La Japanimation à l’époque Club Dorothée : succès et massacres

Contrairement aux idées reçues, TF1 n’est pas la première chaine à avoir importé l’animation japonaise en France. Loin de là. Bien que des Maya L’abeille et autres Vic Le Vicking aient déjà fait apparition dans les années 70, c’est surtout à partir de Goldorak, diffusé en 1978 sur Antenne 2 que tout va s’enclencher, tant la série est un succès. Toutefois, la japanimation n’est massivement arrivée en France qu’au milieu des années 80, par le biais de l’Italie. Cette dernière venait en effet de racheter de très nombreuses séries et les diffusait avec grand succès. À la même époque, en 1986, un certain Silvio Berlusconi était promu responsable d’une chaine privée gratuite française, LA CINQ. C’est donc par le biais de celle-ci que la programmation d’animes est devenue rapidement légion sur nos terres. Au même moment, Frédérique Hoschedé, surnommée Dorothée, quittait l’émission à succès Récré A2 (Albator, Candy, Goldorak, Les Mystérieuses Cités D’or, L’inspecteur Gadget, X-Or…) sur laquelle elle officiait depuis 10 ans. Approchée par la chaîne nouvellement privée TF1, bien plus ambitieuse, elle saisit l’opportunité de créer son propre show : le Club Dorothée, qui durera de 1987 à 1997. Et ce fut un carton incroyable : environ 60% de part de marché en moyenne. Du jamais vu. Une guerre des tranchées s’enclenchera alors entre l’émission de la 5 (Youpi !) et TF1 (Club Dorothée) pour la diffusion d’animes. Mais ce duel tournera vite court. Si bien que quand La Cinq s’éteint en 1992, les séries diffusées sont alors récupérées par TF1. Il reste bien quelques émissions qui tentent de rivaliser, comme sur FR3 avec Amuse 3 (Signé Cat’s Eyes, Belle & Sébastien…), puis les Minikeums (avec presque que des séries « reprises » venant d’autres chaînes). Mais l’essentiel de l’attention se trouve tourné vers TF1.

Pas de pitié pour les croissants

Impossible de parler du Club Dorothée sans évoquer son impact négatif à l’égard de l’animation japonaise. Bien sûr, il faut remettre les choses dans leur contexte. La japanimation n’avait pas le rayonnement qu’elle a aujourd’hui. Et pas seulement sur TF1. Pour les adultes de l’époque, le manga n’était que des dessins-animés parmi tant d’autres. Et pas chers de surcroit. Mais le résultat est que certaines animations en ont payé le prix. Il y a différentes raisons à cela, plus ou moins directes. Qui ont conduit au succès… ou bien à l’échec de ces séries. Parmi ces raisons, on citera :

  • La programmation. Bien moins judicieusement ciblée que ses concurrents. Pour exemple, une chaine comme la 5 programmait de nombreux inédits exclusivement destinés aux jeunes (Dr Slump, Galaxy Express 999, Jeanne & Serge, Le Retour Du Roi Léo, Magie Bleue, Max & Compagnie, Nadia & Le Secret De L'eau Bleue, Olive & Tom, …). Là ou TF1 mélangeait tous les publics sans aucune forme de distinction (Ken Le Survivant, Juliette Je T’aime, Les Chevaliers Du Zodiaque, Les Misérables, Ranma 1/2,Sailor Moon, Nicky Larson…).
  • L’image globale. Le résultat de cette programmation inégale, c’est la perception du grand public de l’univers manga. A la même époque sortait Akira au cinéma (1991). Si bien que la plupart des gens voient l’ensemble comme une menace pour la jeunesse. Ce qui vient du Japon est ultra-violent et même pornographique, disent-ils. Là où l’usage veut que le dessin-animé soit destiné aux enfants. Si bien qu’en grandissant, remarquant que cette jeunesse continue de s’intéresser au support, les clichés récurrents ressortent, jusqu’à perdurer encore maintenant. En témoigne l’article récent au titre évocateur : « Le manga, ce loisir pour adolescent attardé ».
  • La diffusion. Certains animés étaient retransmis dans n’importe quel ordre (et à n’importe quelle heure !), afin de meubler les espaces entre les séries les plus attendues. Sans parler des épisodes rachetés aux autres chaines, qui aléatoirement continuaient ou recommençaient sans que ce soit précisé. Le résultat aura fourni plusieurs sagas oubliées comme Patlabor, Lamu ou encore Astro Le Petit Robot.
  • Les chansons des génériques. S’il y a certains dessins-animés devenus complètements anonymes, rares sont les enfants des 80’s qui ne se souviennent pas des génériques… qui proviennent non pas des compositeurs originaux, mais en premier lieu de musiciens italiens ! Si bien que pour les séries inédites de TF1, la recette est exploitée à la sauce locale : Sous la coupelle du producteur/compositeur Jean-Luc Azoulay, Bernard Minet, Ariane ou Dorothée interprètent des chansons et les rejouent en public, afin de faire acheter les produits. Les nostalgiques apprécieront peut-être mais objectivement… le travail n’est pas d’une qualité redoutable.
  • La censure et la qualité des doublages. Celle-ci avait cours essentiellement pour deux raisons. D’abord parce qu’il est difficile d’intégrer les codes japonais pour un français. Ce qui amenait des doubleurs très peu nombreux soit à couper les séquences ou simplement à inventer des dialogues qui deviennent vite incohérents. Le résultat varie du compréhensible au déplorable. Mais surtout, la censure a eu lieu en bonne partie sur initiative des comédiens. En effet ces séries, rappelons-le destinées aux enfants, étaient achetées par lots aux japonais sans que personne ne daigne y jeter un œil. Si bien que, voyant la violence de certains titres et les thématiques sur le sexe, certains doubleurs outrés ont menacé de grève. Plutôt que d’en reconsidérer la diffusion, TF1 a alors fini par craquer et à donner carte blanche aux acteurs de toute façon sous-payés. C’est pour cette raison que des séries comme le mythique Ken Le Survivant ont subi ce genre de délire dialogué, largement coupé également. Ça parait aberrant aujourd’hui, et pourtant… :

