Nausicaä (analyse)

Un manga fleuve

Sur le papier, Nausicaä est le deuxième film de Miyazaki en tant que réalisateur. Mais il s’agit également de son premier film d’auteur. Alors que Le Château de Cagliostro était une commande de l’univers déjà existant de Lupin III, avec Nausicaä Miyazaki réalise l’adaptation du manga éponyme dont il est lui-même l’auteur. Il faut noter que le groupe Tokuma Shoten lui avait refusé le projet d’œuvre originale, car ils souhaitaient réaliser une adaptation. C’est ce qui a conduit Miyazaki à concevoir le manga Nausicaä en premier lieu.

Publication démarrée en 1982, il faudra douze ans pour que s’achève l’œuvre originale sur papier, qui a connu plusieurs interruptions. Le film d’animation est initié alors que la publication de Nausicaä a débuté depuis seulement un an. Il s’agit donc pour Miyazaki d’imaginer une synthèse des deux premiers volumes, limités par rapport à ce que sera le scénario complexe et détaillé du manga (sept volumes au total).

À noter que la production de Nausicaä signa également la rencontre entre Miyazaki et l'animateur star Hideaki Anno (Evangelion). Le réalisateur lui confia l'animation de la séquence du réveil du Dieu-Géant et en fut très impressionné. Il tiendra depuis Anno en haute estime et en restera proche, jusqu'à lui confier le doublage de Jirô dans son dernier film, Le Vent se Lève.

La figure de Nausicaä dans la littérature

Le personnage de Nausicaä a déjà existé ; ce nom est tiré de la mythologie de la Grèce antique, et plus précisément de l’Odyssée d’Homère. Princesse phéacienne, fille d’Alkinoos, Nausicaä voit dans son rêve la déesse Athéna qui lui enjoint d’aller laver son linge pour préparer ses noces. Elle se rend donc au lac avec ses servantes et, une fois le linge lavé, elles jouent à la balle, réveillant ainsi Ulysse échoué non loin. A la vue de cet homme sale, nu et affamé, ses suivantes s’enfuient mais Nausicaä ne prend pas peur. Elle le lave, lui donne des habits et le nourrit, avant de le conduire jusqu’à son père qui lui propose sa main. Mais Ulysse décline et repart bien vite. Nausicaä se mariera finalement avec Télémaque,  fils d’Ulysse, avec lequel elle aura un enfant nommé Perseptolis.

L’inspiration du caractère du personnage se situe plutôt dans le conte La Princesse qui aimait les insectes (Mushi Mezuru Himegimi) tiré de Tsutsumi Chunagon Monogatari, lui même compilé avec d’autres anecdotes dans Recueil d’histoires désormais passées (Konjaku Monogatari Shû), un ensemble de livres composés de plus d’un millier de contes. Dans cette anecdote, écrite au XIème siècle, une princesse d’une rare beauté s’intéressait aux insectes, en particulier les vers et les chenilles. Elle pensait qu’il fallait regarder les choses avec attention et un œil impartial. Elle ne souhaitait pas se maquiller ni s’embellir, ce qui inquiétait ses parents en vue d’un éventuel mariage, et suscitait des commérages autour de sa réputation. On la jugeait étrange et excentrique. Pourtant, elle était la seule à vouloir comprendre le but d’un début afin de tendre vers un résultat, d’où son attrait pour les chenilles, alors que tous les autres ne s’intéressaient qu’aux papillons. La Nausicaä de Miyazaki partage ce trait de caractère en ce sens qu’elle est l’une des seules à chercher à comprendre la nature du Fukai (la forêt toxique) et celle qui cherche à vivre en harmonie avec les insectes, là où tous les autres cherchent à les anéantir avec la forêt. En ce sens, elle est la clé de l’histoire imaginée par Miyazaki.

L’œuvre originale dénaturée

Le succès de Nausicaä au Japon a été très important pour l’époque : près d’un million de spectateurs sont allés voir le film. Cela a relancé la démarche de conception du long-métrage d’animation japonais, délaissé au profit des séries animées déclinées à échelle industrielle. Suite à cette réussite commerciale, le film a été vendu à des producteurs occidentaux sans verrouillage des droits d’exploitation.

Le film original s’est ainsi vu censuré, découpé et remonté pour convenir au public américain dont on jugeait alors qu’il ne comprendrait pas la vision non manichéiste de Miyazaki en l’état. Nausicaä est donc devenu Warriors of the Wind (« Les Guerriers du Vent ») aux Etats-Unis, traduit Le Vaisseau Fantôme ou La Princesse des Etoiles en France, amputé de 21 minutes et de la bande originale de Joe Hisaishi. Nausicaä est devenue Princesse Zandra, des dialogues ont été modifiés. Cette version terriblement infidèle a probablement pesé très lourd lors de la négociation des accords internationaux avec Buena Vista, une quinzaine d’années plus tard.

