Princesse Mononoké (analyse)

L’œuvre d’un Miyazaki en désillusion

Depuis le diptyque Mon Voisin Totoro / Le Tombeau des Lucioles, le Studio Ghibli jouit d’une popularité importante au Japon, ainsi que d’une trésorerie confortable renforcée notamment par le succès du Pompoko de Takahata.  Cinq ans après un Porco Rosso mélancolique, Hayao Miyazaki souhaite explorer une facette plus sombre de son talent de conteur. Sur les bases de Nausicaä, il imagine un rapport de force épique et guerrier entre les hommes et la nature.

Le projet, ambitieux, aura demandé trois ans de travail de production. Mais ses origines remontent bien avant, à commencer par le manga éponyme de 1980, Mononoke Hime réalisé par Miyazaki lui-même, inspiré du conte de la Belle et la Bête. Ce livre unique d'une centaine de pages narre les aventures d’une jeune princesse forcée d’épouser un monstre, Mononoke, aux allures de Totoro mais bien plus cruel. L’histoire diffère nettement de ce que sera le film au final. Pour l’anecdote, l’adaptation du manga original Mononoke Hime a failli se faire après le succès de Nausicaä, mais les producteurs de Tokuma Shoten lui préférèrent à l’époque Le Château dans le Ciel.

Si dans la version manga, le titre de « princesse Mononoké » tombe sous le sens, celui du long-métrage peut surprendre, puisque le long-métrage se place du point de vue d’Ashitaka et non de San. Pendant un moment, le film devait d’ailleurs s’appeler Ashitaka Sekki, ce qui signifie « la légende d’Ashitaka ». Il en fut décidé autrement, vraisemblablement puisque San est le seul personnage qui n’appartienne pleinement à aucun des deux mondes : physiquement humaine, elle est rattachée viscéralement à la forêt.

Princesse Mononoke marque également pour Hayao Miyazaki le premier de ses films commencé sans que lui-même n’ait écrit la fin du story-board. Cette situation inédite, qui a tendance à stresser l’équipe de réalisation, s’explique par le fait que Miyazaki souhaite faire évoluer son rapport aux personnages au fur et à mesure de la production. Par exemple, Eboshi devait initialement être tuée à la fin, mais le réalisateur ne put s’y résoudre, ce qui explique qu’elle se fait finalement « seulement » arracher le bras par Moro.

Usé par son travail de directeur sur le film (le réalisateur aura 56 ans au moment de sa sortie), Hayao Miyazaki annonce en interview, peu avant l’arrivée en salle, que Princesse Mononoke serait son dernier film réalisé « à cette manière ». Il sous-entendait la vérification personnelle de 80.000 cellulos (ceux d’animation-clé) sur les 144.000 que compte Mononoke au total. Les raccourcis journalistiques aidant, il fut rapporté dans la presse qu’il s’agissait de son dernier film.

Pour être tout à fait complet, une information peu connue a tout de même son importance. Six mois après la sortie du film, Miyazaki quitta le Studio Ghibli (le 14 janvier 1998) pour fonder un nouveau studio plus au calme, mais très proche géographiquement de Ghibli. Ce studio fut nommé Butaya, ce qui signifie « maison des cochons ». Toutefois dans l’année, Yoshifumi Kondo (réalisateur de Si tu tends l'Oreille) qui devait lui succéder, mourut tragiquement d’un cancer. Le 16 janvier 1999, le réalisateur fit son retour officiel auprès de Ghibli, en tant que directeur.

Le film de tous les records

Princesse Mononoke marque également le premier film du Studio Ghibli dans lequel l’infographie tient une place aussi importante. Une centaine de plans (soit une quinzaine de minutes) sur les mille six cents qu’il compte au total, ont été réalisés en animation assistée par ordinateur. Pour cela, la production investit dans des stations de travail Silicon Graphics afin de réaliser de la composition numérique et de l’application de textures, mais également du rendu 3D et des morphings. C’est le cas, notamment, pour les Tatari-gami. Ces effets spéciaux, très impressionnants pour l’époque, surprennent aussi par la qualité d’intégration très élevée, pourtant rare dans l’animation japonaise : pendant la séance, un œil non averti ne fait pas la distinction entre les plans infographiques et ceux dessinés traditionnellement à la main.

