Le Vent se Lève : critique du dernier Miyazaki

Il y a quelques jours, nous avons eu l'opportunité d'assister à une projection presse du Vent se Lève, le dernier film de Hayao Miyazaki, près de deux mois avant sa sortie en salles françaises. Évidemment, celui-ci porte une saveur toute particulière puisqu'il s'agit officiellement du onzième et dernier long-métrage d'animation du réalisateur japonais. Même si l'on a déjà pu entr'apercevoir son nouveau projet, un manga sur l'époque des samouraïs, Le Vent se Lève se doit d'être abordé comme le chant du cygne d'un maître incontesté du cinéma d'animation.

Le film déroule une narration elliptique de la vie de Jirô Horikoshi, ingénieur en aviation, de son enfance à la création du chasseur A6M Zero chez Mitsubishi pour son utilisation par l'armée japonaise dans le conflit mondial des années 1940. En parallèle, sa rencontre puis sa relation avec Nahoko ponctuent ce qui s'apparente à une biographie. On est donc loin des thématiques fantasques voire gaguesques avec lesquelles Miyazaki nous nourrit habituellement, Princesse Mononoke mis à part. Le Vent se Lève s'avère éminemment ancré dans le réel, mais n'en oublie pas non plus de jouer avec la frontière entre rêve et réalité.

C'est au spectateur de démêler les séquences actuelles de celles fantasmées. Ce flou orchestré par Miyazaki tout au long de sa filmographie semble atteindre son acmé avec Le Vent se Lève : ce qui est vécu dans un rêve n'est pas moins tangible que ce qui l'est dans la réalité. Sauf qu'ici, tout le volet animiste est laissé de côté pour se focaliser sur l'humain, définitivement au cœur du propos. Pour cela, la perception du film est rendue organique, des machines volantes parées d'ailes d'oiseaux aux bruitages à la bouche qui prennent alors tout leur sens dans cette narration ubiquitaire.

Si les déroulements fondamentaux du Vent se Lève sont sans doute moins fantaisistes qu'à l'accoutumée, ils conservent toutefois une place centrale à l'imaginaire sans oublier de disperser des clés de lecture ouvertes, de sorte à ce que le spectateur puisse lui-même définir ce qu'il classe comme rêve ou réalité, ce à quoi il choisit de donner du sens et participe de la construction des protagonistes. Paradoxalement, le récit semble ainsi moins imaginé car toujours perçu par un prisme, en l'occurrence celui de Jiro, Caproni n'étant qu'une seconde porte d'entrée. Cette limite de plus en plus ténue encourage une vision moins subissante de cette époque terrible abordée par quatre biais marquants de ce pan de l'histoire du Japon :

  • la grande dépression des années 1920
  • le gigantesque tremblement de terre du Kanto en septembre 1923
  • l'entrée en guerre du Japon dans la seconde Guerre Mondiale
  • l'épidémie de tuberculose encore mal maîtrisée

Chant du cygne entre rêve et réalité

Plus organique voire plus charnel, Le Vent se Lève l'est également à travers toute sa construction dans le cadre d'une production fabuleuse, des décors à couper le souffle à l'animation saisissante qui illustre l'échappatoire offerte par les cieux. Plus étonnant encore est le casting principal du doublage, dont on sait pourtant que Miyazaki aime à bousculer les codes. C'est Hideaki Anno, rencontré autour de l'animation du robot géant de Nausicaä puis réalisateur notamment de la saga Evangelion, qui interprète Jiro de manière mono-expressive, collant étonnamment bien à son caractère. Le personnage de Castorp, représentation du collègue allemand Stephen Alpert doublé par lui-même dans un japonais balbutiant, participe également de cette volonté constante de renvoyer l'animation au concret.

Tous ces éléments mis bout à bout, Le Vent se Lève devient alors l'une des œuvres de Miyazaki les plus mélancoliques et symboliques d'une paix faite avec la perte d'espoir en l'humanité. Le poème de Paul Valéry dont son titre est tiré, et que les protagonistes citent dans le texte à plusieurs reprises, résume bien ce constat : "Il faut tenter de vivre", un slogan déjà inspiré avec Mononoké (Ikirô). Comme personnifié en Jiro, le réalisateur joue avec l'idée initiale et la structure du roman de Tatsuo Hori pour y adjoindre des éléments inventés. La fin du film, à ce titre, sonne comme un adieu sans regret. Jiro n'est qu'un pion parmi d'autres et il sait que le moteur de sa création lui échappera inexorablement ; hormis Nahoko et les avions, il ne portera jamais sur le reste du monde qu'un regard volontairement naïf et détaché du réel.

