Le Château de Cagliostro (analyse)

Le Château de Cagliostro (analyse)

Lupin III (Hayao Miyazaki - 1979)

Publié le 18/07/2012
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Exploiter Lupin, un protagoniste préexistant

Le Château de Cagliostro est le premier film réalisé par Hayao Miyazaki. A bien des égards, il est évidemment fondateur de l’œuvre du maître. Si en plus de la réalisation, il s’est occupé du scénario et du design scénique, le protagoniste Lupin a une longue histoire indépendante. Au Japon, Lupin Sansei (« le troisième ») fut imaginé en 1967 par le mangaka Monkey Punch, s’inspirant librement d’Arsène Lupin, personnage bien connu de l’écrivain français Maurice Leblanc. Le Lupin japonais serait le petit-fils d’Arsène, à demi-mot car « Arsène Lupin » est une marque déposée. C’est pourquoi ses adaptations l’appellent Wolf ou Cliff Hanger (aux Etats-Unis) ou encore Edgar de la Cambriole (en France).

La série de manga initiale Lupin Sansei compte quatorze volumes scénarisés et dessinés par Monkey Punch, édités de 1967 à 1972, rejoints par dix-sept volumes de Shin Lupin Sansei de 1977 à 1981. Depuis, de nombreux autres manga ont vu le jour, dont on doit presque toujours le scénario à l’auteur original, mais dont le dessin a été confié à plusieurs mangaka successifs.

L’histoire initiale de Monkey Punch présente Lupin comme un cambrioleur hors-pair, arriviste et pervers, accompagné de ses complices Jigen le tireur d’élite et Goemon le maître épéiste. Ils parcourent le monde à la recherche de trésors, croisant parfois la mystérieuse Fujiko parfois alliée, parfois ennemie, et échappant à l’inspecteur Zenigata. A noter que le manga original comporte des scènes violentes et érotiques. Le succès du manga Lupin Sansei fut tel qu’il sera adapté à de nombreuses reprises :

  • 4 séries animées (23 épisodes très fidèles en 1971-1972, 155 épisodes plus romanesques de 1977 à 1980, 50 épisodes plus en retrait en 1984-1985, 13 épisodes plus centrés sur Fujiko en 2012)
  • 6 films pour le cinéma, dont ce Château de Cagliostro de Miyazaki est le deuxième
  • 22 téléfilms
  • 3 OAV

Au-delà du Château de Cagliostro, Miyazaki co-réalisera (avec Takahata) la première série animée dès le sixième épisode, et dirigera deux épisodes, dont le dernier, de la deuxième série animée.

Cagliostro, la touche Miyazaki

Evidemment, pour son premier film à la réalisation, il n’a pas été simple pour Hayao Miyazaki de s’attaquer à un tel monument de la culture japonaise. Tout le défi a été de conserver l’esprit initial de Lupin Sansei en lui donnant une « touche » Miyazaki. Il imagina donc un petit état européen indépendant très proche de Monaco, appelé Cagliostro, où se situe l’action du film. Ce nom est un nouveau clin d’œil à l’œuvre de Maurice Leblanc, qui publia en 1924 le roman La Comtesse de Cagliostro, où l’on découvre une certaine Clarisse. Ce livre sera suivi de La Revanche de Cagliostro. Quant au nom lui-même, il remonte au XVIIIe siècle : Cagliostro a réellement existé, en tant que faux-monnayeur qui se faisait appeler Comte !

La majeure partie de l’intrigue du film prend place dans le château éponyme, dont Miyazaki a signé toute l’architecture, intérieure et extérieure. On y trouve peut-être les accents les plus forts du fameux Roi et l’Oiseau de Paul Grimault, qui restera longtemps une référence du réalisateur. Les séquences sur les toits du château ou les tours prennent également leur origine dans les dernières séquences du Chat Botté de Kimio Yabuki pour Tôei Dôga, sur lequel Miyazaki avait fait ses armes quelques années plus tôt. On raconte même que la verticalité du Château de Cagliostro aurait inspiré certains mouvements du Bossu de Notre-Dame de Disney. Le château semble se trouver entre la France et l’Italie, proche des Alpes que l’on devine dans certains arrière-plans. D’ailleurs, Lupin et Jigen roulent en Fiat 500, alors que Clarisse déboule en Citroën 2CV.

Miyazaki a su installer un cadre propice à l’aventure, mais n’oublie pas d’aménager des moments de pause contemplatifs. Ces séquences contrastent d’autant plus avec les scènes d’action virevoltante, et l’ensemble offre un charme fou à cette aventure savamment rythmée. C’est Yûji Ôno qui se chargera de la bande-son jazzy, pour la seule et unique fois puisque Miyazaki s’entourera de Joe Hisaishi dès Nausicaä, son prochain film.

Réalisé en sept mois seulement, Le Château de Cagliostro sort finalement sur les écrans japonais le 15 décembre 1979. Il rencontre un succès important auprès du public, trustant la plus haute marche des films d’animation les plus appréciés au Japon, jusqu’à la déferlante Nausicaä cinq ans plus tard. Sa cote de popularité le placerait même, dit-on, parmi les films les plus appréciés de Steven Spielberg ou encore George Lucas. On peut affirmer sans trop s’avancer que la cote de popularité et la reconnaissance artistique de Hayao Miyazaki s’envolent réellement avec ce Cagliostro.