La désinformation autour la retraite de Hayao Miyazaki explique probablement en partie le succès gigantesque de Princesse Mononoke au Japon. Alors que Ghibli en attendait 4, le film fit déplacer 14,2 millions de spectateurs, dépassant ainsi que le record absolu du cinéma au Japon, détenu jusqu’alors par E.T. depuis une quinzaine d’années. Le film sera dépassé au nombre d’entrées par Titanic, lui-même rapidement détrôné par Le Voyage de Chihiro. Mononoké battit également le record du nombre de cassettes vidéo vendues au Japon, avec 4 millions d’exemplaires, loin devant le précédent record d’Aladdin de Disney et ses 2,2 millions. Au total, le budget de 2,35 milliards de Yens (film d’animation le plus cher de l’histoire au Japon depuis Akira) sera très largement récupéré.

Quinze ans après sa sortie, Princesse Mononoke est même adapté en une pièce de théâtre supervisée par Ghibli, à Londres.

Une réécriture de Nausicaä ?

On a beaucoup entendu, dans les critiques de Princesse Mononoke, qu’il s’agissait d’une redite de Nausicaä. Il partage en effet le thème clé de la relation entre les hommes et la nature. A l’époque où la production du film démarre, il s’agit pour Miyazaki du premier film après sa conclusion au manga Nausicaä qui aura pris douze ans. Cette histoire, l’une des clés de voûte de son œuvre, fut pourtant adaptée au cinéma en 1984, alors loin d’être mûre dans son esprit. La fin heureuse, en particulier, lui fut imposée par son entourage professionnel. Après dix ans de réflexion autour du rapport homme / nature, Miyazaki semble parvenu à un postulat selon lequel il n’est pas de solution possible dans cette guerre.

Princesse Mononoke part sur cette base. Là où Nausicaä dévoile un environnement post-apocalyptique déséquilibré, Mononoke prend place lors d’une étape où la bataille vient de débuter, où le processus de destruction est encore arrêtable, où des solutions peuvent être trouvées. Comme si ce-dernier était une préquelle dans laquelle les hommes cherchent à se développer technologiquement (via les forges où les armes à feu), ce qui les conduira à la destruction narrée dans Nausicaä. L’idéalisme qui semble avoir déserté Miyazaki n’y est pas plus dans ses protagonistes, même chez Ashitaka. Paradoxalement, il s’agit peut-être là d’un point final de ce regard cynique, comme si avec Mononoké le réalisateur voulait mettre un terme à ce chapitre de sa vie caractérisé par cette vision.

Ashitaka et San, eux, sont comme le développement des deux facettes de la personnalité de Nausicaä : elle est la combattante en furie qui se laisse déborder par sa haine, et lui le regard calme à la recherche de réponses (le rôle habituel des sexes est d’ailleurs inversé). Tous deux enchaînés à la terre, sans jamais de possibilité de s’élever dans les airs, ce que Miyazaki n’avait encore jamais exploré. Mais au-delà de ces caractéristiques, Ashitaka et San montrent un dépassement : s’ils ne croient plus en l’amour absolu pour tous les êtres vivants, ils trouveront, au sein même d’une période destructrice et de désespoir, une rencontre si belle et inattendue qu’elle dépeint la libération de soi.

Pour concevoir la forêt du dieu-cerf, Miyazaki aura effectué une retraite à Yakushima, petite île située au large de Kyushu dans la préfecture de Kagoshima, au sud du Japon. En hommage au film, l’une des forêts de Yakushima porte désormais le nom de « Mononoke Hime no Mori », ce qui signifie « la forêt de Princesse Mononoké ». Dans le film, l'hommage à Nausicaä sera poussé jusqu'à utiliser la même terminologie, « fukai », pour désigner la forêt.

Mononoke, dieux et esprits

Dans ce chapitre, je voudrais aborder plus précisément des questions linguistiques et de compréhension japonaise, qui sont parfois maladroitement retranscrites dans les versions françaises (doublage et sous-titrage).

