Le Tombeau des Lucioles (analyse)

L’adaptation d’une nouvelle autobiographique

Après avoir été producteur des deux précédents films de Miyazaki (Nausicaä et Le Château dans le Ciel), Isao Takahata ressentait l’envie de revenir au poste de réalisateur. Il décide donc d’adapter une nouvelle éponyme, publiée en 1967 par l’écrivain Akiyuki Nosaka. Cette nouvelle est presque autobiographique puisque la petite soeur de Nosaka est décédée de malnutrition pendant la Seconde Guerre Mondiale. Une des grandes différences avec le récit est que le narrateur a, lui, survécu à la guerre.

Takahata a porté à l’écran Le Tombeau des Lucioles avec une grande fidélité, ne s’écartant du récit que pour en évincer les descriptions très crues de la dysentrie qui touche Seita et Setsuko. Nosaka expliquera même, lors d’une interview, qu’il reconnut dans le film d'animation le quartier où il vécut enfant, jusqu’à la précision du rendu des maisons et des coins de rue.

De même, la représentation des bombardiers et des frappes américaines est extrêmement fidèle aux raids aériens et aux attaques de l’époque sur le Japon.Fidèle à ses habitudes, Takahata s’est énormément documenté pour livrer des séquences les plus proches possible de la manière dont cela s’est passé.

Le Tombeau des Lucioles sortira au cinéma au Japon, en séance commune avec Mon Voisin Totoro de Hayao Miyazaki. Les cinémas choisissaient l’ordre de diffusion, du coup certains spectateurs qui avaient commencé la séance avec Totoro n’ont pas supporté la dureté de l’oeuvre de Takahata. Au contraire, ceux dont la séance a débuté par Le Tombeau des Lucioles ont apprécié le ton apaisant de Totoro.

Takahata a choisi une narration en omega, vue par les propres yeux du narrateur Seita. Le film débute sur ses paroles : “Le 21 septembre 1945, je suis mort”.

La responsabilité de Seita plutôt que celle de la guerre ?

La plupart des spectateurs du Tombeau des Lucioles ont été extrêmement touchés par le sort que vivent Seita et Setsuko, depuis le décès de leur mère jusqu’à leur propre mort. Seita, en particulier, est a priori montré comme un garçon courageux qui prend soin de sa soeur face à la désaffection des adultes. Toutefois, un autre point de vue peut le désigner fautif pour la mort de Setsuko, sur une suite de choix irresponsables.

Revenons aux éléments disséminés par l’intrigue tout au long du film. La famille de Seita et Setsuko semble plutôt aisée. Le père, officier supérieur de l’armée impériale japonaise, est réquisitionné au front. Sachant sa mère cardiaque, donc ne pouvant pas courir, Seita lui demande de partir se réfugier à l’abri avant eux lorsque les bombardiers américains lachent leur salve de bombes incendiaires sur Kobe. Nous sommes entre mars et avril 1945. Suite au décès de leur mère, face à leur maison brûlée et à l’absence de réponse de leur père, le frère et la soeur partent vivre chez une tante éloignée à Nishinomiya (à une quinzaine de kilomètres de Kobe). Accueillante au départ, celle-ci multiplie rapidement les gestes a priori détestables envers Seita et Setsuko : elle reproche au garçon de ne pas participer à l’effort de guerre et à la petite de pleurer la nuit, ne leur sert plus que du bouillon et non de la nourriture consistante, se sert largement dans les provisions qu’avait faites Seita et fait vendre les kimonos de sa défunte belle-soeur.

C’est de leur propre chef, sur une décision de Seita, que les enfants décident d’abord de faire couvert à part, puis de quitter le foyer pour aller s’installer dans un abri isolé. Certes, leur tante ne les retient pas, mais ce qui peut passer au départ comme un jeu pour les enfants (qui décident par exemple des pièces de la “maison”) est en réalité la première des décisions qui conduiront à leur perte. Lorsque Seita apprend que Setsuko a compris le décès de leur mère, au moment où elle enterre les lucioles, c’est symptomatique : il les a enfermés tous deux dans un univers où s’entremêlent espoir et mensonge, où leur père va bientôt donner signe de vie et où le Japon tient bon dans cette guerre. Exclu du reste de la population, Seita apprend très tardivement que sa patrie a capitulé, et que tous les navires de la marine ont été coulés.

Au-delà de ça, Seita est pétri d’orgueil, par exemple lorsqu’il ne supporte pas les reproches de sa tante, ou qu’il n’entend pas les indications avisées des adultes : d’abord le diagnostic du médecin qui lui précise, certes froidement, que la “maladie” de sa soeur n’est que de la malnutrition et qu’elle se solutionnera avec une alimentation saine ; puis le conseil du paysan qui l’encourage à s’excuser auprès de sa tante pour retourner vivre sous son toit. Elle, peut-être inquiète et revenant sur sa décision de les laisser partir, n’a de toute façon aucun moyen de les retrouver. Leur sort repose sur la responsabilité de Seita.

