Ponyo sur la Falaise (analyse)

Ponyo sur la Falaise (analyse)

Gake no Ue no Ponyo (Hayao Miyazaki - 2008)

Publié le 19/12/2012
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Gael est le responsable de Kanpai depuis sa création. Amoureux de la culture japonaise au sens large, il voyage au Japon régulièrement depuis 2003 et partage ses infos, bons plans et un certain regard sur le Japon.

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Bateau de Ponyo et Sosuke Bateaux Fujimoto montre la lune Fujimoto et l'océan Fujimoto et Ponyo Gran Manmare et Fujimoto Gran Manmare Lisa Maison de Sosuke et Lisa Ponyo et le bébé Ponyo endormie avec Sosuke Ponyo devient fille et Sosuke Ponyo et ses sœurs Ponyo et Sosuke sous la pluie Ponyo et Sosuke sous l'eau Ponyo et Sosuke devant le tunnel Ramen de Ponyo et Sosuke Sosuke et le seau de Ponyo Sosuke offre un origami à Toki Thé au miel Toki et Sosuke Tsunami Ponyo Tsunami Vieilles dames

L’accouchement classique à la Hayao Miyazaki

Fin 2004, après la sortie du Château Ambulant, une partie de l’équipe du Studio Ghibli effectue un voyage d’entreprise dans le village de Tomo no Ura, situé dans la mer intérieure de Seto au large de l’île de Shikoku, entre Hiroshima et Okayama. Charmé par le lieu, Hayao Miyazaki y loue une maison en haut d’une colline pendant deux mois, l’année suivante, au cours desquels il y fera mûrir l’idée originale de Ponyo. La production débutera en octobre 2006.

Ponyo sur la Falaise a cette particularité commune à tous les films du studio (excepté Mes Voisins les Yamada) d’être quasi entièrement réalisé à la main, via ce qu’on appelle l’animation traditionnelle. Miyazaki a poussé l’expérience en donnant deux cachets très spécifiques au visuel : d’abord un aspect très crayonné dans les décors qui fait presque ressentir le grammage du papier, puis un trait extrêmement épuré sur tous les celluloïdes animés. Le travail sur les éléments aquatiques en particulier, a ceci de fabuleux qu’il leur confère une identité étonnamment forte.

Comme depuis chacune de ses réalisations depuis Princesse Mononoke, cette identité s’est construite jusqu’au cours de la production ; Miyazaki n’ayant pas encore écrit la fin alors que la réalisation du film avait déjà débuté.

À la fin de son exploitation au cinéma, Ponyo aura totalisé 15,5 milliards de Yens de recettes, n’égalant pas Le Voyage de Chihiro mais dépassant Le Château Ambulant, son deuxième plus gros succès.

Un conte magique et très personnel

Ponyo sur la Falaise raconte l’aventure d’une princesse éponyme, poisson rouge aux pouvoirs magiques, fille de la déesse des océans (inédite dans la mythologie japonaise car inventée par Miyazaki) et d’un ancien humain qui souhaite faire revenir la Terre à l’ère du dévonien. Ponyo s’échappe des océans et rencontre Sôsuke, un jeune garçon de 5 ans. Leur amour candide menace l’équilibre de la nature.

Il s’agit d’un film bien plus personnel et mature qu’il n’y paraît. Il y a une forme de bien-être et d’optimisme omnipotents qui se dégagent de chaque scène de Ponyo, comme si on y lisait la sérénité d’un réalisateur qui, âgé, semble faire la paix avec une partie de ses doutes et regrets. On peut y retrouver sa figure traditionnelle de la femme forte, en l’occurrence Lisa qui représenterait sa propre épouse et le sacrifice de sa propre carrière pour élever leurs fils. Mais également le transfert de personnalité de son fils Goro chez Sosuke, ou de Fuki (fille de son directeur de l’animation et ami Katsuya Kondô) en Ponyo.