Mononoke ne peut pas être traduit par un seul mot dans une langue étrangère au japonais, ce qui explique pourquoi c’est le terme japonais qui fut conservé à l’international. C’est une notion qui regroupe autant le « monstre » que l’ « esprit » (d’organismes vivants ou morts, mais aussi de choses inanimées). Le terme a une connotation négative, en ce sens que le mononoke est plutôt maléfique. Dans les habitudes japonaises, on attribue un mauvais événement à l’œuvre d’un mononoke. Dans le film, le mot se réfère aux dieux de la forêt qui ont la forme d’animaux gigantesques au caractère intelligent et belliqueux (seule caractéristique qu’ils ne partagent pas avec Totoro). Ils possèdent une grande espérance de vie : Moro la louve est âgée de 300 ans, quant à Okkotonushi le sanglier, il a atteint les 500 ans. Toutefois, leur taille et leurs capacités diminuent au fil des générations, en témoignent respectivement les fils de Moro ou encore l’absence de parole des plus jeunes sangliers (qui se rapprochent ainsi des cochons, thème cher au réalisateur !).

Shishi-gami est le Dieu (cerf) suprême de la forêt, en ce sens qu’il a le pouvoir de vie et de mort sur tous les organismes y vivant. C’est montré clairement à chacun de ses pas : il donne la vie sous forme de plantes, puis la leur retire immédiatement. Le dieu-cerf a une fonction d’équilibre de la nature, de balance entre la vie et la mort : il décide, selon ses critères qui semblent relever de l’instinct, de ce qui sera sauvé (Ashitaka) et de ce qui ne le sera pas (Okkotonushi). Sous forme de cerf, sa mono-expression caractérise comme une absence de conscience. Bien que sa position le place du côté de la nature, et non des hommes, il ne semble pas leur en vouloir particulièrement pour la destruction de la forêt, même lorsqu’Eboshi le vise pour le tuer. Toutefois, cet équilibre est fragile et se rompt lorsque la tête est séparée de son corps. L’acte d’Eboshi, qui conduit au désastre, rappelle celui de Kushana dans Nausicaä qui perturbait la dépollution de la nature en attaquant le Fukai. Bien que son liquide vital tue tout ce qui le touche, c’est un des seuls « personnages » du film à ne jamais montrer de haine. Cela se traduit par une absence totale d’initiative de son côté, toutes ses opérations arrivant en réaction à une situation donnée.

Kodama (traduit par « Sylvains » pour « êtres des bois ») se réfère au kanji 谺 « esprit des arbres ». Ils apparaissent dans de nombreux contes et légendes japonais. Toutefois, les kodama de Miyazaki sont créés par lui et donc inédits. C’est ce qui explique pourquoi leur nom s’écrit en katakana chez Ghibli, ce qui se rapproche plutôt du sens « petit esprit ».

Tatari-gami, enfin, ne signifie pas « démon » comme l’indique la version française. Il s’agit de dieux maudits, en réalité rongés par la souffrance de la haine. N’importe quel Mononoke peut devenir Tatari-gami lorsque sa douleur et sa haine atteignent un point de non retour. Les vers qui symbolisent cette malédiction de haine sont contagieux et conduisent à la mort ; c’est ce qui arrive à Ashitaka. Toutefois, tout porte à croire que le Tatari-gami a atteint la région d’Ashitaka totalement par hasard, et ne cherchait absolument pas à l’attaquer en particulier.

Anti-manichéisme de l’échiquier : les cas Eboshi et Jiko

L’action de Princesse Mononoké a lieu pendant l’ère Muromachi, au milieu du XVe siècle. C’est une période compliquée au Japon, dont Miyazaki s’est inspirée en modifiant certains éléments. Cette époque, qui imposait et offrait différentes formes de changement aux Japonais, peut être rapprochée de l’ère actuelle, depuis la fin de la croissance fulgurante d’après-guerre au Japon.

Les tenants et les aboutissants du film sont parfois mal compris du point de vue occidental qui, par réflexe, cherche à savoir qui est « gentil » ou « méchant ». Seulement, les personnages de Mononoké peuvent difficilement rentrer dans ce type de cases. Ils répondent pour la plupart à un ensemble de motivations, à des références passées parfois communes et réagissent par des actes qui nous empêchent de les classer dans telle ou telle case. Parfois héroïques, les protagonistes peuvent l’instant d’après s’avérer cruels.

