Une lettre de Tokyo

Cher toi,

Je suis arrivé à Tokyo le 16 juin de l'année passée. Pendant 6 mois j'y ai travaillé mais surtout beaucoup découvert.
J'étais attiré depuis longtemps, j'étais déjà venu mais cette fois-ci ça a été différent.
Je peux essayer de te décrire mes sentiments mais ils seront imprécis et infidèles par rapport aux nuances subtiles que nous offre la réalité. Comment mettre des mots sur des ressentis?

Tokyo est une ville électrique qui ne semble jamais prendre de pause. Les échoppes dansent et les odeurs s'entremêlent avec les sons tonitruants des game centers ou du doux murmure de l'eau qui coule dans le temple Shintô du quartier.
Les Salary Man courent au travail pendant que les femmes âgées se promènent avec leurs amies et que les enfants jouent dans les parcs avoisinants. Tant de couleurs se côtoient.
La journée, tout semble millimétré tel un bal répété de longue date. Femmes et hommes, trains et bus, tous connaissent leur partition et leur rôle.
La nuit, le rythme change la musique classique laisse place au rock. La bière et autres saké descendent à flot dans les gosiers, les quartiers de Shinjuku et de Shibuya appellent les hordes de Salary Man fatigués et impatients de se débarrasser de leur stress quotidien, les jeunes voulant s'amuser et les badauds un peu désorientés. La musique s'emballe. On marche, on se fait accoster par des employés d'izakaya descendus dans les rues pour faire venir les clients dans leur établissement, on danse et on rit. Les karaokes se remplissent et l'espace d'un instant, chacun devient une star.

Le bal reprendra le jour suivant.

Ici, la vie est confortable. Le service est toujours impeccable et le sourire, même forcé, est de mise pour les serveurs: supermarchés, restaurants, combinis, guichets,… partout l’accueil est si doux.
C'est la règle du fameux "Honne et Tatemae", la différence entre ce que l’on pense et ce que l’on montre, qui régente toutes les relations entre les individus au Japon, et que chaque japonais assimile depuis le plus jeune âge; l'objectif principal étant d'éviter le conflit, à n'importe quel prix, et d'arriver à une harmonie continue.
D'où un service aussi parfait, tellement enraciné dans la culture japonaise qu’il ne serait pas envisageable de l'exporter ailleurs.
Il est des moments où il est pesant d'être toujours prudent de ne pas froisser l'autre ou de ne pas montrer ses vrais sentiments pour ne pas faire de vague. Cependant on s’adapte, et je me surprends parfois à me comporter de cette maniere et à ne plus être aussi direct qu’auparavant. Est-ce une bonne chose? Le sarcasme et l'ironie me manquent.

Je ne tenterai pas de te décrire les Japonais car je tomberais vite dans le cliché, tant de nuances et tant de différences qu'une généralisation ne serait pas appropriée. J'aurais un million d'expériences à te raconter mais mettre des mots dessus leur ferait perdre leur saveur. J'ai beaucoup d'amis ici qui me font tant découvrir et avec qui je m'amuse tellement. Leurs invitations rythment mon sejour. Je voyage, parle longuement, bois et chante avec eux, et parfois même avec leur famille. C'est grâce à eux si je suis si heureux ici.

Bien sûr, la journée je travaille. Il m'arrive souvent de partir assez tard du bureau et il n'y a pas un jour où je ne reste pas plus longtemps que ce qui avait été convenu lors de la signature du contrat. Ça ne me dérange pas car j'apprends beaucoup. Certains rituels deviennent des automatismes desquels on ne peut plus se défaire. Les salutations du matin, le "otsukare sama desu" lancé au moment de partir tel un encouragement aux nombreuses personnes qui travailleront jusqu'à une heure avancée de la soirée voire de la nuit. Ici, le dévouement à la tâche est complet. Le temps que l’on passe dans l’entreprise est un témoin de notre implication. C'est parfois effrayant et à la fois intriguant.

Que dire de la cuisine... La gastronomie japonaise n'a rien à envier à sa cousine française. Il est si agréable de voguer de saveur en saveur, tout en ayant le sentiment de ne jamais épuiser le champ des découvertes possibles. Du ramen du coin au restaurant familial et du gyudon à bas prix au maître sushi expérimenté, il y en a pour toutes les humeurs, les envies et les budgets.
Cependant, le pain et le fromage me manquent plus que je ne voudrais l'avouer..

J'ai voyagé. Je suis parti loin du trépidant Tokyo.
Une invitation que j'accepte et telle une pause dans une course folle et effrénée, me voilà à Iwaki, petite ville côtière de la préfecture de Fukushima. Là bas, l'ambiance est tellement incomparable, les gens si accueillants et la vie tellement plus calme. Je me rends dans un lycée, joue au tennis avec le club de l'école, je vais au onsen et la nuit tombée, dans l'eau chaude, je regarde la lune et je ne peux expliquer le sentiment de satisfaction que je ressens. Je suis là où je dois être.
Je reviendrai.

J'irai dans le sud de l’archipel car d’autres découvertes m'y attendent. Il n’y a pas qu’un Japon mais une multitude, tant les atmosphères changent selon les régions.

Je ne sais pas si tu arrives à imaginer ce que je viens de te raconter, mais viens danser avec moi car je suis sûr que la musique te plaira.

Bises,

Thib

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