Le Château dans le Ciel (analyse)

Le Château dans le Ciel (analyse)

Laputa (Hayao Miyazaki - 1986)

Publié le 01/08/2012
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Gael est le responsable de Kanpai depuis sa création. Amoureux de la culture japonaise au sens large, il voyage au Japon régulièrement depuis 2003 et partage ses infos, bons plans et un certain regard sur le Japon.

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Balse Bloc Laputa Le Château dans le Ciel - Laputa Le Château dans le Ciel - Pazu et Sheeta Dora Laputa Laputa Le Château dans le Ciel Mort de Muska dans Laputa Muska Laputa Pazu et Sheeta dans Laputa Pazu et Sheeta Robot de Laputa avec Pazu et Sheeta Robot Laputa Pazu et Sheeta - le Château dans le Ciel

Laputa : de Gulliver à Miyazaki

Les origines du Château dans le Ciel remontent notamment aux célèbres Voyages de Gulliver écrits en 1721 par l’Irlandais Jonathan Swift. Dans la troisième des quatre parties, intitulée Voyage à Laputa, l’île éponyme flotte dans les cieux (proche du Japon) ; elle est notamment une représentation de la perte du sens commun des hommes ayant abusé de philosophie spéculative. Mais selon le récit, son rôle dominateur est très fort, à tel point que le placement de Laputa permettrait de priver les habitants de la Terre de soleil ou de pluie, pouvant aller jusqu’à écraser totalement les villes rebelles pour asseoir sa domination. Hayao Miyazaki n’aurait pas lu cette partie des Voyages de Gulliver mais l’idée d’une île céleste l’avait séduit dans sa jeunesse.

Les robots gardiens du château seraient une référence à celui imaginé pour la série animée Lupin III. On les rapproche également de la machine du Roi et l’Oiseau, film d’animation de 1980 réalisé par Paul Grimault (et écrit avec Jacques Prévert), dont Miyazaki n’a jamais caché être un admirateur. On peut retrouver une représentation en taille réelle d’un de ces robots, sur le toit du Musée Ghibli à Tokyo. Miyazaki fait également un clin d’œil à Nausicaä en montrant quatre renards/écureuils qui jouent sur le robot, dans le jardin de Laputa. Ces petites bêtes sont graphiquement identiques à Teto, l’animal de compagnie de Nausicaä.

L’autre inspiration provient du manga Sabaku no Maô (« Satan du Désert ») publié par Tetsuji Fukushima entre 1949 et 1956, et que Miyazaki lut pendant son adolescence. L’une des intrigues de ce manga tourne autour d’un bijou qui permet de voler. C’est ce que l’on retrouvera dans le film à travers, évidemment, les cristaux de Laputa et la pierre de Sheeta.

Partant de ces deux bases, Miyazaki voulait toutefois imaginer un monde terrestre qui lui soit propre, situé autour de la Révolution Industrielle à la fin du XIXè, début du XXè siècle. A l’initiative du producteur Isao Takahata, une partie de l’équipe du film a donc effectué un voyage dans la vallée de Rhondda au sud du Pays de Galles, dont seront inspirés les décors de la ville minière où travaille Pazu. Lors de ce voyage, Miyazaki a été touché par le mouvement de grève initié par les mineurs, face aux difficultés du métier et sa mort lente. L’auteur étant lui-même un ancien syndicaliste, il a voulu retranscrire les difficultés rencontrées, mais aussi la sympathie et le courage des mineurs dans le film.

Pour ce qui est du jeune couple de héros, Miyazaki souhaitait que son film puisse être vu et accessible à des spectateurs plus jeunes que Nausicaä. En revenant à un cinéma d’action moins spirituel, il donne un âge plus jeune à ses protagonistes. Ce couple de préadolescents rappelle sa propre série Conan le Fils du Futur, et inspirera également son idée originale dans Nadia le Secret de l’Eau Bleue en 1990 avec le studio Gainax.