Eboshi, par exemple, est souvent pointée comme l’ennemie principale, ou considérée comme détonateur des évènements. Cette vision simpliste ne reflète pas la complexité de sa position. Ancienne courtisane de l’empereur (le Mikado), elle a pu initier les forges uniquement grâce à son aide logistique et financière. Cet argent lui a aussi permis d’acheter des femmes amenées à devenir des prostituées, à les libérer, leur donner du travail et à s’imposer moralement face aux hommes. Elle est également la seule à s’occuper des lépreux. Ces communautés écartées, appelées « burakumin » au Japon, étaient généralement considérées comme des parias. Elle est appréciée et respectée par tous au sein des forges. Ses habitants vivent heureux : ils ont un toit, à manger, du travail et la sécurité. Sous Muromachi, ce n’était pas chose aisée. A plus forte raison lorsque c’est une femme qui tient les commandes. Elle fait améliorer les armes, pourtant récentes au Japon, en optimisant les « Ishibiya » (littéralement « flèches de feu et de pierre »). Pour fabriquer du métal, elle a besoin de charbon et doit donc couper les arbres : à aucun moment elle ne semble montrer du plaisir à affaiblir la forêt. Eboshi se doit d’être ferme et stratège pour faire face aux attaques des mononoke, ainsi que celles des shogun (seigneurs) voisins qui veulent désormais leur part du gâteau (fer et armes), et lui envoient leurs samurais. On peut la juger lâche lorsqu’elle abandonne les blessés à l’attaque de la caravane par les loups ; or elle cherche d’abord à protéger et sécuriser le reste des membres du convoi. Même le raid pour la tête du dieu-cerf sert à honorer la promesse faite à l’empereur. Sa manifestation de cruauté et de prétention (« voici comment on tue un dieu », dit-elle) me semble plutôt une démonstration de poigne pour justifier sa position. Elle n’attend pas la fin du film pour comprendre les conséquences des actions qu’elle a impulsées. La gestion des forges était une réussite sociale ; une fois détruites, elle semble vouloir reconstruire un village sur ces bases, mais possiblement moins « capitaliste ». La perte de son bras correspond sans doute à une punition : celle d’être condamnée à ne plus pouvoir se servir des armes à feu. Est-ce une métaphore de son futur pacifisme ?

Jiko-bô, lui, me semble être l’autre personnage-clé au rôle complexe. Il serait aisé de le voir comme le grand manipulateur de l’échiquier, par qui tout s’inspire. Présenté comme un bonze amical, il se révèle être un stratège aux capacités étonnantes, ancré dans une hiérarchie verticale bien délimitée. Contrairement à ce qui est sous-entendu de manière plus ou moins explicite dans la version française, il ne semble pas agir directement sous les ordres de l’empereur. Sa position est plutôt celle d’un mercenaire qui loue ses services ; il est à la tête d’une organisation de combattants appelée Shishô-Ren. La mission de Jiko est de récupérer la tête du dieu-cerf pour l’empereur, qui croit obtenir l’immortalité. Pour cela, il commande trois factions : ses Shishô-Ren qui défendent les forges contre les assaillants (dieux de la forêt et samurais d’Asano Kobô), les Karakasa-Ren et les Jibashiri, deux organisations vraisemblablement à la solde de l’empereur, la première aux parapluies et la seconde aux camouflages d’animaux morts. La détermination sans faille de Jiko peut être motivée par la prime et/ou par son impossibilité de décevoir l’empereur. En cela, s’il ne sacrifie pas directement des hommes, il ne semble jamais atteint par la gravité de certains de ses actes. Pour lui, il semblerait que la fin justifie tous les moyens. Il reste toutefois très prudent, ne voulant pas tuer le dieu lui-même, et loin d’être dupe. Sa réaction à la fin prouve qu’il sera resté lui-même jusqu’au bout, en utilisant son expression placide « maita maita » (« ah là là »).

Ashitaka et San, l’amour impossible

Il y a deux imprécisions autour d’Ashitaka dans la traduction française. D’abord, il n’est pas prince des Emishi, mais amené à devenir chef du village. Les habitants de son village, à fortiori la chamane, l’appellent « hiko » c’est à dire « mon garçon » et non « mon prince » comme dans la traduction française. On peut légitimement s’interroger sur la proximité du clan Emishi avec le peuple Aïnou : dans Princesse Mononoké, ils vivent au nord de Honshû et portent des tenues proches, sont éloignés du régime en place et se tiennent à l’écart des Shogun et des samuraïs du clan Yamato.