Mais la piste personnelle la plus évidente est celle de Toki, dont le producteur Toshio Suzuki explique lui-même qu’elle représente la défunte mère du réalisateur (thématique déjà abordée dans ses précédents films, voir mes analyses de Totoro et Laputa). C’est la raison pour laquelle Sosuke lui confectionne un origami spécial, mais également ce qui explique que leurs retrouvailles soient aussi fortes à la fin du long-métrage. C’est l’occasion de noter que les protagonistes du film, en particulier les personnages féminins et Ponyo en tête, sont beaucoup plus tactiles que les codes de la société japonaise ne l’autorisent généralement. Ponyo ne cesse d’embrasser ses sœurs ou d’étreindre son Sosuke. La séquence de fin se termine d’ailleurs sur un baiser d’amour (bien qu’enfantin), comme dans Le Château Ambulant.

Ponyo est rempli de mystères, de séquences difficiles à comprendre mais pas forcément par le truchement de la langue japonaise ou de ses traditions. Le message se veut éminemment universel et beaucoup de thèmes incompris sont plutôt liés à des évènements magiques dont la beauté se lit d’abord dans le prisme des yeux naïfs d’enfants. En ce sens, Ponyo est une leçon magistrale à l’attention des adultes qui auraient oublié l’émerveillement du quotidien.

Il y a beaucoup de passages qui se construisent et se justifient d’eux-même par le caractère surnaturel qui règne autour de Ponyo et sa famille. Mais pour un enfant, la frontière entre fantasme et réalité n’est pas encore clairement définie : la navigation sur un bateau qui est un jouet agrandi est aussi tangible que la confection d’un bol de ramen garni à partir du bouillon relève de la magie. Le reste est une ode à la vie, à l’amour et au temps qui passe comme un éclair. Témoin de ce respect : un générique de fin dans l’ordre de classement de la langue japonais, sans distinction d’investissement des collaborateurs.

Les thématiques chères à Miyazaki sont abordées très légèrement, avec beaucoup de grâce et de douceur. À bien y regarder, Ponyo sur la Falaise est sans doute le moins loquace de tous les films du réalisateur, laissant les visages et mimiques des personnages s’exprimer, ou encore les compositions de Joe Hisaishi appuyer et traduire la maestria visuelle.

La toute-puissance du personnage central de Ponyo

Celle qui est au cœur de l’histoire, bien entendu, c’est cette Ponyo protéiforme. Tout au long du film, elle ne cessera jamais de changer d’apparence, en fonction de ses velléités et de ses capacités magiques. Après avoir léché le sang humain de Sosuke, elle se fait pousser des membres, d’abord de poulet, puis de véritables bras et jambes. Mais plus que son apparence physique, il semble que son véritable passage du poisson rouge à l’être humain se fasse lors de sa fuite de la maison, puis à travers la course sur les vagues que sont ses sœurs, jusqu’à retrouver Sosuke et Lisa en haut de la colinne.

Mais cette nouvelle capacité conférée par le sang de Sosuke et les jarres d’alchimie de Fujimoto signent également la disparition rapide de ses pouvoirs magiques. Le passage à travers le tunnel note bien cette absence de contrôle : alors que la veille, Ponyo débordait d’énergie et prenait la forme d’une fillette normale, elle semble désormais constamment exténuée, ses membres perdent leur apparence humaine, et jusqu’à ses cheveux rétrécissent. Quelques heures plus tôt, elle pouvait virevolter sur les déferlantes du tsunami ; elle doit maintenant être rattrapée par Sosuke car elle s’enfonce lourdement dans l’eau.

Son état peut-être le plus intéressant est celui du poulet à la tête de grenouille. Celui-ci symbolise à mon sens la naïveté voire la simplicité la plus profonde de Ponyo, jusqu’à une éventuelle perte d’identité. C’est cet état qui menace l’équilibre de la vie : plus poisson, mais pas humaine. Ses yeux marquent le vide d’un genre à cheval entre deux natures : proche de ceux de Totoro, ils n’expriment plus rien, loin des bouderies du poisson comme de l’extatisme de la fillette. C’est de cela que Ponyo doit s’extirper pour continuer à exister.