Au contraire le policier, montré comme l’adulte le plus compatissant et protecteur dans le récit, est peut-être paradoxalement celui le moins responsable. Apprenant la situation terrible dans laquelle vivent les enfants, il laisse malgré tout Seita repartir sans chercher à le remettre sur la bonne voie. Le jeune homme attend un médicament ou une piqûre miracle qui solutionnerait tous leurs problèmes d’un coup de baguette magique, or c’est son choix de vie pour eux, pourtant rémédiable, qui les conduira dans la détresse jusqu’à la mort.

Dans la période de guerre où ils se trouvent, voler de la nourriture est un acte grave, de même que conserver une trop grande fierté s’avère un mauvais choix. Du haut de ses quatorze ans, Seita est sans doute trop jeune pour compendre tout cela. Les conditions morales n’étaient certes pas les meilleures, mais ils disposaient d’un toit confortable chez leur tante, d’une pièce pour eux seuls, de sanitaires où faire leurs besoins et se laver. Seita aurait pu participer à l’effort de guerre, sa soeur retrouver une scolarité normale. Du coup, la maîtresse de maison les aurait nourris convenablement. L’issue aurait été toute autre.

Au lieu de ça, Seita commet des actes non seulement répréhensibles, mais également extrêmement dangereux, comme lorsqu’il pille les maisons abandonnées par les familles ayant fui vers les abris lors des bombardements. Lorsqu’il commence à apercevoir l’état critique de sa soeur et qu’il retire l’argent du compte de sa mère, il est trop tard : Setsuko est déjà sur le point de mourir et elle ne peut même plus avaler le bon petit plat qu’il lui a préparé. Alors qu’il incinère la petite, la maison de l’autre côté du lac reprend vie ; une famille retourne s’y installer, après avoir probablement fui dans un lieu plus sécurisé pendant des mois. Le film de Takahata ne dit pas ce qu’a vécu Seita entre le décès de Setsuko et sa propre mort, mais le jeune homme s’est peut-être aperçu de ses erreurs de décision qui ont conduit à cette issue tragique.

Dans les derniers mois de la Seconde Guerre Mondiale, peu avant la fin du rationnement, le funeste destin des enfants est un gâchis qui aurait été évitable si Seita ne s’était pas voilé la face et avait été plus mature et plus responsable. Mais le coupable désigné reste la guerre qui cause tant de victimes directes et, en l’occurrence, peut-être un peu plus collatérales.

On peut aussi imaginer une autre lecture plus allégorique qui voit en Seita la personnification du Japon pendant la Seconde Guerre Mondiale, avec ses mauvais choix tactiques et son repli sur soi, voire une fierté mal placée. Son décès serait alors un representation de la défaite du Japon.

Quoi qu’il en soit, à sa mort, le fantôme de Seita retrouve celui de sa petite soeur dans un univers serein où la guerre et la malnutrition n’ont pas leur place. Ils contemplent tous les deux les lumières des gratte-ciel d’un Kobe contemporain, une époque où ils auraient dû terminer naturellement leurs jours.

Anecdotes sur Le Tombeau des Lucioles

Il existe une adaptation “live” du Tombeau des Lucioles, avec des acteurs réels, tourné pour et diffusé à la télévision japonaise en 2005. Ce film est beaucoup plus long (près de 2h30) et reprend les codes sentimentalistes du drama japonais un peu surjoué. Il tente sans succès de conserver la puissance narrative du film d'animation de Takahata.

Selon le producteur Toshio Suzuki, Le Tombeau des Lucioles contenait une scène incomplète lors de sa sortie au cinéma japonais. D’après lui, les spectateurs ne s’en seraient pas aperçu. Cependant, il ne précise pas de quelle scène il s’agit.

Au Japon, il est possible depuis 2005 d’acheter les bonbons de Setsuko, Sakuma Shiki Drops, vendus 200¥ dans une petite boîte identique à celle du film.

Hotaru no Haka (Isao Takahata - 1988)
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Publié par Gael
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Gael est le fondateur et responsable de la publication sur Kanpai. Amoureux de la culture japonaise au sens large, il voyage au Japon régulièrement depuis 2003 et partage ses infos, bons plans et un certain regard sur l'archipel nippon.
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13 commentaires sur cet article
leviacarmina
29 Août 2012
12:29

J'ai beaucoup aimé cet anime mais je l'ai trouvé terrible à la fois.
Il est vrai qu'on éprouve des sentiments ambivalents devant cette marche vers la mort des deux enfants et vis-à-vis de Seita.
Mon impression après l'avoir vu a été qu'il me manquait certaines clefs de la culture et de la société japonaise pour pouvoir comprendre certaines actions des protagonistes.

Victor von Jul
29 Août 2012
13:09

Lorsque je l'ai vu avec des amis (aux temps anciens de la VHS), je me rappelle que lorsque le générique s'est mis à défiler et que j'ai coupé la cassette, on a tous passé un certain temps d'introspection face à la neige de la TV avant de se mettre à parler du film. J'ai plus tard lu dans un article que c'est l'effet que recherchait Takahata : ce moment d'introspection et de silence que le spectateur passe face à la neige de sa TV à l'issue du visionnage... Il a vraiment touché en plein dans le mille !

