Si tu Tends l’Oreille (analyse)

Si tu Tends l’Oreille (analyse)

Mimi o Sumaseba (Yoshifumi Kondô - 1995)

Publié le 10/10/2012
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Gael est le responsable de Kanpai depuis sa création. Amoureux de la culture japonaise au sens large, il voyage au Japon régulièrement depuis 2003 et partage ses infos, bons plans et un certain regard sur le Japon.

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De Miyazaki à Kondo

Mimi o Sumaseba, également connu sous le titre Si tu Tends l’Oreille (la traduction française), est le premier film de cinéma du Studio Ghibli à n’avoir été dirigé, ni par Hayao Miyazaki ni par Isao Takahata. Dans cette catégorie, le téléfilm Je peux entendre l’océan de Mochizuki était déjà sorti deux ans plus tôt. La diffusion du film au cinéma est précédée d’un court-métrage réalisé par Miyazaki : le clip vidéo On Your Mark pour la chanson du groupe de J-Rock Chage and Aska.

mimi o sumaseba 150x150La réalisation de Si tu tends l’Oreille est confiée à Yoshifumi Kondô, un des animateurs les plus talentueux et les plus appréciés du studio. Il avait notamment travaillé autour des grands noms du Studio Ghibli, dès la série Sherlock Holmes et jusqu’au Tombeau des Lucioles. Cependant, Miyazaki est beaucoup intervenu dans le processus de création, puisqu’il signe l’adaptation du scénario ainsi que le storyboard. On lui doit aussi les paroles de Concrete Road, et il est également producteur du long métrage ! Cependant, il s’agira du premier et du dernier film de Kondô en tant que réalisateur, puisqu’il succombera à un cancer trois ans plus tard, en 1998.

iblard si tu tends oreille 150x150Au-delà des scènes de vie quotidienne qui constituent la quasi intégralité du film, certaines séquences oniriques du livre de Shizuku sont l’œuvre de l’artiste surréaliste-impressionniste Naohisa Inoue. Ce dernier, un ancien professeur d’art au lycée, a imaginé le monde d’Iblard qu’il décrit dans ses tableaux. Grand amateur des travaux de Miyazaki, il l’invita à son exposition. Contre toute attente, le réalisateur se présenta, et acheta même l’une de ses peintures, qui trône désormais dans la cafétéria des locaux du studio Ghibli. Quelque temps plus tard, Miyazaki contacta Inoue pour lui demander de travailler sur les décors oniriques du film. Pour l’anecdote, il double également l’un des amis du grand-père : celui qui joue de la flûte à bec pour l’accompagnement de Country Road. A noter qu’on retrouvera les travaux de Naohisa Inoue dans un film contemplatif dédié à Iblard, réalisé par lui-même et sorti en 2007 sous le titre Iblard Jikan.

bureau shizuku 150x150Le style général de Si tu tends l’Oreille, inspiré par Yoshifumi Kondô, est à mi-chemin entre ceux de Miyazaki et Takahata. On remarque un traitement des personnages assez proche de celui de Miyazaki, mais un développement social du scénario qui s’inspire clairement de la vision de Takahata, en tout cas dans sa partie « réaliste ». En de nombreux points, le film de Kondô rappelle Omohide Poroporo, d’ailleurs il partage une partie du casting de doublage, notamment Yuko Honna (Shizuku / Taeko) ou encore Yorie Yamashita (qui interprète la grande sœur dans les deux films).

Alors qu’au Japon, Si tu tends l’Oreille est un Ghibli comme les autres, il est relativement méconnu en France, puisqu’il n’est jamais sorti sous nos latitudes, ni au cinéma ni à la vente. Toutefois, il est possible de le trouver en import anglais assez facilement, en DVD ou même en Blu-Ray.