Un des frères de Hayao Miyazaki aurait également confié que les pirates sont une représentation de la fratrie du réalisateur, et que leur cheffe, Dora, serait inspirée de leur propre mère.

Avant de s’appeler Laputa Le Château dans le Ciel, le film a eu plusieurs titres au cours de la production : Pazu et le Mystère de la Pierre volante, Pazu et la Prisonnière dans le Château du Ciel puis Pazu et l’Empire Volant. Le titre de la version internationale par Disney devient seulement Le Château dans le Ciel car en espagnol, « Laputa » peut vouloir dire « la prostituée » de manière vulgaire.

Laputa fera 140.000 entrées de moins que Nausicaä au Japon (soit -16%), c’est d’ailleurs le film qui aura le moins rapporté au Studio Ghibli dans les cinémas de l’archipel nippon. Il reste cependant très apprécié du public japonais, et Miyazaki l’aurait cité comme son Ghibli préféré.

Pour sa treizième diffusion à la télévision japonaise, le 9 décembre 2011, le réseau social Twitter a battu son record de tweets par seconde avec le chiffre impressionnant de 25.088, au moment où Pazu et Sheeta prononcent le mot « Balse » (l’incantation à la fin du film). Le record précédent, établi au moment de l’annonce de la grossesse de la chanteuse américaine Beyonce, était de 8.868 tweets par seconde !

Pour la petite anecdote, Mayumi Tanaka, la doubleuse de la voix japonaise de Pazu, est également celle qui prête sa voix à Luffy, héros de la série animée à succès One Piece.

Le courage de sortir de l’enfance

Le Château dans le Ciel est avant tout un récit du passage à l’âge adulte. Cette phase, généralement ressentie comme difficile, est ici traitée comme une série d’aventures qui procurent de la liberté, mais font prendre conscience de la responsabilité des prises de décision.

Pazu est courageux et volontaire, il vit seul malgré son jeune âge. La famille de son patron et l’ensemble du village montrent une solidarité et un courage qui transparaissent dans le caractère de Pazu. Mais il semble parallèlement aspirer à des aventures plus trépidantes, comme le montre son excitation lorsqu’il raconte l’approche de la légendaire Laputa par son père. Il fait également preuve de capacités intellectuelles hors normes pour son âge, en témoigne la réalisation d’un aéronef dans son atelier. Dès sa rencontre avec Sheeta, par empathie pour l’histoire de la jeune fille, il décide de la protéger de ses poursuivants, quitte à se mettre en danger. Il comprend rapidement qu’il aura besoin d’une alliance pour parvenir à sauver Sheeta et atteindre Laputa ; ses capacités de discernement et sa connaissance des rapports sociaux lui font choisir les pirates tout en sachant qu’il s’y associe seulement pour cette aventure, ce que Dora a bien compris elle aussi, comme il l’explique à Sheeta dans le cerf-volant.

Pazu et Sheeta, tous les deux orphelins, ont plusieurs figures de la parentalité qui les élèvent pendant le film. D’abord, le patron mineur de Pazu qui lui enseigne le métier et l’investissement de soi. Ensuite, Papy Pom pour un aspect plus historique voire plus spirituel. Enfin, le couple (qui n’en est pas un) de Dora et Pépère : elle pour l’aventure puis un côté maternel affectif, lui pour une confirmation de l’apprentissage mécanique de Pazu. Savoir construire, entretenir et réparer les machines volantes dans le monde de Laputa, c’est savoir maîtriser le vecteur de sa liberté.