Nous ne savons pas si le public occidental se retrouvera dans Le Vent se Lève, très détaché de la structure superficielle de construction des précédents films de Hayao Miyazaki, et profondément ancré dans l'histoire japonaise, quoique forcément anglé. Les enfants, en tout cas, s'y ennuieront certainement ; servez-leur plutôt Porco Rosso. La virtuosité du film est pourtant, là encore, "aussi belle que le vent".

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Le Vent se Lève sortira dans les salles françaises le 22 janvier 2014. Une avant-première se tiendra le jeudi 5 décembre à 20:30 au forum des images à Paris, dans le cadre du festival Carrefour du cinéma d'animation.

Mise à jour du 21 mai : Le film sera disponible en DVD et Blu-Ray le 24 septembre 2014.

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Commentaires

Tenshi
05 Décembre 2013
13:25

Je te hais. Cordialement. xD

Ceci dit,tu me donne encor eplus envie d'aller le voir ! Vivement la sortie. Ca me rappelle quand j'avais vu La Colline Aux Coquelicots 2 mois avant aussi. Et j'avais hâte de le revoir (c'est l'effet Miyazaki!)

Molly
05 Décembre 2013
13:26

Je l'ai vu y a pas longtemps aussi et j'en ressors comme tu dis "mélancolique"
Je l'ai trouvé très personnel aussi, s'inspirant encore plus de la vie de Miyzaki. Je ne sais pas ce que tu en pense ?
Mais il est tellement magnifique.

Noy
05 Décembre 2013
13:33

Ah mais c'est aujourd'hui l'avant-première !! :)

24 Janvier 2014
09:37

J'ai toujours aimé les films policiers de réalisation japonaises, les scénarios sont palpitants, concernant les mangas je suis plutôt de type Ghost in the Shell.
J'ai découvert Miyasaki avec Le vent se lève , j'ai aimé l'histoire mais le scénario était trop prévisible d'entrée de jeu, et je doutais que cela allait avoir à parler de la guerre ..... il a voulu que le même jour Ponyo passe à la tv où j'ai vraiment accroché sur le coté fantastique. Les qualités des dessins sont tout de même remarquables!

Will
27 Janvier 2014
20:22

Bonjour Gael!

Je ressors à l'instant de la projection de ce film magnifique. Je ne vais pas exprimer mes impressions ici tant ton analyse du film est déjà juste et précise, je ne trouve rien à ajouter.

Seulement j'ai une question (certes un peu bête) qui me trotte dans la tête depuis une certaine scène du film. Attention cette question n'a que peu de rapport avec le dit film mais comme je ne parviens pas à trouver la réponse, je m'en remet à un spécialiste.

Comme toi, je suis un grand fan de la série Zelda et, je ne sais pas si ce détail t'aura échappé ou non mais, lors de la cérémonie de mariage de Jiro et Naoko, la mère porte un kimono noire avec le symbole de la "triforce" doré dessus. Quel est la signification de ce signe au Japon hormis d'être le symbole d'un jeu vidéo.

Je te pose cette question car, lors de mon voyage au Japon, je suis également tombé sur ce symbole qui ornait un sanctuaire lors d'une escapade à Fushimi Inari. Je me dis qu'il doit donc bien avoir une signification à ce symbole hormis celle du jeu vidéo bien connu.

Merci d'avance pour tes lumières!

27 Janvier 2014
21:01

Bonjour Will,

Le symbole de la Triforce dans les jeux Zelda s'inspire très largement de l'emblème du clan Hôjô, une famille qui régnait sur le shogunat au Japon pendant l'ère Kamakura (autour du XIIIe siècle).
C'est ce qui explique qu'on le retrouve dans des édifices sur l'archipel, ainsi que sur des vêtements traditionnels.

Will
27 Janvier 2014
22:20

Merci Gael!