Trouver sa place, un été à Tama

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Le sujet de Si tu tends l’Oreille place une adolescente de 14-15 ans, Shizuku, dans une réflexion autour d’un amour naissant alors qu’elle cherche sa voie. En ce sens, il partage des notions déjà abordées dans de précédents films du studio Ghibli, en particulier Kiki la Petite Sorcière, Omohide Poroporo et Je peux entendre l’Océan. Mais il aborde aussi des thèmes plus mélancoliques, notamment par le biais du grand-père de Seiji, dans sa propre histoire qui fait écho à celle du chat Baron. L’amour impossible qu’ils cristallisent est d’ailleurs noté en clin d’œil sur l’horloge qu’il répare, marquée « Porco Rosso », vraisemblablement en rappel de la relation entre Marco et Gina.

shizuku seiji 150x150Le filigrane du film est la construction de la relation entre Shizuku et Seiji, dans un imbroglio d’amourettes adolescentes. D’impétueux et moqueur, Seiji devient rapidement pour Shizuku un garçon mystérieux, attirant puis un modèle à suivre. La jeune fille trouve en Seiji un caractère passionné et déterminé, qui malgré son jeune âge souhaite ardemment apprendre le métier de luthier à Crémone, en Italie.

baron vunbert von jiekingen 150x150Cette volonté infaillible, contre l’avis de ses parents, devient pour Shizuku une source de motivation pour développer son propre projet. Douée pour l’écriture, elle se tourne naturellement vers ce domaine et choisit d’écrire un roman autour d’une superbe et mystérieuse statuette de chat Baron. Le monde onirique qu’elle lui crée alors (représenté par Iblard dans le film) témoigne non seulement de son imagination mais également de cette volonté de déracinement. Shizuku est en effet coincée dans un petit appartement empilé parmi tant d’autres du complexe de Tama, dans la banlieue ouest de Tokyo. Nous avions déjà abordé Tama lors de l’analyse de Pompoko, son développement industriel résidentiel et le caractère de cité-dortoir qui en transpire. Les aventures du Baron sont pour Shizuku l’échappatoire d’un monde qui ne la fait pas suffisamment rêver, en témoigne sa version décalée de Country Road, intitulée Concrete Road (« la route en béton »), ou encore son excitation à suivre Muta à travers le métro et les collines, comme si elle pistait un grand aventurier.

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sakuragaoka seiseki tokyo 150x150Les paysages, décors et environnements urbains de Si tu tends l’Oreille sont très fortement inspirés de la petite ville de Sakuragaoka Seiseki, parfois reproduits à l’identique. Il existe même un parcours à suivre sur une carte, pour découvrir le chemin emprunté par Shizuku dans cette séquence qui la mène à la boutique. Les fans du film peuvent en faire l’expérience lors d’un voyage au Japon.

shizuku si tu tends oreille 150x150Il y a également une ouverture intéressante dans la manière dont l’entourage de Shizuku réagit à sa plongée dans l’écriture. Littéralement absorbée par son ouvrage, elle délaisse peu à peu sa vie sociale et son travail scolaire. Les résultats médiocres ne tardent pas à tomber et mettent en péril sa capacité à prétendre à de bons lycées. Ses parents, qui réclament naturellement des explications alors qu’elle était bonne élève, n’obtiennent de Shizuku aucune information précise sur ce projet qu’elle explique primordial pour elle. Loin de la forcer à l’abandonner ou même à leur expliquer, le père prend une mesure de confiance en la laissant libre de ses choix, mais seule tributaire de ses responsabilités. Cette décision va totalement à l’encontre de celle du père de Taeko dans Omohide Poroporo, et achève d’implanter la cellule familiale des Tsukishima comme résolument moderne, où la mère a repris les études pour sa thèse et la grande sœur Shiho joue un peu le rôle de mère par intermittence.

Du manga au film

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L’histoire originale de Si tu Tends l’Oreille / Mimi o Sumaseba est basée sur le manga éponyme de Aoi Hiiragi, prépublié d’août à novembre 1989. Il sortira sur un seul tome, dont est inspiré le scénario de Miyazaki pour le film de Kondô. Toutefois, il existe certaines différences notables entre les deux.

country road 150x150D’abord, l’histoire se passe alors que Shizuku et ses amis sont en première année de collège, et non en dernière année. La mère des filles est une femme au foyer plus « traditionnelle » de la société japonaise. Du coup, Shiho est plus gentille avec Shizuku, qu’elle n’a pas besoin de rappeler à l’ordre. La famille ne vit pas dans un petit appartement mais dans une maison individuelle. Seiji n’est pas luthier mais peint des tableaux ; il n’est pas question qu’il parte étudier à l’étranger. Il a un grand frère, Kôji, qui est le petit-ami de Shiho. A la fin du film, Seiji ne demande pas Shizuku en mariage, mais lui dit simplement qu’il l’aime. Enfin, au lieu d’un seul gros chat, Muta et Luna sont deux chats plus fins et noirs dans le manga. Ce ne sont pas des chats errants mais les chats de Seiji et Kôji. Miyazaki ne voulait pas les réutiliser tels quels, car ils auraient été trop proches du Jiji de Kiki la Petite Sorcière.

shizuku muta 150x150Après la sortie du film, Aoi Hiiragi imagina une suite au manga, intitulée Shiawase na Jikan (qui signifie « des temps heureux »).