Pour Sheeta plus particulièrement, la transition vers l’âge adulte, c’est la compréhension et l’assomption de l’héritage royal, l’amour de toute forme de vie et le don de soi potentiellement jusqu’au sacrifice, dans le rôle de Princesse de Laputa qui coule dans ses veines. Mais le monde des adultes n’est pas aussi sombre que le laisse à penser Muska : la fratrie des pirates qui aiment à se battre, redeviennent doux comme des agneaux face à la candeur et la beauté de Sheeta. Et même Dora, déterminée jusqu’à en être parfois écrasante, ne peut réprimer sa fibre maternelle pour aider le couple de protagonistes durant toute la seconde moitié du film. On retrouvera ces mêmes pirates, faux méchants, dans Porco Rosso ; quant à Dora, on lui trouve une relecture dans la Yubaba du Voyage de Chihiro. Muska sera d’ailleurs, après le comte de Cagliostro, le second et dernier « méchant » à mourir sous la plume de Miyazaki.

Ce passage à l’âge adulte est également représenté de manière discrète dans le traitement de progression du film. Les premières séquences (matinée de Pazu et Sheeta, bagarre entre villageois et pirates, course-poursuite dans les mines) sont traités comme du manga eiga à la Tôei Dôga, presque de manière comique, alors que la suite (à partir de l’enlèvement de Sheeta) donnent un ton beaucoup plus sérieux. Thématiquement, contrairement au visuel, on passe de l’aérien au terrestre, du vertical à l’horizontal, des envolées encore inconscientes jusqu’à la peur du vide et de la chute fatale.

Les dangers du pouvoir écrasant

Le film est également une critique de l’appât du gain sans respect pour la nature. L’ensemble de l’armée et ses militaires sont présentés comme une communauté de benêts, avec à leur tête un général plus idiot que méchant. Leurs actes à tous sont vides de sens, non conscients de la portée historique de leur arrivée sur Laputa, cherchant seulement à piller les trésors sans aucun respect pour la vie au sens large. Miyazaki les présente comme une masse sans réflexion personnelle (critique de la société japonaise ?), aussi abrutie dans la décision destructrice de groupe que dans la fuite lâche.

Mais Le Château dans le Ciel, c’est aussi une critique de la quête d’un pouvoir aveugle. Laputa, qui est au début une légende céleste, devient une métaphore de la déchéance au fur et à mesure que des éléments de son histoire sont rassemblés. Car Laputa est le vestige d’une civilisation qui a cherché (et réussi) à régner sur la Terre. Les Laputiens contrôlaient une technologie extrêmement avancée. Il y a d’abord ce cristal à la puissance démesurée, qui permet de faire voler un arbre gigantesque, ainsi que le jardin et la construction qu’il abrite. Puis, ce bâtiment aux murs sans tain : on n’y voit pas l’intérieur depuis l’extérieur, mais l’inverse est possible comme montré lors de l’exploration de Pazu et Sheeta. Ensuite, évidemment, des robots géants au pouvoir destructeur et aux capacités hors normes, telles que le vol, une résistance extrême aux attaques ou encore une autonomie qui semble corrélée à la présence d’un cristal de Laputa dans les parages. Et enfin, cette arme au bas de l’île, pointée vers la Terre et projetant ce qui semble être un tir de laser pour une déflagration terrible, qui rappelle la bombe atomique. La portée de cette arme est telle que, Muska le rappelle peu avant de s’en servir, il s’agirait du « feu sacré qui détruisit Sodome et Gomorrhe », ainsi que des « flèches du Paradis qui rasèrent Ramanaya, Indora et Atlantis ». Cet armement aurait permis à Laputa de s’imposer en contrôle de la Terre, depuis une position céleste, donc métaphoriquement déictique et répressif. C’est cette même idée qui est partagée dans les Voyages de Gulliver.

Pourtant, sept-cents ans avant les évènements du film, l’île de Laputa fut désertée et (une partie de ?) ses habitants revint sur Terre. Sheeta et Muska sont deux lointains descendants de la famille royale Laputienne. L’explication de ce retour à la Terre est donnée par Sheeta elle-même en toute fin du film, selon le chant dont elle s’est souvenue. En s’éloignant de la nature et de la terre nourricière, les habitants de l’île se sont perdus et l’on peut imaginer la vacuité de leur position d’alors.