Il est intéressant également de s’interroger sur ce que l’extérieur perçoit réellement de Ponyo. À plusieurs reprises dans le film, on comprend que l’action est montrée à travers le prisme de Sosuke, donc d’un enfant de cinq ans. En particulier les poissons-vagues, que ce soit lorsqu’elles rattrapent la princesse ou lorsqu’elles poursuivent la voiture de Lisa. A-t-il un rôle particulier, ou tout simplement un rapport spécifique à Ponyo (lié au fait qu’elle lui ait léché sa coupure) ?

Pour aller plus loin, on pourrait même se demander si toute l’aventure de Ponyo n’est pas fantasmée par le jeune garçon. C’est une interrogation que l’on pouvait se poser également autour de Mon Voisin Totoro. Mais cette question, qui ne peut être formulée que par un adulte, ne me semble pas avoir de sens dans la manière dont Miyazaki a construit son film : ingénu et ex-nihilo.

Des références plus ou moins évidentes

On a parfois rapproché, voire reproché à Ponyo d’utiliser la base scénaristique de La Petite Sirène d’Andersen : une princesse des mers qui tombe amoureuse d’un humain et renonce à son état originel, mettant en péril son environnement. Évidemment, le traitement proposé par le Japonais est très éloigné de celui du Danois.

Je chercherais plutôt des références directement dans les films de Miyazaki. Totoro ressurgit à de multiples reprises. La naïveté et la cadeur de Ponyo rappellent tant le personnage de Mei que celui de Totoro. Lisa elle-même entonne une reprise du générique du film de 1988 avec son « Watashi ha Denki », jeu de mots amusant avec la coupure de courant à ce moment (denki / l’électricité a remplacé genki / la bonne santé). Mais c’est aussi le deuxième moyen-métrage de Panda Petit Panda qui est rappelé pendant toute la seconde moitié de Ponyo, à travers ce déluge et cette montée des eaux hallucinante qui inaugure une exploration fantasmatique avec les protagonistes.

Dans la culture populaire, enfin, on citera les umibôzu, des spectres marins qui ont pu servir de base aux vagues personnifiées de Fujimoto. Le nom original de Ponyo, Brunnhild, provient quant à lui du célèbre drame lyrique La Walkyrie de Richard Wagner.


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6 commentaires
  1. Par Gaux
    le 30 décembre 2012 à 22:50

    Bonjour,

    Merci pour cette analyse qui, encore une fois s’est avérée très intéressante.
    J’ai revu le film récemment et un détail m’a intrigué. Pourquoi le petit Sosuke appelle-t-il sa mère par son prénom et non par « Maman » ?

    • Par Gael
      le 2 janvier 2013 à 10:25

      Effectivement, ce point n’est pas très clair.
      Je pense que cela sert à marquer la relation particulière qui unit la famille, alors que le père est souvent en mer. Sôsuke est déjà très mature pour son âge et Lisa, l’héroïne forte et indépendante de Miyazaki, a ici des traits jeunes.
      On n’est donc pas dans la relation classique du fils qui a besoin de sa mère pour tout et rien, comme symbolisé par l’expression « okaasan » (maman).

  2. Par Ziel
    le 23 mars 2013 à 11:38

    Ça n’enlève pas les vides abyssaux dans le scénario! Tout serait un rêve, un fantasme de Sôsuke? c’est bien facile comme explication! Je pensais au début justement que seul Sôsuke voyait Ponyo autrement que comme un poisson rouge, et donc faisait de Ponyo un peu son amie imaginaire. Pourquoi pas! Mais le reste, c’est quoi? un rêve ou la « réalité » qu’il vit avec son amie imaginaire? Le bâteau? Ses relations avec les adultes?

