Du tango argentin au Japon ?

Au travers de cet article, je vais entrelacer deux cultures que j'apprécie et deux pays que j'ai visités à plusieurs reprises : le Japon et l'Argentine. Il semblerait que l'apparente opposition entre les Japonais plutôt dans la retenue et les Argentins très expansifs n'empêche pas les premiers de s'essayer, avec bonheur souvent, à un pilier de la culture argentine : le tango.

Le voyage dans cet article se fera au Japon car il s'agit quand même d'un article pour Kanpai. En connaissant les Japonais et la relation à l'autre dans la société japonaise, on pourrait penser que le tango n'y aurait pas sa place. Bien au contraire.

La première partie de cet article s'adresse aux accros, danseurs de tango qui, où qu'ils voyagent, emportent toujours leurs chaussures de danse au cas où l'occasion se présenterait de pouvoir danser dans une milonga (nom du bal en tango) durant leur séjour au Japon. Une deuxième partie parlera de la relation ancienne du Japon avec le tango.

Où danser le tango au Japon ?

Je ne pourrais pas vraiment conseiller de milonga à Tokyo car je n'y suis pas encore allée... malgré deux séjours au Japon. Toutefois, il est très facile de trouver des informations sur les milongas à Tokyo en cherchant sur internet. Vous trouverez des informations en français sur les milongas à Tokyo sur le blog d'une Japonaise ArtMichiko. Je connais un peu mieux ce qui se passe à Osaka. En effet, lors de mon séjour en 2011, j'avais absolument voulu voir et sentir l'ambiance d'une milonga japonaise. Je suis donc allée danser à deux reprises dans un lieu tenu par un Argentin installé alors à Osaka, Cafétin de Buenos Aires. J'y ai rencontré une Japonaise qui enseigne le tango et qui organise également des milongas à Osaka. Les photos d'une d'entre elles qu'elle vient de lancer m'ont d'ailleurs donné très envie de faire un crochet par Osaka lors de mon prochain séjour pour quelques pas de danse et pour goûter l'ambiance de la milonga et des lieux (un grand hôtel d'Osaka).

Finalement, une milonga au Japon n'est pas très différente d'une milonga à Paris ou à Buenos Aires. Pour moi, l'anticipation de la milonga commence avant même d'entrer dans la salle de bal lorsque j'entends flotter les premières notes d'un tango tiré d'un vieux disque des années 40. Le charme opère à chaque fois et quel plaisir j'ai eu à entendre ce tango en descendant les escaliers vers le sous-sol où se tenait la milonga. Il est toujours plus facile pour les hommes qui peuvent inviter à danser alors que les femmes doivent attendre de se faire inviter. Et, comme partout, il faut savoir danser un minimum le tango pour pouvoir apprécier une milonga. De plus, à Osaka pour ce que j'en ai vu, comme à Paris, les habitués ont quelquefois tendance à ne danser qu'entre eux. Mais certains danseurs japonais peuvent inviter une inconnue, étrangère de surcroît, à danser.

L'avantage est que ce goût commun pour le tango m'a permis d'avoir des contacts avec des Japonais présents. J'ai pu converser en espagnol avec deux Japonais qui avaient vécu en Amérique du Sud et leurs épouses non-japonaises ou à moitié en français, à moitié en anglais avec la danseuse japonaise mentionnée plus haut ou enfin avec un Japonais vivant à New York, en voyage d'affaires à Osaka et qui était venu danser. Evidemment, mon niveau de japonais, proche de zéro, ne m'a permis qu'une interaction très limitée avec les autres danseurs, même si on peut partager certaines choses à travers la danse, surtout dans une danse improvisée comme le tango.

J'ai beaucoup apprécié le style de tango très agréable des Japonais, sachant qu'ils peuvent danser en abrazo ouvert ou fermé. Note pour les néophytes : on parle d'abrazo fermé, lorsque les deux partenaires dansent en contact au niveau de la poitrine et d'abrazo ouvert lorsqu'ils sont éloignés d'une longueur de bras comme en danses de salon.

