Kiki la Petite Sorcière (analyse)

La Messagerie de l'Ensorceleuse (Hayao Miyazaki - 1989)

De la nouvelle pour enfants au film d’animation

Un an après la sortie commune de Mon Voisin Totoro et Le Tombeau des Lucioles, le Studio Ghibli revient sur les écrans de cinéma avec Kiki la Petite Sorcière. Le titre original, Majo no Takkyûbin, signifie « le service de livraison de la sorcière ». Ce film est librement inspiré d’une nouvelle pour enfants écrite en 1985 par Eiko Kadono. Le conte de départ étant relativement court, Miyazaki a choisi de l’adapter et de creuser le caractère de la protagoniste en la mettant face à des péripéties inédites.

Arrivée en phase de storyboard, un stade déjà avancé de la conception du film, la production a connu deux coups durs. D’abord, la libre adaptation du scénario qui a déplu à l’auteure du conte original. Ensuite, le blocage juridique de la puissante entreprise de transport KuroNeko Yamato, dont la récente marque de livraison à domicile porte le nom de « takkyûbin » (au Japon, on dit plutôt « takuhaibin » avec le kanji central différent). Il aura fallu l’intervention, notamment, d’Isao Takahata pour réconcilier tous les acteurs. Eiko Kadono accepte finalement le scénario de Miyazaki, imposant seulement les clochettes dans l’arbre au moment du départ de Kiki. Quant à KuroNeko Yamato, il deviendront sponsors de la production et bénéficieront de la renommée du film.

L’arrivée tardive de Miyazaki dans le projet

Au départ, c’est le jeune Sunao Katabuchi qui devait réaliser le film, mais devant la pression que représentait à l’époque la conception d’un film pour le studio Ghibli, Miyazaki en reprendra rapidement les rennes. Katabuchi sera finalement assistant sur Kiki. A sa sortie, il rejoindra le studio 4°C chez qui il réalisera Princesse Arete douze ans plus tard, puis entrera au Studio Madhouse.

L’adaptation de Miyazaki développe donc la personnalité de Kiki, afin qu’elle vienne à contre-courant des héroïnes fortes qu’on lui connaissait : Nausicaä, Sheeta de Laputa et même Clarisse de Cagliostro. Kiki, bien que sorcière, fait face à des questionnements plus terre à terre, notamment autour de son indépendance qu’elle doit construire au jour le jour dans l’adversité et face à ses propres doutes, ou encore de la rentabilité de son activité pour manger autre chose que des omelettes. Elle est, en ce sens, beaucoup plus proche des femmes japonaises contemporaines.

La ville de Koriko, où se déroule l’action de Kiki la Petite Sorcière, s’inspire du premier voyage à l’étranger de Miyazaki, effectué en 1971 en Suède afin d’obtenir les droits d’adaptation de Fifi Brindacier (sans succès, qui deviendra Panda Petit Panda). Les décors et paysages de Koriko sont dérivés notamment du Gamla Stan (vieille ville) de Stockholm, et de Visby sur l’île de Gotland. Mais certains y retrouvent également des accents d’autres villes européennes, de Paris à Lisbonne en passant par Naples. Selon Miyazaki, l’histoire se place dans une version fantasmée des années 1950, où la Seconde Guerre Mondiale n’aurait pas eu lieu.

Avec ses 2,6 millions de spectateurs au Japon, Kiki la Petite Sorcière est le premier véritable succès au box-office du Studio Ghibli, qui rapportera 2,7 milliards de Yens (pour 0,8 investis). Il donne du souffle au Studio pour ses projets futurs, permet l’embauche d’intérimaires à des postes sur le long terme, ainsi que la création d’une plus jeune équipe formée à l’école Ghibli.

Le passage de l’enfance à l’âge adulte

L’histoire que développe Kiki la Petite Sorcière est le rite initiatique d’une adolescente qui doit atteindre l'équilibre dans son indépendance, en trouvant sa place dans la société. La ville de Koriko où choisit de s’installer Kiki a tout de la représentation de la grande ville comme Tokyo ou Osaka. La jeune sorcière vivait jusqu’alors dans un village à taille humaine où tout le monde se connaissait ; elle fait face au début du film à la relation impersonnelle des passants et à une certaine forme d’agressivité : klaxons des véhicules, policier qui veut la verbaliser, ou encore Tombo qu’elle trouve trop entreprenant. Kiki éprouve alors une sorte de rejet, a priori lié à sa double différence. D’abord, elle est étrangère à cette grande vile et ses coutumes de fonctionnement. Ensuite, elle est une sorcière, rare dans ce monde. Si les habitants ne sont pas tous surpris d’en voir une, cela reste exceptionnel, en témoigne le vieil homme dans le clocher ou l’aïeule de Tombo. Le conte original précise ce point : la lignée des sorcières s’est affaiblie et raréfiée au fil des âges, d’où l’obligation pour les jeunes sorcières de partir dès 13 ans pour une ville où aucune d’elle n’est encore installée. De fait, la survie de l’espèce reste primordiale, bien que ce ne soit pas clairement exprimé.