La deuxième erreur de traduction, plus nette, concerne Kaya : contrairement à ce comment elle l’appelle dans la version française, Ashitaka n’est pas son grand frère. « Ani-sama » se réfère certes au frère aîné, mais pas en l’occurrence où il s’agit plutôt d’une marque de respect envers une personne masculine proche et plus âgée. D’ailleurs, il est montré assez clairement que Kaya est amoureuse d’Ashitaka, lorsqu’elle brave l’interdit d’assister à son départ en lui offrant son pendentif. Cadeau qu’il offrira à San à la fin du film, comme pour lui déclarer également son amour. Même avant les évènements, Ashitaka ne montre pas qu’il soit amoureux de Kaya, la protégeant du Tatari-gami comme il l’aurait fait pour n’importe quel autre villageois.

Ce qui frappe dans le caractère d’Ashitaka, c’est d’abord son calme et sa sagesse. Il décoche sa flèche vers le Tatari-gami uniquement lorsqu’un danger est imminent ; avant cela, il tente de raisonner le dieu maudit sans animosité, malgré la dureté de l’action. Puis tout le long du film, il montre une obédience et une résilience à toute épreuve en suivant le précepte de sa chamane : porter sur le monde un regard sans haine. Son « ça » parvient à supplanter sa maîtrise de soi à plusieurs reprises, uniquement parce que la malédiction prend le dessus. Mais il est également contrôlé par la malédiction elle-même, comme l’illustre la folie de son bras à la première apparition du Shishi-gami (qui n’avait pas soigné Nago, causant sa haine et sa transformation en Tatari-gami).

San, elle, se trouve au confluent des deux entités qui s’affrontent (voir plus haut). Moro la considère comme sa fille, mais les autres dieux de la forêt (sangliers et gorilles) la voient toujours comme une humaine. Dans le film, elle est amenée petit à petit à s’interroger sur cette condition croisée, notamment de par ce qu’elle commence à ressentir pour Ashitaka. C’est particulièrement le cas lorsque, trop faible pour mâcher, elle le nourrit de bouche à bouche : d’un point de vue animal, ce geste est protecteur voire maternel, mais d’un point de vue humain et à fortiori japonais, il s’agit d’un acte intime et sensuel. A partir de là, une forme de confusion s’immisce dans son esprit, où ce sont les instincts humains qui ressurgissent, face à cette homme pour lequel elle ressent des sentiments différents sans comprendre pourquoi, jusqu’à la fin.

Lors de la dernière séquence du film, San dit clairement à Ashitaka qu’elle l’aime. Leur amour est impossible car elle ne peut ni vivre hors de la forêt, ni pardonner au genre humain pour leurs actes. Lui est banni de son village et décide donc de vivre aux forges, sans doute pour rester proche d’elle, puisqu’il lui rendra visite. Une note intéressante est que le Shishi-gami a soigné leurs blessures en mourrant, mais Ashitaka garde les stigmates de la malédiction, ainsi que la cicatrice de la blessure que San lui avait faite aux forges. Les lépreux, eux, n’ont gardé aucune cicatrice…

Terminons par une remarque que je laisse à chacun le soin d’interpréter : en japonais, « ashitaka » signifie « demain ? ».

La fin du film : places de l’Homme et la Nature

On a beaucoup lu que Mononoke était une fable écologique. Je ne partage pas cette vision. Dans Princesse Mononoké, il n’y a pas de gagnant ou de perdant, pas de fin heureuse alors qu’un méchant est anéanti. Tout le monde a souffert, tout le monde a perdu une part de soi et/ou de ce pour quoi il/elle combattait. Il n’y a pas non plus de leçon de morale, simplement une ouverture du débat sur la relation entre l’Homme et la Nature. L’expression-clé de la promotion du film, « Ikiro », prend alors tout les sens possibles : nous devons vivre. Hayao Miyazaki ne livre pas de message écologiste, mais fait plutôt un constat de l’extrême difficulté pour l’homme et la nature de vivre en harmonie.