    Même en admettant que ce soit comme souvent dans les animé/séries TV (pas seulement Japonaises) et que les parents/adultes n’interfèrent pas (ne sont souvent même pas présents) parce que c’est pratique…
    Reste le « père » de Ponyo! Pourquoi l’avoir introduit de la sorte? Pourquoi en avoir fait un « ancien humain » comme il le dit lui même sans aucune explication du pourquoi/comment il en est arrivé là (on peut supposer son amour pour la Déesse des Océans/mère de Ponyo), ni pourquoi il hait tant les humains! La pollution des océans serait la seule raison? Un peu léger pour vouloir détruire l’humanité je trouve! Même en admettant cette raison, pourquoi change t-il d’avis à la fin? Par amour pour sa fille? Et les vieilles? Pourquoi elles disent à Sôsuke de ne pas s’approcher de Fujimoto pour soudain changer d’avis? Pourquoi d’ailleurs, avant de parler à sa fille et à Sôsuke, Fujimoto à sauvé les vieilles alors qu’à ce point de l’histoire il veut encore détruire l’humanité?

    Il y a encore sans doute beaucoup d’autres points non expliqués mais je ne me souviens pas de tout! Je l’ai vu il y a un bout de temps maintenant, mais pour un film quand même principalement destiné aux enfants, le scénario n’est absolument pas au point! C’est sous estimer les enfants que de penser qu’ils ne verraient pas les trous dans le scénario! Je me demande combien de gamins ont posés des questions à leur parents après l’avoir vu! Peut-être pas les plus jeunes, mais en primaire, pour peu qu’ils aient fait attention à l’histoire, ils doivent se poser des questions! N’enseignons pas justement aux enfants (je parle des français) d’avoir l’esprit critique?

  3. Par Korydwenn
    le 3 avril 2013 à 23:46

    S’il y a des « trous » dans le scénario … cela laisse la place à l’imaginaire ! Cher Ziel, si les enfants se questionnent, tant mieux, ils peuvent chercher eux même à combler ce qui n’est pas dit ou suggéré, c’est un beau jeu d’invention ! Quand au poisson qui devient femme, on va beaucoup plus loin que le conte de la Petite Sirène, lui même inspiré par la rusalka des pays de l’est, et autres ondines. Wagner n’a fait que reprendre la mythologie nordique et germanique, et le prénom de Brunhilde est très symbolique et nous éclaire si on le couple avec le mythe de la femme poisson. Dans la mythologie, Brunhilde se suicide ; chez Wagner, cela provoque le fameux « crépuscule des Dieux ». Crépuscule de son père qui renonce à son statut de déité sur la race humaine (d’où son changement d’attitude?), crépuscule d’une vie qui se finit par un suicide aquatique (comme la mort de la petit sirène, mais ici volontaire) pour comme en commencer une autre, terrestre ?!

  4. Par raydgyss
    le 8 octobre 2013 à 16:18

    C’est typiquement le style de commentaire que je me faisais sur beaucoup d’animés ou de jeux vidéo. Mais par expérience, beaucoup d’oeuvres japonaises (et même littéraires, en témoigne Kafka sur le Rivage) ont beaucoup de trous scénaristiques. Du coup je ne cherche plus à avoir d’explication rationnelle, à obtenir les tenants et les aboutissants d’un scénario qui est plus là pour nous faire voyager et rêver que pour nous fournir une structure rigide et fermement établie.
    Les oeuvres de ghibli ou les livres de Murakami pour ne citer que lui nous apprennent ce que je pense être essentiel dans la culture japonaise : ne pas juger, prendre les choses comme elles viennent et se laisser porter (ici par l’histoire/scénario).

  5. Par JF
    le 10 avril 2014 à 18:37

    A propos de Brunhild, la Walkyrie … la musique alors que Ponyo chevauche les vagues de la tempête pour retrouver Sotsuke reprend plus ou moins discètement le thème de la Chevauchée des Walkyries, de Wagner.

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