L’acte final commun des deux jeunes protagonistes vient entériner leurs volontés traduites dans leurs actions au long du film. Pazu a pu avérer la légende et valider le témoignage de son défunt père. Sheeta, elle, a pu renouer avec ses ancêtres et comprendre les erreurs qu’ils ont commises. La destruction de l’arme à la fin est un acte cathartique en ce sens qu’il libère Laputa de son excroissance technologique, lui ôtant ainsi son rôle d’arme de guerre et son emprise sur le Terre, lui soustrayant ce poids qu’elle ne méritait plus de porter. Il en reste un arbre géant (Yggdrasil ?) et le jardin qu’il abrite dans lequel les robots, dont la fonction semblait si destructrice, profitent avec sérénité de leur existence jusqu’à la fin en protégeant les autres formes de vie, comme ce nid d’oiseau, et en vivant en harmonie avec la faune et la flore.

La nature, lentement et délicatement, a ainsi su reprendre ses droits sur la technologie.


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8 commentaires
  1. Par Brice
    le 1 août 2012 à 14:39

    Bizarrement je n’ai jamais accroché sur ce Ghibli. Pourtant joli, mignon voire attendrissant. Seulement voilà, des passages à vide, un final peu abouti m’ont empêché de vraiment y prendre le plaisir que m’ont apporté d’autres comme Kiki, Totoro ou encore Nausicaa.

  2. Par Nah
    le 1 août 2012 à 14:50

    Tout simplement le meilleur Ghibli.

  3. Par AnbuYuu
    le 1 août 2012 à 15:29

    J’ai beaucoup aimer « le château dans le ciel ainsi que le château ambulant , surtout la mère des pirates qui ma bien fait marré :) . Moi aussi je pensé a la même choses au niveau de « LaPuta » du côté Espagnole.. Pour ma part quand je le regarder avec mon frère quand on entendais Pazu dire « LaPuta » on pouvais pas s’empêché de pensé a Sheeta et rigoler comme deux con ! x »D …Bwef lorsque j’étais au Japon j’ai raté mon excursions au Musée Ghibli en plus T_T

  4. Par Thibault
    le 1 août 2012 à 16:15

    Magnifique film. Très bonne analyse des messages que voulais faire passer l’auteur. Tout simplement un des meilleurs films que j’ai eu l’occasion de voir, on ne s’en lasse pas.

  5. Par Lutty
    le 3 août 2012 à 14:08

    Premierement, merci pour cette analyse! J’ai beaucoup aimé ce film, et les musiques sont superbes! J’admire Hayao Miyazaki-San pour ce qu’il fait… Il a tout mon respect! Après tout, c’est grâce à lui que je suis tombée dans ce magnifique univers qu’est le Japon, en regardant Le Voyage de Chihiro, dès mes 5 ans!

    Oui, c’est vrai que j’avais déjà vu que Mayumi Tanaka avait été la Seyuu de Pazu! Étant une grande fan de One Piece, j’ai essayé de chercher ce magnifique film en Vostfr, en vain… J’ai cherché sur de nombreux sites, mais il n’est apparu sur aucun.

    Quelqu’un sait où je pourrais le trouver? En Streaming ou Téléchargement, sa m’est égal. Merci d’avance!

    • Par Gael
      le 3 août 2012 à 14:32

      Pas de liens streaming ou téléchargement sur Kanpai !
      Puisque tu admires Miyazaki, autant rétribuer son travail et profiter de ses films dans la meilleure qualité possible. Le Château dans le Ciel est d’ailleurs sorti en Blu-Ray, trouvable à petit prix sur Amazon.

  6. Par Lutty
    le 25 août 2012 à 17:47

    Oui, c’est ce que j’ai fait, merci beaucoup! Par contre, la version votre reste introuvable… Dommage!

  7. Par Arnaud Roman Chloé
    le 22 décembre 2013 à 15:01

    Votre site est bien mais ce Que je trouve nul c’est qu’on peut pas regarder le film

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