Le second doublage américain plus fidèle, réalisé par Disney en 2003, a vu défiler quelques stars du cinéma hollywoodien : Alison Lohman (Nausicaä), Uma Thurman (Kushana), Patrick Stewart (Yupa), Shia LaBeouf (Asbel) ou encore Mark Hamill (maire de Pejite).

Pollution et purification

La base du scénario nous fait remonter mille ans avant les évènements du film. L’industrialisation à outrance permet des avancées technologiques qui conduisent l’homme à développer des guerriers titanesques, mi-robotiques mi-organiques. Ces géants échappent au contrôle de leurs créateurs et ravagent les civilisations et la planète lors de ce qu’on appelle les « sept jours de feu ». Seule une petite partie de l’humanité a survécu. La forêt toxique s’est développée sur les bases de cette terre polluée, dans lequel un nouvel écosystème d’insectes géants gravite autour des Omu (en japonais, 王虫 Ômu signifie « dieu insecte »).

Il est intéressant de noter dans le discours de Miyazaki que ce sont les avancées industrielles qui ont mené à la destruction, et donc à un retour à une existence plus proche des racines et de la terre. Les habitants du village de Nausicaä utilisent un mode de vie « à l’ancienne » plus modeste, exploitant des ressources organique. C’est le cataclysme qui a permis cette proximité de l’homme avec un environnement naturel dont il s’était éloigné lors de sa course technologique.

Cette nouvelle vie avec le Fukai est inspirée chez Miyazaki par la catastrophe de Minamata : à partir de 1932 et pendant plus de trente ans, cette usine pétrochimique a rejeté des métaux lourds, dont du mercure, dans cette baie de Kyushu au sud-ouest de l’archipel japonais. Lorsque la pollution a été stoppée dans les années 1960, la pêche fut interdite dans cette zone, où on a constaté depuis une multiplication exceptionnelle des réserves de poisson. Cette nouvelle a frappé Miyazaki sur la capacité étonnante d’adaptation des organismes vivants.

Selon la légende rapportée par Obaba au début du film Nausicaä, la prophétie parle d’un élu qui « renouera le lien perdu avec la terre et guidera les gens vers un pays d'un bleu pur ». Cet être, on le voit sur la tapisserie de la légende, qui constitue le générique d’ouverture du film, et pour laquelle Hayao Miyazaki s’est inspiré de la Tapisserie de Bayeux en Basse-Normandie, brodée au XIème siècle.

Pour les hommes, qui craignent la progression du Fukai, la seule solution se trouve dans cette volonté de destruction. Kushana, la princesse Tolmèque, souhaite ranimer l’un des géants pour raser la forêt, sans comprendre que cela ne ferait que ranimer la colère des hordes d’Omu. En voulant détruire la source du poison, les humains ne font que précipiter leur propre destruction par la nature elle-même.

Nausicaä et son mentor Yupa sont les seuls à étudier l’écosystème du Fukai et à vouloir en découvrir les racines et le fonctionnement. Nausicaä l’apprécie tel qu’il est et cherche des solutions pour faire cohabiter les humains avec la nature. A plusieurs reprises dans le film, elle parvient à se faire comprendre de la faune grâce, notamment, à son absence totale d’animosité. C’est tout à fait flagrant lors de sa rencontre avec Teto qui est immédiatement agressif car apeuré, mais devant le calme et la douceur de Nausicaä, il l’adopte en quelques secondes. Plus tard, lors de la fuite, les vaisseaux où se trouvent Nausicaä, Kushana, Mito et les otages de la Vallée du Vent se posent accidentellement sur un nid d’Omu. C’est une représentation très claire de l’équilibre du monde de Nausicaä : les insectes n’attaquent que lorsqu’ils sont dérangés ou menacés. Et, alors que Kushana allait leur tirer dessus, Nausicaä l’en interdit et se laisse approcher et analyser par les Omus, qui ne lui détectent pas d’agressivité et donc disparaissent. Elle est ainsi la seule à bouleverser cette spirale néfaste de la destruction. Même Jil, son père dont elle rêve en se revoyant enfant, après s’être évanouie dans les sables mouvants, valide ce schéma : le bébé Omu, trouvé par Nausicaä et manifestement inoffensif, doit être sacrifié quelques soient les supplications de sa fille qui souhaite le protéger. Jil verbalise parfaitement sa pensée : « les hommes et les insectes ne peuvent pas vivre dans le même monde ». On détruit l’autre parce qu’il est différent, apparemment menaçant et parce qu’il vient d’un univers dans lequel on ne peut vivre.