  • La distribution en VHS et DVD. Tout produit estampillé AB Distribution est à vérifier avec la plus grande précaution ! Régulièrement, et en qualité variable, sont sorties des œuvres qui restent encore aujourd’hui censurées et gardent leur (seule) version française calamiteuse. Une série comme Juliette, Je T’aime (rien que le titre… c’était pourtant en japonais Maison Ikkoku !) résume tout le problème : amputée d’environ 5 minutes par épisodes, à peine 3 ou 4 doubleurs à la qualité discutable tentant de donner un peu de sens à l’histoire tout en ôtant ce qu’elle a de mélancolique. Pourtant, pour l’avoir revue récemment en intégralité et dans sa langue d’origine, c’est une série drôle au final très mature, judicieux et particulièrement touchant. Comme quoi…

Sans ma barbe…Quelle barbe !

Mais le Club Dorothée, c’est avant tout une pléiade de séries mythiques. Bien que rien ne les prédisposaient au succès compte-tenu du massacre côté doublage et censure, des séries comme Les Chevaliers Du Zodiaque, Nicky Larson ou Dragon Ball Z ont été et restent légendaires (Bien qu’à titre personnel je préfère Dragon Ball à son successeur, car c’est bien plus inventif et riche que sa suite). On aura aussi découvert des séries comme Ranma ½, Sailor Moon (qui a ses fans), ainsi que plein de rediffusions, comme Olive & Tom ou par exemple le Sherlock Holmes d’Hayao Miyazaki. D’autres genres, comme le Sentai, ont eu aussi leurs heures de gloire grâce (à cause ?) de l’émission de Dorothée. Surtout avec la saga Bioman (Ne riez pas. J’avais pleuré pour la mort de force jaune…). Le genre était tellement populaire que de nombreuses copies (Power Rangers) et parodies ont eu lieu. Il y a bien sûr celle des Inconnus, mais aussi (avis aux amateurs de quinzième degré) des délires complètement amateurs comme le Bitoman d’Alex Pilot (directeur des programmes à NoLife), devenu culte.

Quoi qu’il en soit, en dépit de tout ce qu’on pourra reprocher à cette émission, le Club Dorothée aura au moins eu le mérite de fédérer tous les enfants devant leur poste de télévision. Ce qui, je le crois, amènera quelques années plus tard à un début d’ouverture sur le Japon et sa culture. Alors ne serait-ce que ça… on le doit sans doute en bonne partie à Dorothée et sa bande.

