Le Château Ambulant (analyse)

Une libre adaptation parfois mal comprise

Pendant la production du Voyage de Chihiro, le Studio Ghibli décide que leur prochain film sera l’adaptation d’un roman de Diana Wynne Jones, auteure britannique de romans fantastiques (décédée depuis, en 2011). Ce roman, c’est Le Château de Hurle ou Howl selon les versions, publié en 1986. Aux origines du projet, la réalisation est confiée à un intervenant extérieur : Mamoru Hosoda, animateur reconnu et réalisateur jusqu’alors de deux films de la franchise Digimon.

Hosoda abandonnera le projet alors que le storyboard était pourtant avancé, officiellement suite à une mésentente sur la forme donnée au film ; on raconte toutefois que le jeune réalisateur ne s’entendait pas avec l’animateur-clé du Studio, Katsuya Kondo. On retrouvera Mamoru Hosoda aux commandes du sixième film One Piece (semble-t-il une vision allégorique de cette aventure dans lequel les « Chapeaux de Paille » affrontent des tricheurs) puis de films plus personnels : La Traversée du Temps, Summer Wars et Les Enfants Loups.

Le Château Ambulant est donc laissé en friche quelque temps avant d’être récupéré par Hayao Miyazaki en personne, début 2003. Le maître fournira sa propre version, inspirée du roman original mais qui raconte sa propre histoire, comme un patchwork de plusieurs idées moins au service d’un scénario omnipotent que la livraison de plusieurs explorations de l’existence. Au final, Le Château Ambulant est un film ardu, même aux habitués de l’univers de Miyazaki, qui semble parfois vouloir articuler différentes visions difficiles à assembler, ou encore présenter un dénouement trop convenu.

Ce neuvième long-métrage de Miyazaki reçoit un bon accueil du public japonais à sa sortie au cinéma, sans égaler toutefois celui de Chihiro mais se rapprochant de Mononoke. Au bout de quelques semaines d’exploitation, les entrées s’essoufflent à cause d’une critique globalement moins dithyrambique et peut-être surtout d’un bouche-à-oreille moins favorable. Le Studio Ghibli, qui n’avait pas fourni de dossiers de presse pour que les journalistes ne s’en inspirent pas aveuglément, arguera que Le Château Ambulant a été mal compris et critiqué pour ses choix iconoclastes. Chacun ira de son propre avis.

Des personnages à l’apparence complexe jusqu’au château lui-même

Comme dans beaucoup de films de Miyazaki, les personnalités des protagonistes se basent sur leurs propres expériences préalables. Mais Le Château Ambulant tente de s’appuyer sur une déconstruction des caractères via la perte de certains repères. L’apparence physique de Sophie en est un des exemples les plus évidents.

Son personnage, central, tourne beaucoup autour du déterminisme et de la liberté de choix. Dans le monde d’Ingary où elle vit, l’aîné de trois enfants est destiné à devenir celui qui échouera dans ses aspirations. Sophie, pourtant excellente chapelière, ne trouve pas de satisfaction dans cette vie routinière. La rencontre avec Hauru, puis surtout la malédiction de la sorcière, lui apparaissent rapidement comme un nouveau tremplin voire une libération, alors que cela serait sans doute vécu comme un terrible sort chez nombre d’autres personnages. Jamais Sophie ne semble-t-elle montrer de la tristesse ou du remords à quitter sa vie : sa décision rapide sonne presque comme un soulagement. La perte d’une soixantaine d’années physiques ne semble pas lui peser tant que cela ; au contraire, elle dit se sentir plus sereine, n’avoir presque plus rien à perdre. Elle sait désormais prendre le temps de s’arrêter pour contempler, comme l’explique cette scène au lac. C’est un pied-de-nez intéressant à l’omnipotence de l’apparence et de la consommation par le "zapping" chez toute une jeunesse, à commencer par les Japonais. Le personnage de Sophie, doublé par Chieko Baishô (63 ans lors de l’enregistrement) montre une dualité, évidemment, parmi les plus fortes rencontrées chez Ghibli... en apparence seulement.

Hauru rentre également dans ce code du costume. Imaginé comme un sorcier puissant voire cruel, il s’avère en réalité pleutre, superficiel, puéril (nous y reviendrons un peu plus tard) et parfois cossard. Lui aussi est obnubilé par son apparence. Il change d’identité, d’abord pour servir différentes factions, mais également pour fuir ses responsabilités. Une certaine forme de narcissisme se ressent également dans son aspect physique : bien au-delà de sa transformation en « monstre », il change plusieurs fois de couleur de cheveux, poursuivant une forme de fuite en avant qui le conduit petit à petit à s’éloigner de valeurs plus solides et surtout de sa vraie nature. Pas étonnant que le choix de doublage se soit porté sur Kimura Takuya, un jeune acteur / chanteur / idole de nombreuses adolescentes au Japon.