Si vous êtes à Osaka et souhaitez en connaître l'ambiance tanguera, le calendrier des milongas dans le Kansai (Osaka mais également Kobe et Kyoto) se trouve sur le site de Tango Locos (traduction : les fous de tango).

L'histoire du tango au Japon

Cette histoire débute avec le baron Tsunayoshi Megata qui se trouvait à Paris dans les années 1920, période où le tango gagnait ses lettres de noblesse dans les salons parisiens en quittant les bordels de Buenos Aires. Il y a appris à danser et à son retour au Japon, a ouvert une académie qui donnait gratuitement des cours de tango. Si Paris est l'autre ville du tango, la première étant Buenos Aires, les Argentins donnent une place particulière au Japon dans l'histoire du tango. Le site de référence pour le tango todotango.com a ainsi un article sur le tango au Japon (il n'y a pas d'article le tango en Italie alors qu'une grande partie de la population portègne est d'origine italienne) et les livres sur l'histoire du tango comportent généralement un chapitre concernant le développement du tango au Japon. Suite à l'impulsion du baron Megata, le tango a pris ses marques au Japon jusqu'à amener la formation d'ensembles musicaux caractéristiques du tango, comme la orquesta típica de Tokio, avec piano, violons, contrebasse, bandonéons et l'excellent chanteur Ikuo Abo (à écouter : leur superbe interprétation de "Uno" de E S Discépolo/M Mores). Aujourd'hui, Paris draine des musiciens japonais qui viennent apprendre à jouer le bandonéon auprès du maestro Juan José Mosalini et de son fils. Il n'est pas rare à Buenos Aires de voir des Japonaises donner des cours de tango. De nombreux spectacles de tango venus d'Argentine ou d'autres pays se produisent régulièrement au Japon.

Les Argentins sont connus pour être chauvins, plus particulièrement pour ce qui concerne le tango. Cependant, le tango "A lo Megata" (L Alposta/E Rivero), dédié au baron Megata, raconte comment ce dernier a porté le tango au Japon. Une chanteuse japonaise, Ranko Fujisawa, reste chère aux Argentins et j'en ai eu la preuve en écoutant un matin les commentaires d'un présentateur de la 2x4, radio dédiée au tango de Buenos Aires. Les Argentins sont encore plus critiques lorsqu'il s'agit de chanter le tango car il y est plus important de dire le texte et d'exprimer des émotions que de chanter une belle mélodie. Le texte d'un tango porte en lui toute une poétique sur les quartiers de Buenos Aires, la perte d'un amour, de sa jeunesse, la nostalgie. Ranko Fujisawa a su toucher les Argentins alors qu'elle ne parlait pas un mot d'espagnol et avait appris phonétiquement à chanter le tango avec un accent argentin quasi parfait, comme Ikuo Abo. J'imagine cependant qu'à force de fréquenter les musiciens argentins et de se produire en Argentine, elle a dû apprendre un peu à parler argentin.

Vous pouvez écouter sur youtube Ranko Fujisawa dans un tango emblématique "Sur" (H Manzi/A Troilo), accompagnée par un duo mythique du tango, Roberto Grela à la guitare et l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand, bandonéoniste argentin Aníbal "Pichuco" Troilo qui l'accueille très chaleureusement dans la famille du tango lors d'une émission de radio enregistrée au cours de sa première tournée en Argentine en 1953. Pour ceux qui comprennent l'espagnol, il faut absolument goûter le lyrisme de la présentation de Ranko Fujisawa par Aníbal Troilo, prononcée avec cette prosodie argentine que j'adore. Elle lui répond, très émue, en dédiant ce tango "al presidente de esa gran Argentina, el general Perón", présent dans la salle. Le trio sera acclamé par le public argentin à la fin de leur prestation.

La boucle est bouclée : partie d'un voyage dans une milonga à Osaka, je n'ai pu m'empêcher de traverser El Charco pour terminer par un tango canción à Buenos Aires.

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  • Milonga - Cafétin de Buenos Aires - Osaka
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