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Commentaires

Victor von Jul
05 Avril 2012
12:27

Comme cela est souligné dans l'article, ce qui a pourri la japanimation à son démarrage, c'est le choc culturel (le dessin animé, ce n'est que pour les enfants) mais également la programmation calamiteuse : programmer "Ken le survivant" juste après, disons, "Le manège enchanté", ce n'est forcément pas cohérent... Etant issu de cette génération, j'ai encore en mémoire les discussions enflammées avec les parents qui (souvent) laissaient leurs enfants devant ces émissions sans regarder ce qui était diffusé puis venaient hurler au scandale en lisant, bien plus tard, les articles de presse grand public, issus bien souvent de polémiques soulevées par l'association Familles de France : le manga, ce media pervers (en citant Urotsukidoji... Vous aviez pas moins caricatural?) et violent : "Dragon Ball Z", "Ken le Survivant", j'en passe et des meilleurs. Du coup, au lieu d'opérer une sélection intelligente (on ne passe pas "Alien" ou "Freddy" durant des émissions jeunesse mais le soir, comme c'est étonnant...), le CSA a préféré tout censurer et on a ensuite connu un blackout de plusieurs années ! Et aujourd'hui encore, la génération de mes parents regarde ce média avec une certaine incompréhension :-/

Cela dit, article relativement complet et qui m'a évoqué plein de souvenirs ! Merci ;-)
Roh la la et oui, Minet et ses génériques parfois à côté de la plaque... Patlabor, c'était le pompon :
"Patlabor, Patlabor, bats-toi encore, pour défendre la Terre en danger" => Patlabor, contraction de Patrol Labor, décrit la vie mouvementée d'une section de la police de Tokyo qui utilise les robots Labors pour combattre les criminels qui utilisent des Labors (de chantier par exemple) et qu'on ne peut arrêter avec des moyens conventionnels. Aucun rapport avec le sauvetage de la Terre, donc, même si cette série reste une de mes préférées !

Hiroshi
05 Avril 2012
12:27

Dans les années 70 les premiers dessins animés japonais furent le roi Léo et Princesse Saphir (les moins de 35 ans là sont largués ^^) tirées d'oeuvres de Tezuka.
Les bitomans oui bien sur c'est important d'en parler, mais ne pas oublié les "France Five" qui ont eu un succès mémorable au Japon (le seul art book de ce sentai est d'ailleurs Japonais) et dont le Force rouge est le Directeur de NoLife Tv et Silver Mousquetaire l'un des responsable des éditions Kurokawa.

sundvold
05 Avril 2012
12:44

tellement marquant que j'ai dut mal a dissocier cat's eyes du générique d'amuse 3

Kasugano Haruka
05 Avril 2012
21:14

Tu ma tout l'air d’être un OtaGeek si c'est le cas vient rejoindre la communauté ! x)
https://www.facebook.com/groups/OtaGeek/

Gally
05 Avril 2012
13:29

Les personnes intéressées par le Japon sont quasi tous des orphelins du Club du Dorothée. Plus que des dessins animés, cette émission nous a appris qu'il y a un magnifique pays à découvrir à l'autre bout de la planète.
En plus des séries japonaises importées et traduites, n'oublions pas les commandes françaises au Japon : Ulysse 31, les Cités d'Or, Jayce et les conquérants de la lumière, etc ... Merci M. Chalopin !
En plus de ceux cités ci dessus, Lady Oscar, Le Tour du Monde en 80 jours, Les 3 Mousquetaires, Sherlock Holmes, Nils Holgersson, et j'en passe étaient bien plus intelligents et éducatifs que Bob l'éponge !
La bonne époque ...

Will-uchan
06 Avril 2012
12:22

Heuu... non

Will-uchan
06 Avril 2012
12:23

Je parlais des orphelins de Club Dorothée, bien-sure.

Kasugano Haruka
05 Avril 2012
13:53

De puis quand vous avez eu le projet de faire cet article ? Car je l'avais proposer je me demande si c'est de ma proposition qu'il vient. ^^

07 Avril 2012
13:27

Salut cet article vient de mon initiative personnelle. Je l'ai proposé à Gael (il y a quelques mois de cela) qui l'a accepté. Et je n'étais pas du tout au courant de ta proposition. Désolé ! Quand j'écris un article, je fais attention de n'oublier rien ni personne. Dans le(s secteur(s) sur le(s)quel(s) je compose, il y a déjà beaucoup d'idées en stock. Mais bien entendu je reste à l'écoute des gens. Et si jamais quelqu'un avait une idée lumineuse que nous n'ayons pas eu, je ne manquerais pas de le remercier dans ma composition. C'est la moindre des choses.
Par contre, que tu aies pensé à la même chose que moi signifie donc que tu as eu une idée géniale ! ;-p
En tous cas (+ sérieusement), merci de m'avoir lu ! A bientôt j'espère pour de nouvelles aventures !

Trit’
05 Avril 2012
17:54

Un article qui aura le mérite d'apprendre à ceux qui n'auront pas connu cette époque comment les choses se sont passées...
Hé ! Rigole pas sur "Sailor Moon" : c'est justement une fan inconditionnelle qui me l'a fait découvrir (et m'a fait aimer les animes, jusqu'à la fin du "Club Dorothée" où j'ai fait une longue pause avant une reprise grâce à M6 qui m'y a fait replonger avec "CardCaptor Sakura"), même si j'ai très vite aussi aimé "Ranma ½" qui passait juste après... Dire que ça remonte déjà à il y a 20 ans !