Contrairement à sa mère, qui concocte des potions, ou à la sorcière qu’elle rencontre lors de son voyage au début, qui dit la bonne aventure, Kiki ne maîtrise pas d’autre pouvoir que celui de voler. Elle doit donc se reposer sur son seul balai et monte alors un service de livraison. Malgré la présence d’Osono et son mari qui la prennent sous leur aile et l’aident à développer son entreprise, Kiki se sent isolée. Cette solitude est renforcée par la radio qui, dans cette ville, ne capte plus que des programmes dans une langue qu’elle ne comprend pas (l’anglais). La petite sorcière a parfois l’impression de ne pas être à sa place, par exemple lorsqu’elle croise dans la rue un groupe d’amies lookées.

A contrario, notre protagoniste est seule et condamnée à porter un costume de sorcière dont elle n’aime pas la couleur. Son rapport aux autres est biaisé par son manque de confiance en elle. À cause de cela, Kiki refuse de s’ouvrir aux autres adolescents que voulait lui présenter Tombo sous le dirigeable. Peut-être fait-elle un amalgame avec l’arrogance de la fille à laquelle elle a livré la tourte, qui ne respecte pas le cadeau de sa grand-mère. L’apogée de cet isolement vient lorsqu’elle ne comprend plus ce que Jiji lui dit et qu’elle casse le balai de sa mère. A ce moment, en apparence, elle a brisé tous les liens (radio, balai et chat) qu’elle conservait d’avec sa vie d’avant, c’est à dire son enfance.

Cette disparition apparente de ses pouvoirs est symptomatique chez Kiki de la perte de confiance en soi. Pourtant, sans qu’elle ne le comprenne encore, il s’agit également du premier pas vers son indépendance. La relation de Kiki avec Jiji est très spécifique : le livre explique qu’une sorcière est toujours élevée avec un chat noir, ce qui explique pourquoi ils peuvent se parler (vous remarquerez qu’à aucun moment du film, Jiji ne parle à quelqu’un d’autre). Lorsqu’elle commence à ne plus le comprendre, c’est qu’elle entame une passe importante de la construction du moi. Car au-delà de son pouvoir, Kiki est la même que les autres : elle fait le ménage, non pas comme Merlin l’Enchanteur, mais avec son balai pourtant magique ; ou encore, lorsqu’elle descend faire ses besoins à l’aube, elle est gênée de ressortir devant le boulanger.

Le vol sur son balai, également, joue ce double rôle paradoxal, à la fois de liberté mais aussi de solitude. Ce passage à l’âge adulte qui consiste en partie aussi à un renoncement, est formidablement exprimé dans le doublage original japonais du film. Celle qui participe à débloquer Kiki, c’est Ursula, la peintre de 18 ans qui s’assume (physiquement, moralement et financièrement) et vit seule dans la forêt. Et cette Ursula est interprétée par Minami Takayama, qui est la même doubleuse que Kiki ! Elle est ainsi la représentation d’une Kiki adulte qui a passé le cap. D’ailleurs, l’élément déclencheur est un tableau qu’elle a peint, réalisé spécialement pour le film par des enfants à problèmes. Miyazaki a probablement voulu exprimer qu’on trouve du bon en chacun, quelles que soient ses difficultés passagères ou pérennes.

Lorsque Kiki parvient à sauver Tombo de la chute, elle trouve le moyen de faire cohabiter ses origines et capacités de sorcière avec la population de la ville. Elle réussit à exister et trouver sa place dans la société, comme sa mère a su le faire grâce à ses potions qui soignent les habitants. Les habitants la considèrent même comme une héroïne, c’est à dire une personne d’exception ! Le générique de fin corrobore cela et montre Kiki entourée de ses nouveaux amis.

Jiji, lui, a également évolué. Kiki et lui n’ont plus besoin l’un de l’autre de la même manière. De peluche amusante et réconfortante pour l’enfant qu’elle était, il est devenu un vrai chat et a fondé une famille avec Lili. Sa relation avec la sorcière n’a plus besoin, désormais, de passer par l’échange verbal. Dans la première version américaine doublée par Disney, le happy-end ne devait pas être assez total pour le public Américain. Lorsqu’il retrouve Kiki après qu’elle a sauvé Tombo, il ne miaule pas comme dans la version originale, mais lui dit « Kiki, tu m’entends ? ».

Anecdotes sur Kiki la Petite Sorcière

Il y a plusieurs clins d’œil à Ghibli, notamment au début du film. Dans la chambre de Kiki, on remarque une sorte de Totoro en peluche, ainsi que Mei et un petit Totoro dessinés sur sa maison de poupée. Egalement, le bus qui manque de la renverser porte la mention « Studio Ghibli » sur le côté.

Le nom de la boulangerie « Guchokipanya » est un jeu de mot de l’auteure Eiko Kadono. Elle vient du célèbre jeu Pierre-Feuille-Ciseaux (en japonais « Jan-ken-pon »). Pierre se dit « Gu », Ciseaux « Choki » et papier « pa ». Enfin, une boulangerie se dit « panya ». Si l’on met tout cela bout à bout, on obtient « Guchokipanya ».

Dans le second doublage pour les Etats-Unis, c’est l’actrice Kirsten Dunst qui prend le rôle de Kiki.

Kiki la Petite Sorcière a bénéficié d'une adaptation en film live au printemps 2014, où la protagoniste est interprétée par la jeune actrice japonaise Fuuka Koshiba.

Après Princesse Mononoké, une version de Kiki au théâtre se tiendra par ailleurs à Londres du 8 décembre 2016 au 8 janvier 2017, dans une adaptation de Jessica Sian mise en scène par Katie Hewitt. Les acteurs, encore non annoncés au moment où ces lignes sont écrites, devraient être caucasiens.

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