Je peux entendre l’océan (analyse)

Umi ga Kikoeru / Ocean Waves (Tomomi Mochizuki - 1993)

Un téléfilm méconnu du public européen

Je peux entendre l’océan est probablement l’une des œuvres du Studio Ghibli les moins célèbres en occident. Connue au Japon sous son titre original Umi ga Kikoeru (signification identique), elle fut localisée pour le marché anglophone sous le nom Ocean Waves, mais jamais pour le marché français ou européen. Il s’agit du premier et du seul téléfilm produit par Ghibli, au budget moindre que les précédentes œuvres et réalisé par une équipe « B » dans laquelle, pour la première fois, ni Miyazaki ni Takahata n’ont pris part.

Umi ga Kikoeru est l'adaptation du roman éponyme signé Saeko Himuro, dont Katsuya Kondo, directeur de l’animation sur Kiki la Petite Sorcière, avait dessiné les illustrations. La production du film est lancée alors que le roman est encore en publication dans le célèbre magazine mensuel Animage. Sa réalisation est confiée à Tomomi Mochizuki, admirateur de Himuro et connu pour être intervenu sur d’autres séries animées du même genre, telles que Kimagure Orange Road (Max & Compagnie) ou Maison Ikkoku (Juliette, je t’aime).

Après une production relativement courte (moins de six mois, bien que sa durée soit de 72 minutes seulement), le téléfilm est diffusé le 25 décembre 1993 sur Nihon Terebi, la chaîne privée qui diffuse traditionnellement les films du Studio Ghibli au Japon. Suite au succès du nombre de téléspectateurs, Umi ga Kikoeru fut projeté dans un cinéma du quartier otaku de Nakano à Tokyo, Musashino Hall, connu pour diffuser notamment beaucoup de films d’animation indépendants.

Plus tard, l’auteure du roman original a publié une suite intitulée Ai ga aru kara (littéralement « Parce qu’il y a de l’amour »). Les deux histoires seront ensuite adaptées dans un téléfilm avec de vrais acteurs, qui n’a pas rencontré de succès auprès du public.

Triangle amoureux d’adolescents sur Shikoku

L’histoire de Umi ga Kikoeru, une narration en oméga, prend place pour la majeure partie dans la ville de Kôchi sur Shikoku, la plus petite des quatre grandes îles du Japon. Elle met en scène Taku Morisaki, un lycéen normal, son ami Yutaka Matsuno et Rikako Muto, une Tokyoïte transférée dans leur lycée en cours d’année de Première.

Rikako est perçue comme distante et arrogante par beaucoup d’élèves. Elle reflète le comportement d’une adolescente qui ne trouve pas sa place dans le divorce de ses parents et cherche à mettre en œuvre ses propres choix. Après la séparation elle a dû suivre, contre sa volonté, sa mère qui a choisi de retourner à Kôchi pour se rapprocher de sa famille. Dans cette ville en apparence moins moderne que Tokyo, elle se met à l’écart du reste des élèves pour plusieurs raisons. Il y a d’abord l’apparence dont les autres jeunes filles peuvent se méfier par comparaison : Rikako est superbe, brillante intellectuellement et physiquement, et parle avec l’ « accent » de la capitale. Mais elle s’isole également elle-même : les examens du milieu d’année de Terminale servent à déterminer dans quelle université les élèves seront en mesure de postuler, et Rikako cherche à s’inscrire à Tokyo où les facultés sont réputées les plus élitistes, donc elle bachotte énormément pour s’assurer de réussir.

Yutaka tombe immédiatement amoureux de Rikako, et l’annonce à Taku. La narration, effectuée du point de vue de ce dernier, ne le montre pas intéressé par elle et même parfois irrité de son attitude colérique ou condescendante. Pourtant, s’il ne veut pas se l’avouer pour ne pas entrer en conflit avec son ami, il reste attiré par le personnage de fille mystérieuse que Rikako représente. Plus il en apprend sur elle, plus il découvre ses doutes et sa volonté de choisir son destin.

La place des protagonistes est profondément ancrée dans un réalisme assez inhabituel au sein des productions Ghibli, en tout cas aussi abrupt sur la représentation de réalité sans couche fantaisiste. Leurs rôles correspondent à une période de la société nippone où le divorce se démocratise, où les jeunes Japonais cherchent parfois à s’émanciper de voies tracées, et surtout où la jeune femme peut affirmer des choix personnels plus forts. Rikako, par exemple, avale deux verres de rhum-cola cul sec, même si sa physiologie ne peut l’assumer et qu’elle s’endort peu après. Face à ces changements sociétaux dans le rapport entre les sexes, la place de l’homme, au sein du passage entre l’adolescence et l’âge adulte, n’en est que plus confuse.

Le triangle amoureux dans Umi ga Kikoeru est dépeint sans jamais que les trois protagonistes ne se retrouvent ensemble, hormis une courte exception au début du film où Rikako ne prononce pas un mot mais se content d’un hochement de tête tout japonais. Le narrateur ne semble que peu préoccupé par sa relation avec elle, et ce jusque tard dans le film, peu avant la réunion d’anciens élèves où Yutaka lui avoue l’avoir frappé lorsqu’il a compris que Taku était également amoureux de Rikako. Cette verbalisation sonne non seulement comme une acceptation de ses sentiments, mais également comme une autorisation de la part de Yutaka qui met fin, par là même, à une retenue très japonaise. Il faudra attendre les dernières secondes du film, lorsque Taku et Rikako se retrouvent sur le quai de la gare de Kichijôji à Tokyo (alors que Yutaka habite désormais à Kyoto), pour que l’idylle puisse s’officialiser. Le générique de fin vient alors la confirmer en les montrant, marchant côte à côte, à Tokyo puis sur une plage.

Porco Rosso en clins d’œil

Umi ga Kikoeru montre deux clins d’œil brefs mais amusants à Porco Rosso, le célèbre film de Hayao Miyazaki, sorti un an plus tôt en 1992, pendant la production. Lors de la séquence de la fête de l’école, on voit Porco en bas de l’écran déguster un bol de nouilles. Enfin, à la fin du film, sur le quai de la gare de Kichijôji, l’on aperçoit brièvement le poster (japonais, bien sûr) de Porco Rosso.

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Informations pratiques

En japonais

海が聞こえる (Umi ga kikoeru)

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Commentaires

22 Janvier 2016
00:08

J'ai bien aimé ce film, et pourtant, il ne se passe pas grand chose.
J'aime bien les films contemplatifs, surtout si cela montre la vie quotidienne japonaise ^^
En plus, ça rappelle bien les années '80 : le téléphone fixe, le style vestimentaire, les voitures, toute ma jeunesse.

Le style Ghibli est vraiment attachant, je ne pense pas que j'aurais accroché à l'histoire si c'est un autre studio qui avait fait cet anime. C'est dommage qu'ils ne fassent plus de films...

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