Sinon, "Nolife" s'écrit avec une seule majuscule, sur le N. Quant à "France Five", le 5e épisode sortira le 5 mai prochain, dans pile un mois (noté, Hiroshi ?).

Dantemustdie
06 Avril 2012
07:14

Bonjour j ai l intention de m'acheter l'integrale dragon ball collector remasterise et non censuree signer ab production si une personne connait est ce un bon coffret ? Merci pour vos reponse

07 Avril 2012
13:10

Salut si tu parles de l'édition coffret, je crois ne pas dire de bêtises en t'annonçant qu'elle est bien non censurée comme ils le décrivent. En revanche, contrairement à Dragon Ball Z Kai, la v.f n'est pas refaite. Elle est toujours (bien qu'amusante pour les nostalgiques) d'assez piètre qualité et pas très bien traduite (même si c'est loin d'être la pire). Par contre il y a (enfin) la version originale sous titrée. Le remaster quand à lui est correct sans être brillantissime. Mais si l'on compare aux éditions précédentes, c'est au contraire somptueux !
Voilà. J'espère que ça répond à ta question, Dantemustdie.

Vortex
07 Avril 2012
20:39

Un article super intéressant qui permet au plus jeune de comprendre comment ça se passait à l'époque.

Par contre, TF1 n'a pas débauché Dorothée. Du moins pas directement. Il faut rappeler que Dorothée a commencé sur RécréA2. A l'époque, elle travaillait déjà avec AB Production ! Et c'est déjà eux qui faisait les clips et les chansons à l'époque ! Lorsque TF1 est privatisé, ils vont charger AB de s'occuper des programmes jeunesses. C'est là où ils décident de recruter Dorothée, mais aussi Ariane, Jacky, Patrick et Corbier qui travaillaient tous sur RécréA2.

Pour ce qui est du doublage, il faut admettre que la qualité était déplorable. Même en étant jeune, je trouvais ça très moyen par moment. Sans compter que les titres tombaient parfois à coté de la plaque. Genre "Les Chevaliers du Zodiaque" qui sont, pour rappel, les chevaliers d'or ! Et non pas les chevaliers de bronze dont on suit les aventures. Si on rajoute à ça le fait que tous les genres étaient diffusés (en dehors du hentai :3), les animes et mangas ont pris cher à l'époque. Il faut rappeler aussi que chez nous les dessins animés c'est pour les moins de 12 ans. D'ailleurs je me souviens de psychologues à l'époque qui disaient que si un enfant regardait des dessins animés après 12 ans c'est qu'il avait un problème O_o. Et c'est d'ailleurs toujours le cas aujourd'hui. Prenez les émissions jeunesses du matin ou bien Gulli, il n'y en a que pour les gosses de moins de 12ans. Une mentalité qui n'a toujours pas changée malheureusement.

En tout cas, je suis sur que sans le raz de marée de dessins animés japonais du Club Dorothée, qui a définitivement popularisé le genre, on aurait pas de chaines télé dédiées et de convention majeur dans tout le pays.

30 Août 2012
16:27

Je me souviens que ma mère m'avait fait jeter mon calendrier Sailor moon car elle avait peur que la série soit liée à la secte Moon ...
Heureusement elle à changé d'avis depuis et apprécie elle-même certains dessins animés japonais (surtout Miyazaki...) ;-)

Isako
30 Août 2012
17:24

Ayant plus de 35 ans en effet je me rappelle du Roi Léo et Du Prince Saphir, et du choc que m'avait procuré ces dessins qui mes semblaient si nouveaux (les grands yeux de Leo) mais mon grand amour reste Candy.
A préciser que la générique de Candy est le générique original (juste les paroles diffèrent bien sûr).

NB : Cependant, ma passion pour le Japon (où je suis actuellement) n'a rien à voir avec les anime. C'est à un film , "Furyo" de Nagisa Oshima que je la dois et à un grand musicien : Ryuichi Sakamoto. Comme quoi tous les chemins mènent à... Tokyo !

kenshiro
28 Octobre 2012
17:57

Article passionnant qui nous replonge dans notre enfance, la sortie de l'école et vite faut pas louper le club dorothé.
Les mercredi apres midi devant la tv a regarder le show, que de bon souvenir.
Néanmoins je regrette qu'il ne soit pas mentionné pourquoi le club dorothé c'est arreté et surtout à cause de qui.

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