Discussion avec Erwan CARIO (Libération)

Il y a ceux qui s’improvisent journalistes. Dans notre presse spécialisée, ils fourmillent, fautes en tout genre dans la main gauche, vide de l’analyse du côté droit, et suivis de près par le désintérêt du discours.

Et puis il y a ceux qui le sont vraiment. Erwan CARIO en est (des véritables journalistes). Depuis quelques années, il écrit pour la rubrique « jeux vidéo » du journal Libération. Plus récemment, il a ouvert son blog, qui offre des billets analytiques sur le média.

Pour Kanpai!, il a accepté de répondre à quelques questions.

Kanpai! : Comment devient-on journaliste dans la rubrique « jeux vidéo » de Libération ?

Erwan CARIO : Par hasard. En fait, j'ai commencé en avril 2001 par écrire quelques toutes petites critiques de jeux PC au sein des pages Digitales. Il n'y avait pas encore de rubrique Jeux. C'était l'époque de Cossacks, Black&White, American McGee's Alice, etc... Mes papiers dépassaient rarement 500 signes. Il n'y avait pas franchement de quoi s'épancher. A la rentrée suivante, Libération a lancé son cahier Tentations. Et il y avait une vraie rubrique Jeux Vidéo. Je crois que c'était la première de la presse généraliste. Encore aujourd'hui, on reste un cas à part sur notre traitement des jeux. Mais je dérive, là. Bref, avec une vraie rubrique, on a pu commencer à vraiment travailler sur le sujet.

Combien de personnes travaillent dans ce service, quels sont les rôles respectifs et comment fonctionnez-vous ?

Déjà, il n'y a pas de service. Ce qui ne simplifie pas les choses. Bruno Icher est chef de service adjoint au Guide. Olivier Séguret travaille pour les pages Cinéma. Et je bosse pour le site web de Libé. Pour des raisons principalement budgétaires, nous ne faisons pas appel à des pigistes. On s'organise un peu au jour le jour, suivant les idées et les envies de chacun. On parle beaucoup, on s'échange nos infos, nos impressions.

Quel est votre rapport aux éditeurs, aux créateurs, et à la presse spécialisée du jeu vidéo ?

Les rapports avec les éditeurs se limitent généralement aux attachés de presse. Le seul détail amusant à ce propos, c'est que nous sommes, à juste titre, chez les éditeurs dans la case "presse généraliste". Mais en fait, vu notre approche des jeux, nous nous situons entre la presse généraliste et la presse spécialisée. C'est quelque chose que la plupart commencent à comprendre. Mais au début, c'était assez dur d'être tenu au courant des créateurs qui venaient présenter leur futur jeu, par exemple. C'est un sujet qui n'est pas censé intéresser un titre généraliste.

D'ailleurs, pour les créateurs, c'est autre chose. C'est une de mes premières motivations pour faire ce boulot. Avoir la possibilité de rencontrer les gens qui sont derrière les jeux, pouvoir discuter avec eux de leur motivation, de leur processus créatif, de leurs attentes, c'est un privilège énorme ! C'est pour ça que je rate rarement les réunions parisiennes de l'IGDA (l’International Game Developers Association, ndlr). Ça permet de rencontrer aussi les "petites mains" du jeu vidéo. Qui sont souvent aussi intéressants que ceux qui ont leur nom sur la jaquette. Et ça permet de relativiser pas mal tout le discours qui consiste à dire "si vous dites du mal d'un jeu, vous remettez en cause le travail de toute une équipe pendant deux ans!". En fait, quand on discute avec l'équipe en question, la plupart du temps, ils savent très bien qu'ils ont fait de la merde, et ils souffrent plus de ça que des critiques qui le relèvent.

Concernant la presse spé, je n'ai pas de rapport particulier avec eux. Je connais certains journalistes. Assez peu, en fait. Ah si, quand même, j'ai de très bon rapports avec Gamekult, que j'apprécie particulièrement. Je vais même sans doute signer une chronique dans leurs "cahiers". Ça me fait d'ailleurs un peu peur. Une impression de "baptême du feu"...