Paulo-chon
29 Août 2012
17:21

Très bonne interprétation du film, Gaël! Je me suis également fait la remarque que la décision de Seta de quitter sa tante était la pire chose à faire.
C'est un film qui m'a énormément troublé, a perturbé mon sommeil pendant la semaine qui a suivie le visionnage à cause de l'introspection, et je ne pense pas pouvoir le regarder pendant les 10 prochaines années.
Mais ça reste un excellent film que je conseille à tous ceux qui ne l'ont pas vu et qui peuvent supporter les images parfois très crues qui nous sont montrées...

MacGivre
29 Août 2012
17:34

Merci pour cette analyse, je me rends compte que je n'avais pas vu le film sous cet angle.
Pour moi, le pauvre Seita était parti car sa tante se moquait bien de leur sort. Du coup, il est sûrement aussi coupable de son sort que ceux qui l'ont laissé ainsi. Ca fait aussi penser au gouvernement japonais qui s'est entêté dans la guerre alors que toute chance de victoire était perdue.
Sinon tout comme Victor von Jul, la fin du film nous laisse un peu sans voix en pleine introspection.
Tout ce qui me serait venu à l'esprit, ce serait : "monde de merde" :(

will-uchan
29 Août 2012
18:13

Bonjour.

En effet très beau livre et très beau film d'animation.
Ce dernier ne m'a pas laisser de marbre. J'ai eu le même sentiment quand j'ai pu lire le livre, que j'ai acheté après.

Il est vrai que les choix de Seita ont au destin tragique de sa soeur, et par la même au sien. Mais n'oublions pas qu'il était en pleine adolescence, un âge où on se braque facilement contre les adultes, de plus, le caractère de sa tente n'aidant pas.

Mais comme tu le dis, la vrai fautive dans tout ça, reste et restera la guerre.

À lire, à voir, à relire, à revoir.

Petite précision, en français, le titre du livre a été traduit pas

Will-uchan
29 Août 2012
21:03

heuuu, ma dernière phrase à buggée.

C'était : "Petite précision, en français, le titre du livre a été traduit par 'La tombe des lucioles' "

30 Août 2012
07:55

En effet, ma phrase n'est peut-être pas très explicite.
Le titre japonais du film est le même que celui du livre, 火垂るの墓 Hotaru no Haka, où "haka" entoure les deux acceptions ("tombe" et "tombeau").
La différence vient donc de la traduction en français.

Manu
29 Août 2012
20:49

Je ne reviens pas sur le sentiment d'introspection qui sera partagé par chaque personne ayant eu l'occasion de regarder cette oeuvre.
Peut-être est-ce du également au fait que nous appartenons à une génération qui n'a jamais connu physiquement les bombardements et les sacrifices de la guerre et que l'ingénuosité de ce film c'est sa force émotionnelle et son réalisme qui nous fait ressentir cette situation.
Au-delà des choix funestes réalisés par Seta - qui peut dire ce qu'il aurait fait en pareille sitution - pour ma part j'y vois surtout une oeuvre militante pacifiste qui montre qu'à la guerre il n'y a pas que des victimes militaires et que de toute façon au final, lors des conflits, seule la mort est gagnante.
On ne peut que regretter que cette oeuvre ne puisse pas être présentée en milieu scolaire à des fins éducatives et pédagogiques, elle vaut bien plus que des discours.

Oka-san
31 Août 2012
11:23

Ce film est tellement émouvant que j'en ai les larmes aux yeux quand j'y pense... Je ne l'ai vu qu'une fois, il ya longtemps mais il m'a marqué comme peu de films l'ont fait.. Je trouve l'analyse de Gaël très juste. Je ne répèterai pas ce qu'a dit très justement Manu dans son commentaire sur les autres victimes de la guerre... Et je pense aussi que c'est un très beau film à montrer à des enfants dans un encadrement scolaire.

Victor von Jul
31 Août 2012
11:30

Pour faire suite à Oka-san : le montrer dans un cadre scolaire me paraît difficile, à moins de le faire vers la première ou la terminale, car certaines images sont très dures. Contrairement aux productions occidentales où souvent la mort est une ellipse, elle tient dans ce film un rôle central : les deux héros se "battent" contre elle pour leur survie, mais elle est présente partout en filigrane. Personnellement, j'ai eu la chance de voir au collège le film "Au revoir les enfants" (que je vous recommande, il m'a beaucoup marqué à l'époque et encore maintenant) car il se place dans un cadre plus proche de celui d'écoliers (dans une école où un professeur cache des enfants juifs). Enfin, ce n'est que mon avis, hein ;)

maya
29 Mai 2013
15:00

je suis allee voir le film avec mon college pour l'histoire des arts .C'est un tres beau film mais aussi tres emouvant

fgryjlh
28 Mars 2014
09:20

c'est tellemnt conteporain enfaite

Zoe
24 Mai 2014
13:33

Auriez vous des œuvres liées à celle ci pour l'histoire des arts s'il vous plaît ??

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