Je ne savais pas du tout cela! Tu m'as donné envie de m'y intéresser de plus près!

Encore merci pour cette réponse bien documenté et aussi pour l'ensemble de ton travail sur le site, toujours au top!!

Mohamed
30 Janvier 2014
07:26

Merci Gaël pour cette critique très enrichissante ! Je suis moi même aller voir le film et je ressens à peu près les mêmes choses que toi après son visionnage . Seulement voilà , j'ai aussi trouvé que le film traînait en longueur et en explications parfois superflus ce que rendait certaines scènes imbuvables ( la relation entre Jiro et Nahoko est une illustration de ce que j'avance ) parce que oui , même si Le Vent se lève est une oeuvre très ancré dans le réel , on a beaucoup de mal à s'identifier au personnage de Jiro qui a parfois des sortes de crises de schizophrénie ( les rêves avec l'ingénieur italien ) de plus c'est un égoïste qui ne va pas hésiter à forcer sa femme à rester près de lui alors qu'elle est très malade !

Bon sinon mis à part cela , j'ai aimé le film mais je suis déçu que ce soit le dernier Miyazaki car pour moi c'est l'un de ses plus mauvais film alors qu'il y avait vraiment matière à traiter ... Dommage donc !

Sabrina
01 Février 2014
11:54

Je suis allée voir ce film car je suis une inconditionnel des studios gibbli mais " le vent se lève " me laisse un arrière goût je n arrive pas a trouver se qui me manque. Ou comme tu le disais gael c est trop proche de la réalités et cela a manqué de sa magie je trouve que l histoire mériterai d être approfondi.
Mais cela ne me retiendra pas de l'acheter en blue Ray dès sa sortie

Porco Bianco
03 Février 2014
17:27

Il y a de très belles scènes, une jolie animation, mais j'ai été gêné par le scénario.

Certains de ses éléments sont juste effleurés. Je pense à ce qui est peut-être un espion allemand rencontré dans un hôtel de campagne japonais; au renégat ingénieur allemand. Le premier prototype conçu par Jiro a fini détruit dans un test. Cela n'a pas l'air de le gêner… sauf s'il est parti à la campagne pour fuir la réalité et son échec (qu'à l'écran personne ne lui reprochera). Tout a l'air de glisser sur lui. Il est tellement distant par rapport à la réalité que le risque est que le spectateur en fasse de même et se détache du film. La conception d'avion, élément central du scénario pendant une heure et quart, passe au second plan derrière la romance de Jiro et Nahoko. Romance à l'eau de rose. À mon avis le film aurait gagné à se recentrer sur l'aéronatique et à couper certaines scènes avec Nahoko. Au début de l'histoire Caproni dit à Jiro dans un de ses rêves que les avions ne devraient pas servir à faire la guerre, ni à transporter des gens ou des marchandises mais à susciter du rêve. Je pensais que telle était la problématique du film, mais non. Construire des avions de guerre ne semble pas provoquer de cas de conscience chez Jiro.

J'ai aussi été gêné par certains dialogues trop explicites.

Y a-t-il un attrait de Miyazaki pour l'Italie ?

Salomé
05 Février 2014
19:35

Le film est vraiment bien, même si différent des autres films de Miyazaki par son univers qui semble plus réel car rattaché à des évènements vraiment marquant comme tu le disais : la seconde guerre mondiale.
J'aime bien le coté magique des rêves. Mais je trouve tout de même qu'il manque quelque chose, certains moments que je étaient assez longs. Peut être un peu plus d'action aurait été la bienvenue. Cependant je ne suis pas déçue de la fin que j'ai beaucoup aimée

Shinyuee
22 Février 2014
20:12

J'ai vu le film cet après midi, et... je ne sais pas, quelque chose m'a dérangé. J'ai tout adoré, évidemment, mais je ne sais pas pourquoi, j'étais un peu frustrée. En réalité, je n'ai pas retrouvé certaines choses des films de Miyasaki. Alors oui, c'est normal, d'un certain côté. Nous ne sommes pas dans une histoire fantastique, comme on en a l'habitude, et du coup l'ambiance change aussi beaucoup... alors je ne sais pas si c'est ça qui m'a dérangé, mais c'était assez étrange.
Mise à part ça, ce film m'a énormément plu, j'ai failli verser quelques larmes à la fin, les paysages étaient réellement sublimes, et j'ai vraiment aimé les personnages.
Alors je ne sais pas si c'est juste moi ou si Miyasaki à cherché à faire quelque chose de différent pour son dernier film, mais bon, dans tout les cas, c'est une belle fin à son histoire, et je trouve que le titre de ce film va bien à cette idée...