Pourquoi est-ce à toi, et non à un autre journaliste de l’équipe, qu’incombe la responsabilité du blog « jeux » de Libé ?

Je mettrais les guillemets autour de responsabilité, plus qu'autour de jeux... En fait, il n'y a pas de règle pour les blogs, à Libé. Si Olivier Séguret voulait ouvrir demain son blog, eh bien il y aurait deux blogs Jeux sur libe.fr. La classe! Je m'en occupe actuellement simplement parce que j'ai eu envie de le faire. J'ai longtemps hésité, à cause de l'aspect généralement très narcissique de cet exercice. Mais c'est après avoir visité les studios de Lexis Numérique et participé à une rencontre de l'IGDA particulièrement intéressante, je me suis dit que j'avais potentiellement pas mal de trucs intéressants à raconter que je ne pouvais pas forcément placer dans le journal. D'ailleurs, pas mal de lecteurs me reprochent de ne pas écrire assez dans "Piqué aux jeux", mais j'ai toujours du mal avec la forme "blog". PaJ est pour moi un lieu d'expression, je n'ai pas envie de le "remplir" avec des news que tout le monde peut lire ailleurs. Donc si je n'ai rien à dire, je préfère ne rien écrire... Je dérive encore, non ?

Quel est ton regard sur la presse spécialisée, notamment francophone ?

En fait, je lis très rarement la presse spécialisée française papier. Seulement quand je prends le train, comme d'autres liraient "Entrevue" ou "Voici" ! :-) Je n'ai donc aucun regard à porter sur eux. Par contre, je surfe beaucoup sur les sites et les blogs jeux, français ou anglophones. Ah si, je suis abonné à Edge, juste parce que c'est très hype, de lire Edge. Non, je rigole. J'aime beaucoup leurs dossiers et certaines de leurs rubriques/chroniques (Time Extend, Trigger Happy, ...). J'ai aussi acheté mon premier numéro de GamesTM la semaine dernière. C'est pas mal du tout, mais un peu trop orienté "rétro" pour moi.

Que penses-tu de l’évolution du marché du jeu vidéo, ces dernières années ?

Tu n'as pas une question encore plus vaste? Je pourrais presque répondre "je pense que l'industrie du jeu vidéo est à un tournant historique" et ça passe, non?

Bon, en fait, il y a eu tellement de "tournant historique" que du coup, on pourrait penser que le jeu vidéo tourne en rond.

En fait, je n'ai aucune constatation vraiment originale à faire. Juste qu'il y a de plus en plus de fric dans le secteur, que ce fric devient de plus en plus indispensable pour faire des jeux à la mesure de la puissance des consoles actuelles et à venir, que les concentrations et fusions sont la seule réponse que l'industrie a trouvé face à cette équation. Et que ce qui souffre le plus de cette situation, c'est l'imagination et la créativité. Après, il y a dix ans, qui aurait pu imaginer ce qui se passe aujourd'hui? Ça laisse de l'espoir pour les dix années à venir. Peut-être qu'un secteur plus indépendant et plus créatif va émerger, ou simplement réussir à survivre...

En fait, on pourrait dire que l'industrie du jeu vidéo est à un tournant, non ?

Mais quand même, pour relativiser un peu tout ça, durant les deux dernières années, j'ai toujours eu au moins un jeu auquel je voulais jouer quand j'avais envie d'allumer une console ou mon PC. Je ne me suis jamais ennuyé dans ce "boulot". C'est peut-être le plus important...

Pour finir, as-tu un petit mot pour les lecteurs de Kanpai! ?

Aux lecteurs, je sais pas trop. Aux créateurs de Kanpai! : continuez! Ce n'est pas de la flagornerie de ma part. Les espaces d'expression qui possèdent un peu de recul face à cette passion qu'est le jeu vidéo (on est tous là à cause d'elle) sont importants. Et le recul ne signifie ni l'élitisme, ni la prise de tête inutile, ni le sérieux trop barbant. Mais vous l'avez déjà manifestement compris.

Merci Erwan.

Retrouvez Erwan CARIO sur Libé.fr et sur son blog, Piqué aux jeux.

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