Les deux protagonistes ne sont pas les seuls à rentrer dans ce jeu des masques. Marko n’interagit pas avec l’extérieur sans se grimer en vieillard. Navet cache un prince sous la forme banale et muette d'un épouvantail. Même Sulimane, la magicienne qui se présente d’abord comme une vieille femme paisible, cache une redoutable sorcière aux intentions très politiques et peu humanistes. La Sorcière des Landes, elle, vit un processus inverse : cachée derrière une seconde peau, son moindre effort la fait se liquéfier, poussée par Sulimane pour redevenir une grand-mère démachiavélisée. Savoir lire à travers le costume des personnages du Château Ambulant, c’est savoir décoder leurs intentions et les rouages qui les font s’interagir.

Mais le personnage souvent oublié du casting, c’est le château lui-même, pourtant véritable liant et métaphore unique de beaucoup de codes du film. Jusqu’à son apparence est trompeuse : Hayao Miyazaki a dessiné d’abord le haut du château, puis les éléments constitutifs un par un, et enfin les raccords, imaginant une esthétique sans penser à l’intérieur. C’est pourquoi il peut sembler étrange qu’il n’y ait que deux étages à l’intérieur alors que l’extérieur apparaît si vaste. Cette vision irréelle du château est à l’image de celle du film : un patchwork incroyable difficile à appréhender, mais pourtant si généreux une fois qu’on commence à l’apprivoiser.

Le monde imaginé par Miyazaki est directement inspiré de Colmar et de l’Alsace, où l’équipe de production a passé du temps, un an après la sortie de Chihiro. Cet environnement, exotique pour les Japonais, a tendance à moins résonner avec les mondes fantasques habituels pour les Occidentaux, en particulier les Français, car plus proche de notre vie quotidienne et de notre inconscient collectif.

Que se passe-t-il vraiment autour de Hauru ?

Comme cela est montré lors de la séquence du flash-back, Hauru a formé un pacte avec Calcifer, esprit du feu (probablement un yôkai pour assumer sa filiation avec les prérogatives du Studio Ghibli). Les termes de ce pacte sont clairs : Calcifer devra le servir, en échange du cœur de Hauru. Ce dernier se retrouve donc privé d’un organe physique mais également de tout son levier émotionnel. Ce qui explique le comportement de Hauru, c’est tout simplement qu’il est sans cœur, et resté coincé émotionnellement dans son enfance.

Mais ce que l’on comprend également à travers cette scène, c’est que lors du pacte, Hauru et Calcifer ont eu une vision du futur de Sophie qui leur a demandé de les attendre. À son arrivée au début du film, ils sont donc bienveillants à son égard car ils se doutent qu’elle tiendra un rôle capital dans la libération de leur pacte… sans toutefois qu’ils ne puissent le verbaliser, leur malédiction les en empêchant.

Au-delà de ce triangle, il y a tout un regard sur la guerre, présentée de manière très globale et presque éloignée. Mais le caractère qu’elle partage avec lui, c’est son absurdité : débutée sur une querelle d’égo de sorciers, elle balaye des hommes (les soldats), détruit des vies de l’intérieur (Hauru) et met surtout en lumière la fracture monumentale qui se crée entre les dirigeants et les populations. Cette lutte de pouvoirs semble être un passe-temps de magiciens alors marionnettistes, alors que les véritables régents ne paraissent même pas concernés (l’attitude du Roi, enjoué et absolument pas concerné, est très frappante). À mon sens, Miyazaki aborde moins la thématique du Tombeau des Lucioles que celle de la vacuité des guerres en général, jusqu’à celles du début de XXIe siècle.

À la fin du château ambulant, Sophie comprend que la clé se trouve dans la déconstruction ; c’est ce qu’elle fait avec le château, afin de le « délier » des villes avec lesquelles il était associé. Ne pas oublier, mais faire table rase permet de repartir sur un pied plus sain. C’est ce qui conduit à un happy-end parfois jugé trop facile et rapide : le baiser de Sophie qui permet à Navet de redevenir prince montre qu’un seul rouage peut débloquer toute une guerre.