Il existe différentes interprétations de la fin du film. Certains la considèrent positive en ce sens que la forêt est revenue et que le Kodama porte un message d’espoir. Ma vision est plus pessimiste. Tous les dieux protecteurs de la forêt, pourtant centenaires, sont morts en apparence – bien que rien ne soit montré sur les gorilles. Même Deidarabochi, la forme nocturne du Shishi-gami (en version française : le faiseur de montagnes), a succombé aux rayons du soleil. Son ultime action fut de soigner tout ce qui se trouvait autour de lui : Ashitaka et San, les lépreux, et même Eboshi qui ne semble pas souffrir de son bras arraché. Concernant la forêt, à bien y regarder de plus près, aucun arbre n’est revenu : il ne reste que plantes, herbes et fleurs. Les arbres morts n’ont pas été ravivés, seule de la mousse s’y est accrochée. Rien de comparable aux hectares sans doute centenaires qui y étaient avant la déforestation des hommes. Quant au Kodama, il semble bien esseulé et triste, face aux dizaines de petits êtres coquins rencontrés en début de film.

Plus qu’un appel à la sauvegarde de la nature, Princesse Mononoké me semble être une mise en garde sur la protection d’un équilibre entre l’Homme et son environnement, équilibre naturel indispensable à la vie des deux. D’idéalisme à fanatisme jusqu’à l’extrémisme, les erreurs sont commises par tous. L’héritage laissé par le dieu-cerf est plus fragile qu’il ne l’a jamais été, mais la prise de conscience d’une harmonie nécessaire n’est certainement pas acquise, et le risque d’un retour de ce cercle de destruction n’est pas écarté.

Mononoke Hime (Hayao Miyazaki - 1997)
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8 commentaires
Publié par Gael
Fondateur / Rédacteur en chef
Gael est le responsable de Kanpai depuis sa création. Amoureux de la culture japonaise au sens large, il voyage au Japon régulièrement depuis 2003 et partage ses infos, bons plans et un certain regard sur le Japon.
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8 commentaires sur cet article
jgbirot
18 Octobre 2012
07:13

Belle analyse. Je l'ai revu il y a quelques semaines. J'aurais aimé lire cet article avant. Ce n'est pas faute d'avoir passé des mois sur Kanpaï pour préparer mon voyage au Japon qui débute dans une semaine et qui prévoit d'ailleurs une escale/rando à ... Yakushima :-)

20 Octobre 2012
16:26

un bel article bien detaillé et plutot interessant. je n'ai pas revu mononoke depuis des lustres, ca m'a donné envie de m'y replonger :)

Thom
21 Octobre 2012
10:07

Merci Gaël, j'attendais cette analyse avec impatience. Princesse Mononoké reste mon préféré autant graphiquement que le récit lui-même. Encore bravo pour toutes les précisions apportées et longue-vie à Kanpai !!!

badr1
14 Décembre 2012
19:05

Une analyse très détaillée et minutieuse ce qui nous révèle des informations intéressantes sur les personnages clé ou bien sur la traduction qui fait défaut chose que je ne me résous pas à comprendre, oui pourquoi on a cette habitude à changer le sens des mots ce qui par la suite peut changer même la compréhension exacte à propos de l'histoire comme fut à la fin de porco rosso.

Merci pour cet article et pour les autres que personnellement je ne manque pas leur lecture, je souhaite aussi que vous nous dédiez aussi des articles sur des films réalisés par Makoto Shinkai.

meriam
06 Février 2013
13:09

tres belle analyse . ce film j'ai du le voir une quinzaine de fois je le trouve magnifique on recois vraiment les emotions que les personnages ressens c'est lun de mes films manga préféré.

sayounara:)

Wesley
15 Août 2013
13:31

Je ne sais pas si beaucoup de Nordiste verront ce message mais au cas ou ;)

En Septembre au Kinepolis de Lomme ( Nord ), cycle manga avec Final Fantasy : Les Créatures de l'esprit , Princesse Mononoké, Metropolis, Mon Voisin Totoro, Ghost In The Shell 2 : Innocence.

http://kinepolis.fr/movie-categories/cycle-manga

Robert
23 Octobre 2013
10:20

A voir ou revoir ce soir sur ARTE.Merci Gaël pour ce long commentaire si pointu et éducatif .

Noemy
05 Juillet 2014
09:46

Magnifique article pour un film qui les tout autant (mon préféré de loin). Je pars moi même pour Yakushima d'ici un mois pour admirer cette nature flamboyante.

Mais pour ma part, il manque quelque chose d'important (à mes yeux) dans cet article : la MUSIQUE ! Composé par Joe Hisaishi, c'est un régal pour les oreilles. J'ai des frissons à chaque fois que j'écoute "Journey to the West". La BO du film est tout aussi extraordinaire, vous ne pensez pas?

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