Mengsho
03 Mars 2014
14:19

Merci Gaël pour ce post très intéressant.
Je viens de voir le film, et je reviens vers ton article...
Ya quelquechose qui n'a pas marché pour moi, dans ce film, impossible de dire quoi....
et pourtant, un phénomène étrange, s'est produit, j'étais obligée de faire un effort de distanciation de la mise en images car j'avais l'impression d'être dans des paysages réels....sublimes.....mon Japon....
Pourrais-tu me donner le nom en Japonais du titre de ce film, écrits en Kanjis,
avec sa version française" Le vent se lève, il faut tenter de vivre" que je voudrais calligraphier.
Le titre dit toute la philosophie
merci

03 Mars 2014
16:32

Le vent se lève 風立ちぬ
Il faut tenter de vivre いざ生きめやも

Praline
23 Avril 2014
18:57

Ah, là, là... Quel pincement au cœur : le dernier film du maître. J'ai été le voir deux fois au cinéma en guise de célébration (VO et VF). En ce qui me concerne : ce sont surtout les premières minutes du film qui m'ont faite verser des larmes (l'émotion des images couplées à la musique d'Hisaishi).

Bien que très différent des précédents, on peut dire que ce film sert de conclusion à l'œuvre de Miyazaki. Cela se traduit à première vue par les thèmes qui lui sont chers : les engins volants, les effets dévastateurs de la guerre, le travail, la puissance vivante des éléments naturels, l'archétype du couple... On peut d'ailleurs noter un pas en avant en ce qui concerne ce dernier point (je n'en dis pas plus)...

Tout admirateur zélé aura sans doute remarqué des plans ou des séquences rappelant les précédents films (un peu comme des motifs épars qui nous font voyager à travers ses différents univers).

Et puis nous avons cette immersion dans un réalisme encore jamais vu jusqu'à lors, et pourtant imprégné de fantastique. Sans oublier la mise en scène de personnages adultes. C'est un peu "le passage à l'âge adulte" de Miyazaki, traduisant un profond désenchantement. Vu comme ça, je trouve que cette conclusion se tient.

Je pense que pour comprendre la réelle portée de ce long-métrage, il faut s'être penché sur son œuvre et avoir cherché à saisir l'essence de son monde.

(après... ce n'est que mon point de vue)

MacGivre
26 Juin 2014
21:36

Ce film m'a déçu, mais c'est de ma faute, j'attendais un film dans l'esprit de Porco Rosso : beaux paysages, musiques envoutantes, chorégraphies aériennes incroyables, humour... Non, ce film est plus "réel", seule les scènes de rêve apportent une touche de fantastiques.
Et puis le romantisme, c'est pas ma tasse de thé.
Les bruitages à la bouche m'ont surpris, ça fait étrange : alors que l'ensemble fait très fidèle à la réalité, les bruitages sont fait à la "Alain Chabat"...
Ok, en l'écrivant je viens de comprendre ce qu'il me manque dans ce film par rapport à Porco : la magie du bruit des moteurs, le bruit du vent sur les ailes, le bois qui craque... Miyazaki aurait-il fait cela pour qu'on ne tombe pas amoureux de ces machines là ?

Film sympathique mais ne restera pas culte à mes yeux.

MacGivre
26 Juin 2014
21:43

J'oubliai : la musique à consonance italienne m'avait donné espoir d'un Porco, mais au contraire, là je ne la trouvais pas vraiment en adéquation avec les lieux d'action du film...

YukiMichi
01 Mars 2015
01:53

Ce film est magnifique, Il mari a la perfection joie et tristesse dans un décor et un scénario tout à fait resplendissant. Pour avoir laissé couler quelques larmes, c'est pour ma part le meilleur de tout les Miyazaki. (je les aient tous vue)...

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