Quant à Si tu tends l’Oreille, il héritera en 2002 d’une suite spirituelle bien connue, Le Royaume des Chats, réalisé par Hiroyuki Morita, qui réutilise notamment le Baron et Muta à Tama et dans un nouveau monde imaginaire au style bien différent.


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2 commentaires
  1. Par Tardis
    le 10 octobre 2012 à 19:51

    Qu’ils sont nombreux les films d’animations, les dramas ou les mangas qui traitent de l’amour comme émotion sublimant l’effort qui amènent les personnages à faire de leur mieux pour toucher du doigt l’excellence en un domaine.
    A croire qu’il faut être monomaniaque pour espérer réaliser quelque chose.
    Ce que j’apprécie dans « Si tu tends l’oreille », c’est que le résultat de ces efforts fournis n’est pas l’intérêt ; c’est ce que l’on peut voir dans de nombreuses autres productions. « I wish », film ultra récent, en est l’illustration parfaite : ce qui compte ce n’est pas la destination ni le chemin pour y parvenir, mais ce que l’on apprend en route.
    « Si tu tends l’oreille » rompt légèrement avec cette dynamique cependant, pare ce qu’il ne s’agit pas d’apprendre de quelque chose mais de se découvrir soi-même en allant chercher profondément ce qui fait de nos émotions une intonation juste de notre âme.
    Les personnages de « Si tu tends l’oreille » sont créateurs de leur apprentissage. Ils ne subissent aucun bouleversement d’ordre général ou mystique (conflits, guerres, typhon, malédiction, créatures magiques, …). Ce sont deux gamins qui veulent sublimer leur monde intérieur et qui combattent leur propre incapacité à mettre à jour « des joyaux purs ».

    Le personnage de l’antiquaire est la figure parfaitement antinomique de ces deux jeunes ado.
    Son âge lui laisse le bénéfice de la sagesse, certes, mais surtout, il n’est créateur de rien. Il met à disposition uniquement. Ce vieil homme est la figure passive par excellence : il accumule, il conserve, il remet sur pieds des avatars du passé. En d’autres termes : il ne crée rien. Comment pourrait-il en être autrement ? L’antiquaire est l’homme qui a échoué à retrouver son amour d’antan et qui ne sait plus trop s’il doit espérer son retour.

    Aurions-nous là une allégorie d’un Japon d’après guerre qui se retrouve devant ses nouvelles bases sociétales ? Qui laisse le soin à sa seconde génération d’aller de l’avant, de faire « du mieux qu’elle peut » et qui, si ses réussites confines à l’excellence, doit garder à l’esprit que l’inertie est le plus sur moyen de se perdre en chemin.
    « Si tu tends l’oreille » est une invitation à l’écoute du monde intérieur, soit – dont le but ultime est, non pas de trouver sa place dans le monde, mais bien de façonner le monde à la place que l’on s’est faite …  » du mieux qu’on a pu ».

  2. Par MacGivre
    le 1 novembre 2012 à 00:57

    Film très sympathique… Mais qu’on n’est pas près de voir en France : pour quel public ?
    C’est très romantique, très contemplatif, très vie quotidienne japonaise ordinaire… Bref un truc d’otaku… Mais sans flingue, jolie pépée, robots, complots.
    J’ai eu du mal au début, car par malheur, j’avais vu « Le Royaume des Chats » avant, de ce fait j’attendais le moment où les chats lui parleraient : en vain :(
    Mais passé cette déconvenue, j’ai adoré admirer les paysages, le quotidien ordinaire mais si attirant de la vie japonaise, la personnalité de Shizuku : en fait, je crois que ce film peut se voir comme une nostalgie car ça me rappelle certaines choses de ma jeunesse.
    Enfin bref : beau film, si on aime promener son regard sur l’écran, émouvant si on suit l’histoire de coeur des différents personnages, nostalgique car cela retourne à notre propre jeunesse.

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