À la fin du film, le retour de Sophie à un état physique correspondant à son âge réel marque ce qui semble être une notion clé pour Miyazaki : plus en accord avec elle-même, malgré ses cheveux désormais blancs, elle apparaît donc bien plus belle aux yeux de tous. Une note plus étonnante est l’aboutissement et l’assomption de l’amour formé entre Sophie et Hauru, absolument inédit dans la filmographie de Miyazaki et que l'on retrouvera, quoi que plus enfantin, dans Ponyo.

Hauru no Ugoku Shiro (Hayao Miyazaki - 2004)
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10 commentaires
Publié par Gael
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Gael est le fondateur et responsable de la publication sur Kanpai. Amoureux de la culture japonaise au sens large, il voyage au Japon régulièrement depuis 2003 et partage ses infos, bons plans et un certain regard sur l'archipel nippon.
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10 commentaires sur cet article
Lana
30 Novembre 2012
12:31

Comme toujours, merci pour cette excellente analyse ! J'ai appris tant de choses... j'ai vu le film deux fois, mais n'avais pas été aussi loin dans l'exploration de l'univers^^

Effectivement, on sent, très vite, la déconstruction, et à tous les niveaux. Ces gens qui guerroient comme on se rendrait à une fête, Hauru, d’apparence très détachée et fantasque, toujours dans l'excès, qui se révèle être très fragile.
J'ai beaucoup aimé cette approche, comme tu dis, ce patchwork. La seule chose que je regrette, c'est que Sophie devienne la bonne à tout faire du château : est-ce parce qu'elle est une femme ?

30 Novembre 2012
13:34

Je ne pense pas que Miyazaki voulait nous montrer Sophie comme la bonne à tout faire, mais plutôt comme celle qui remet de l'ordre dans un château qui en avait bien besoin ; elle agit comme la clé des rouages bloqués.

Lana
04 Décembre 2012
10:25

Ton point de vue est intéressant... je n'avais pas vu les choses sous cet angle.
Donc en fait, Sophie deviendrait une sorte de "pierre angulaire" qui réunirait tous les éléments "hétéroclite" (le château en lui-même est un assemblage audacieux de bric et de broc). Sur un plan plus profond, elle permettrait enfin à Hauru et Calcifer de "renouer" avec eux-mêmes... ?

En tout cas, merci pour ton point de vue ! Effectivement, ça se tient bien. Et puis comme tu dis, on voit comme Sophie est indispensable; très vite, Hauru et sa maisonnée l'adoptent.

Célila
07 Août 2013
13:39

C'est mon film préféré des Studios Ghibli, et avec cette étude éclairée je comprends mieux pourquoi ^^
Merci beaucoup.

blanchet
03 Novembre 2013
22:32

Très bon site . :-D . Il est pourtant dommage que la vidéo ne soit pas raccorder a a page . :-)
Sinon rien a redir . ♥

Yuukitsune
13 Décembre 2013
23:31

Super analyse.Je n'avais pas bien compris la fin mais maintenant je comprend,merci.J'adore les films de Miyazaki,mais "Le Château ambulant "est mon préférer!!

Rartroz
20 Décembre 2013
14:48

Merci beaucoup pour cette analyse.
J'ai beau avoir vu ce film plusieurs fois en Français et en Japonais, la logique globale du film m'échappait complètement!!!

mitsuki
29 Janvier 2014
14:52

Merci beaucoup pour cette analyse j'ai découvert ton site que récemment en cherchant des informations pour préparer mon voyage au Japon au mois de mai. J'adore ce film c'est mon préféré j'ai aussi réussi à me procurer le livre en Français mais j'arrive toujours pas à comprendre quelque chose : qu'est-ce qui rompt le sort de la sorcière des landes? J'ai ma petite idée mais je suis pas sûr.

Rartroz
21 Octobre 2014
09:24

De ce que j'ai lu de l'article j'imagine que c'est Sophie elle même qui rendait le sort possible en se complaisant dans sa vieillesse. Donc quand elle a commencé à se sentir belle et amoureuse elle est redevenue jeune naturellement parce qu'elle se voyait comme tel. C'est en quelque sorte comme si le sort suivait son état psychologique (arrêtez moi si vous trouvez que je dis une bêtise XD)
D'ailleurs on a un peu le même principe dans Porco Rosso de la transformation physique provoquée par le personnage lui-même.

jessica
13 Septembre 2014
01:33

merci pour cette analyse vraiment tu rapporté tous les point

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