Or Nausicaä fait avec Asbel, au milieu du film, une découverte qui vient corroborer ses théories sur les rejets toxiques. Ses analyses dans son laboratoire l’avaient déjà conduit au fait que si l’air et l’eau étaient purs, les plantes du Fukai ne diffusaient pas de poison. Sous la forêt où l’air est parfaitement respirable, la clé du raisonnement est évidente : les arbres absorbent les poisons millénaires déposés par la pollution des sept jours de feu, les cristallisent et les transforment en sable. Cette synthèse nécessaire à la purification du sol et de l’eau, réalisée par cette nature qui a pourtant été souillée, passe par des rejets toxiques dont l’homme est lui-même le seul responsable. La naissance de nouvelles espèces emmenées par les Omu symbolise la protection de la nature dans cette entreprise de décontamination. Orgueilleux et probablement honteux de ses actions, l’homme n’a pas su transmettre l’origine et la densité de sa pollution, c’est pourquoi ses descendants de l’époque du film ne connaissent pas la teneur du Fukai. L’humanité cherche alors à anéantir une forêt délétère sans même comprendre que c’est la nature elle-même qui, depuis mille ans, nettoie des erreurs dont les hommes sont les seuls responsables.

La vision altruiste, curieuse et positive de Nausicaä se ressent notamment dans l’utilisation qu’elle fait de son fusil. De son rôle initial d’instrument de mort, la jeune femme le transforme en outil. Ici, de balle sifflante ou fumigène pour attirer un insecte ou donner sa position ; là, sa poudre lui permet de décrocher le globe de la carapace cristallisée. Jamais, dans ses mains, le fusil ne servira à tuer ou même neutraliser.

Harmonie de la vie entre espèces

Ces mêmes hommes craignent la charge des insectes géants ou des Omus, qui n’attaquent pourtant que lorsqu’ils sont dérangés (l’atterrissage en catastrophe sur le nid dont nous parlions plus tôt), menacés (le coup de feu de Yupa qui cherchait à secourir Teto en début de film, le prenant pour un bébé humain) ou provoqués (le leurre constitué par le bébé Omu blessé par l’homme, à des fins belliqueuses de Pejite vers la Vallée du Vent pour attaquer les Tolmèques). Or, ces mêmes Omus ont un pouvoir de régénération dont Nausicaä profitera par deux fois à la fin du film. A noter d’ailleurs que dans le story-board final, le film devait s’arrêter après la charge des Ohmus sur Nausicaä. Ce sont ses producteurs, Isao Takahata et Toshio Suzuki, qui ont convaincu Miyazaki d’ériger l’héroïne en légende à travers sa mort et le ressuscitement.

L’acte déictique de ces animaux légendaires ressuscitant la princesse vient corroborer l’image de messie que Nausicaä a représenté pendant tout le film. Celle d’une figure qui voit la vraie beauté à travers les êtres, au-delà de l’apparence superficielle, qui se défend de tout manichéisme et qui n’hésite pas à se sacrifier à plusieurs reprises pour ceux qu’elle aime : en enlevant son masque dans le Fukaï pour parler à ses hommes, en posant le pied dans le lac acide pour protéger le bébé Omu, et évidemment en faisant front aux milliers d’Omu qui fonçaient vers la vallée du vent.

Nausicaä : une protagoniste faillible

Courageuse, déterminée, aimée et a priori sans peur, Nausicaä est également et paradoxalement faillible : elle laisse échapper sa colère devant l’assassinat de son père, allant jusqu’à tuer elle-même ses meurtriers avec violence et furie incontrôlable, puis doute et craint cette partie d’elle-même qu’elle ne peut maîtriser. Humanisée, Nausicaä n’est pas l’héroïne parfaite qu’il aurait été facile de créer. Elle trouve une alter-ego très intéressante en Kushana, revisitée avec Eboshi dans Princesse Mononoke, qui n’est pas non plus l’opposante typique mais un personnage tout aussi contrasté, en particulier dans ses motivations (ses membres ayant été dévorés par les insectes géants).

Pour sa complexité et son charisme, Nausicaä a en tout cas représenté auprès du public japonais une figure très forte du personnage féminin dans la culture du manga et de l’animation, qui jusqu’alors ne donnait pas des rôles aussi valeureux à des femmes. Et ce, encore aujourd’hui, trente ans après sa naissance. Ses actes n’ont pas été vains : à la fin du film, la vie a repris ses droits dans le sable purifié.