Les prototypes des personnages se dessinent

Une des composantes notables des films de Hayao Miyazaki est la caractérisation de ses personnages, en particulier de ses protagonistes, très en demi-teinte et qui n’explorent quasiment jamais de valeurs extrémistes, dans un sens comme dans l’autre. Pour faire simple, leur développement et motivations sont très éloignés d’un certain manichéisme porté notamment par Disney et d’autres studios d’animation. Le Château de Cagliostro vient explorer ces schémas tempérés dans la galerie de ses protagonistes.

Lupin, évidemment, se montre le plus représentatif dans sa personnalité contrastée. Sur le papier, il est un hors-la-loi notable. Mais dans le film, il est plutôt présenté comme un justicier romanesque qui vient délivrer la princesse du joug maléfique. Cette même Clarisse l’appelle d’ailleurs 泥棒さん, littéralement « monsieur le voleur », nonobstant l’aspect péjoratif de son métier pour lui conférer de la sympathie, lui ôtant par là même tout caractère dangereux. D’ailleurs, si c’est Lupin qui cherche à enlever Clarisse, c’est uniquement dans le but de la délivrer. Lupin a beau avoir braqué un casino et repartir avec des montagnes de billets, il les abandonne dès qu’il s’aperçoit que ce sont des faux, alors que leur ressemblance frappante avec des vrais lui aurait permis des les utiliser sans problème. Combien de voleurs auraient une telle morale ?

Intelligent, ingénieux et farceur, ses défauts dont la gloutonnerie ou le coup de foudre rapide (que l’on retrouvera chez Curtis dans Porco Rosso) ne le rendent que plus humain. En cela il s’éloigne du personnage initial de Monkey Punch, beaucoup plus abrupt, sans-cœur et vicieux. Ce dernier point marque d’ailleurs une fracture avec l’œuvre originale : le côté érotique, que l’on retrouvera dans beaucoup d’adaptations de Lupin Sansei, est ici totalement absent. A la fin du Château de Cagliostro, le baiser attendu dérive des lèvres au front, comme un homme de quarante ans qui s’aperçoit avoir sauvé, non pas une prétendante, mais celle qui pourrait tout aussi bien être sa fille.

C’est ce rapport au féminin que l’on retrouvera en duos dans beaucoup des films futurs de Miyazaki, mais jamais aussi directement que dans Porco Rosso. Le couple Clarisse / Fujiko est très proche de celui formé par Fio / Gina, non à travers leurs actes mais dans le rôle social qu’elles jouent au sein du triangle amoureux formé avec le protagoniste. Fujiko est l’alter-ego de Lupin, une femme désirable qui s’assume, ancienne amante, ici adjuvante mais sans appartenir à l’équipe qu’il forme avec Jigen, bientôt rejoints par Goemon.

Quant à l’inspecteur Zenigata, on comprend rapidement qu’il s’agit du Némésis de Lupin, qu’il poursuit jusqu’au bout du monde pour le mettre sous les verrous. Toutefois, il n’hésite pas à faire équipe avec Lupin lors de l’épisode des catacombes, et ce jusqu’à la fin du film ou presque. Monkey Punch avait dit imaginer la relation Zenigata / Lupin comme celle de Tom et Jerry dans le dessin animé éponyme. De la même manière, il est arrivé au chat et à la souris de s’associer pour vaincre un ennemi commun : le chien, lui foncièrement et définitivement méchant, ici représenté par le Comte de Cagliostro.

Aussi entier soit-il dans sa volonté d’attraper Lupin, Zenigata doit rivaliser de malice avec lui pour s’en approcher. Toutefois, il n’est pas prêt à tout au nom de la justice, en témoigne sa déception face au choix de l’ONU, et surtout l’intelligence qu’il a de ne pas profiter de la blessure de Lupin pour le coffrer. Dans ce combat de chefs, il veut certes gagner, mais à la régulière et au mérite.

Seul le Comte de Cagliostro n’est pas contrasté, créant un personnage que l’on peut souligner comme l’un des seuls vraiment « mauvais » imaginés par Miyazaki, avec Muska du Château dans le Ciel. C’est la raison pour laquelle il est aussi l’un des rares à mourir sous le crayon de son créateur, emporté par l’aveuglement de sa cupidité. On le conçoit alors aisément comme le pendant définitivement sombre, opposé à l’innocence encore vierge de Clarisse, qu’il exprime lui-même dans le film en symbolisant aussi clairement les deux familles de Cagliostro.


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1 commentaire
  1. Par Franc
    le 20 juillet 2012 à 14:48

    Hi, ton article m’a fait découvrir ce film. Je viens de le visionner et c’était très sympa, carrément bien vieilli et très raccord avec ton article. Je vais suivre attentivement tes futurs analyse des film Ghibli, et ainsi compléter mes lacunes sur ce domaine. Merci.

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