevient le minable qu’il était.

Alors bien sûr, le comic-strip Charisma Man épingle ce prof d’anglais canadien, mais on comprend que le sujet est évidemment exportable à tous les occidentaux qui viennent au Japon en pensant que l’herbe y est plus verte que chez eux. Et pour le coup, sur différents points, on peut considérer que c’est le cas puisque les points relevés par les auteurs stigmatisent une certaine facilité de vie apparente pour les gaijin (en japonais, littéralement, les « gens de l’extérieur ») :

  • les jeunes femmes, qui ont déjà cette réputation (justifiée ou non, je ne rentre pas dans le débat) de ne pas être trop farouches dans la vingtaine…
  • le travail : être professeur d’anglais ou autre, sans aucune notion d’enseignement ni de diplôme
  • un certain décalage physique au niveau de la taille, ou encore pour tenir l’alcool
  • une certaine radiance autour des capacités de l’occidental à parler japonais dès qu’il prononce 3 mots

Apparente, évidemment, car en grattant un peu la couche de vernis, notre bien aimé Charisma man découvre que…

  • c’est bien gentil de se taper plus facilement des nénettes, mais va construire une relation avec quelqu’un dont on ne maîtrise pas la langue, et qui se lassera de lui dès que l’horloge biologique commencera à sonner…
  • mais au fait, quand on n’est pas bilingue japonais, à part être prof de langue ou serveur, on fait quoi comme taf au Japon ?
  • le physique, un avantage qui vire à l’inconvénient dès que l’expatrié veut renforcer son intégration au Japon : de par ses caractéristiques physiologiques, il sera toujours identifié au premier coup d’œil comme un non-Japonais
  • les Japonais vous complimentent sur votre langue lorsque vous balbutiez. C’est une réalité : si vous assurez en nihongo, vous n’aurez plus de remarque positive, quitte à énerver tout le monde, vous enfonçant alors dans cette autre dichotomie (votre maîtrise de la langue devient normale mais votre apparence vous renvoie constamment à un statut d’immigré). Combien d’occidentaux sont aigris qu’on leur parle toujours en anglais, alors qu’ils connaissent plus de kanji que leur interlocuteur ?

C’est un peu le syndrome JLPT à puissance réelle. On n’apprend pas le japonais en regardant Naruto. Évidemment, il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier et il existe bien sûr de nombreux exemples d’intégrations réussies d’occidentaux au Japon (hommes et femmes qui ont compris le dépassement de ces apparences). Mais Charisma Man a ce mérite de rappeler qu’on est toujours le con de quelqu’un d’autre et qu’on ne peut pas jouer indéfiniment avec la perception des autres. Dans l’écrasante majorité des cas, notre super-anti-héros retourne au bercail la queue entre les jambes...

Ressources : le site officiel de Charisma Man - un recueil des comic-strips, avec quelques bonus inédits, semble prévu pour une sortie prochaine.

Article intéressant ?
4.75/5 (8 votes)

Galerie photos

  • charisma-man
  • charisma-man-2
  • charisma-man-comic

Informations pratiques

Thématiques associées

Kanpai vous suggère également ces articles

Commentaires

Zali L. Falcam
13 Janvier 2010
10:21

Cet article m'a causé un orgasme violent.

tracteur
01 Mai 2011
13:17

OMG It's Horrible :) I Love it !!

Japofrench
08 Janvier 2013
17:22

Je suis une japonaise née en France et j'en ai assez qu'on me parle en anglais dès que je rentre dans une boutique, que les serveurs français m'ignorent parce qu'ils ne parlent pas anglais (alors que je suis française merde !) que les mecs m'approchent croyant que je les vois avec le filtre Charisma Man.
Et le pire ? Quand je vais au Japon, on m'appelle la française et il y a toujours une distance et de la jalousie.
C'était juste un coup de gueule perso parce que je suis fatiguée et j'avais besoin d'en parler.
Du coup, je vis complètement isolée.

Vincent
06 Février 2013
16:37

Japofrench :
On est tous plus ou moins victimes de ça à différent niveaux ; mais pour appuyer ton observation, quand je suis avec une amie coréenne (qui parle très bien français), dans les quartiers fréquentés on s'adresse à nous systématiquement en anglais ! je suis typiquement de Paris et le sentiment est étrange

Yamael
28 Décembre 2013
18:32

Il y a un problème avec l'expression "ce qu'il vaut réellement". Ici, en Occident aussi, un bon nombre de filles voit les hommes à travers un prisme et cherchent à faire coller leurs envies à toute une série de clichés. Ensuite, la société catégorise entre les losers, les dragueurs, les machos. Il y a un certain fatalisme dans tout cela, et autant d'illusions. À terme, les idéaux volent également en éclat. Et les couples se défont ici pareillement.
Le fait que ces illusions diffèrent d'une géographie à une autre et qu'il soit possible d'échapper à ce fatalisme, d'avoir aussi accès aux corps des femmes et à leurs sexes est assez rassurant pour ces ex-losers. Cela permet d'épuiser cette extraordinaire violence intrinsèque qui leur est faite et de pouvoir jouir aussi sans dépendre de sa valeur attribuée sur un seul tableau.

Ajouter un commentaire