L’artiste français Mœbius (décédé en mars 2012), qui découvrit le film dans les années 1980, fut tellement marqué par le travail de Miyazaki et par le personnage, qu’il décida d’appeler sa fille Nausicaä.

Nausicaa de la Vallée du Vent (Hayao Miyazaki - 1984)
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Publié par Gael
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Gael est le fondateur et responsable de la publication sur Kanpai. Amoureux de la culture japonaise au sens large, il voyage au Japon régulièrement depuis 2003 et partage ses infos, bons plans et un certain regard sur l'archipel nippon.
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6 commentaires sur cet article
25 Juillet 2012
12:56

Bravo pour cette analyse très complète !
J'apprécie notamment le fait que tu précises que Miyazaki souhaitait avant tout faire un film, et qu'il a finalement créé le manga dans le but de pouvoir plus facilement le produire, car ce cheminement est rarement mentionné. Ceci m'amène d'ailleurs souvent à conseiller de voir le film avant de lire le manga, car ce dernier est tellement riche que le visionnage du film après coup pourrait décevoir, ce qui serait bien dommage.
Je te rejoins également sur la force du personnage de Nausicaä par rapport à la place habituelle des personnages féminins dans l'animation et le manga de l'époque. D'ailleurs, tu l'aborderas peut-être dans ton analyse de Kiki la Petite Sorcière, mais j'ai toujours trouvé un peu dures les critiques qui étaient faites à l'égard de Miyazaki de ne pas suffisamment mettre en avant les rôles féminins, ce qui l'a donc conduit à concevoir Kiki, alors que pourtant, Nausicaä était tout sauf un personnage faible ou secondaire.
Bonne continuation, et merci pour tes analyses !

Victor von Jul
25 Juillet 2012
18:18

Très bonne analyse. Je fais partie de ceux qui ont lu le livre avant de voir le film et effectivement, je l'ai trouvé trop court et se finissant bien trop tôt par rapport au manga papier... Je comprends mieux pourquoi maintenant :)
A chaque fois que je rouvre les mangas, je suis aspiré dans ce monde post-apo si particulier, son atmosphère caractéristique et ses personnes attachants. Encore aujourd'hui, il reste un immense classique et une oeuvre incontournable !

Khrys
25 Juillet 2012
20:02

C'est une analyse exhaustive et très détaillée. Je ne connaissais pas beaucoup de ces détails comme l'inspiration puisée dans la tapisserie de Bayeux. Je rejoins Chototoro sur la force de Nausicaä, pour moi aussi elle est loin d'être un personnage faible. Merci pour l'instant découverte.

Franc
01 Août 2012
12:37

Hi, pour ma part je crois que je suis parti pour mater un Ghibli par semaine, (re)découvrir tout cette univers grâce à Kanpai. Merci !!!

Melo
29 Août 2012
01:06

Merci Gaël pour cet article que j'ai dévoré, Nausicaä étant mon film Ghibli préféré. Le lien qu'elle entretient avec la nature et tout ce qui l'entoure est exemplaire et le Fukaï de Miyazaki est une oeuvre d'art à lui seul. (Et comme Mœbius, je me suis souvent dit que Nausicaä serait un beau prénom).

Adam
26 Janvier 2014
12:40

Au risque d’avoir l’air d’un beau troll je trouve l’analyse quelques peu incomplète, tu ne parles de Mœbius qu’en toute dernière ligne, à qui tu donnes exclusivement le rôle de « fanboy », je ne peux pas te laisser dire ça ! ^^
« Arzak » de Jean Giraud édité en 1975 est la principale référence de Miyazaki pour le personnage de Nausicaa et l’esthétique de l’univers du film, celles que tu évoques ne sont pas fausses, mais reste mineurs.
Je pourrais te donner l’exemple des vêtements à capuche si particulier, des véhicules volants, des omu eux même, Goro expliquait dans une interview que son père lisait et relisait Mœbius chaque soir pour en analyser chaque détails, à tel point que c’est resté un des souvenirs les plus marquant de sa prime jeunesse.
On sent aussi une influence, cette fois dans l’animation à proprement parlé, du « Roi et l’oiseau » de Paul Grimault, sortis en 1979, qui d’ailleurs avait déjà inspiré le château de Cagliotro (Enfin la version précédente « La bergère et le ramoneur » plus exactement) et dont on retrouve une trace encore plus vive sur Laputa.
Je ne veux pas faire le chauvin, mais c’est triste de lire des articles sur Myazaki qui ignorent complètement les influences conséquentes qu’il a puisé d’auteurs franchouillard Mouhahaha XD

Btw meaculpa tu parles du Lupin c'est donc pas celui la que tu zappes dans ton décompte ;)

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