La double facette Takeshi Kitano

Takeshi Kitano, c’est en France le nom d’un cinéaste-auteur respecté. Au Japon, Beat Takeshi est d’abord un animateur télé doublé d’un humoriste un peu lourdaud. En réalité, il est une sorte de self-made-man touche à tout, tant poète que peintre, sculpteur, réalisateur et acteur, animateur de télévision comique, chanteur, designer de jeux vidéo, …

Il est difficile de notre point de vue de concevoir ce côté hydre du personnage tel qu’il est perçu au Japon. À titre de comparatif, c’est un peu comme si l’on voyait Lagaf’ ou Cauet nommé 27 fois dans les plus prestigieux festivals du cinéma mondial et avait également gagné un Lion d’argent et un Lion d’or à la Mostra de Venise. Car au Japon, Kitano est célèbre d’avantage pour sa télévision. On a par exemple pu découvrir (tardivement) en France il y a quelques années l’absurde Takeshi’s Castle, dont voici un exemple ici :

Kitano est, de son propre aveu, assez peu intéressé par le cinéma. Dans le sens où ce n’est pas un cinéphage, ni n’a fait d’études pour devenir acteur ou réalisateur. Ainsi, il raisonne en des termes relativement pragmatiques à l’égard des thématiques qu’il aborde, à savoir la violence, la poésie et l’humour. Comme il le dit, « Il n'y a pas de mouvement de caméra. Pas de haut ni de bas. La violence est comme la comédie : elle arrive soudainement, nous surprend, sans nous avertir. Je pense qu’il est plus effrayant de voir le poing que celui qui est frappé. ». Si bien qu’avec cette approche, il insuffle un souffle nouveau, instantané et brut, dans le paysage du cinéma nippon.

Fils d’un yakuza-peintre nommé Kikujirō, Kitano est bien entendu fasciné par cet univers, qu’il explorera dans pratiquement tous ses films. Pourtant ses débuts se tournent vers la comédie, alors qu’il se lance avec un ami dans le manzai, un genre comique populaire basé sur les quiproquos au sein d’un duo. Fiers de leur succès avec son comparse, ils sont rapidement engagés pour faire un talk-show à la télévision, sur NHK. La réussite est immédiate et Beat Takeshi ne quittera plus les plateaux.

Takeshi Kitano débute sa carrière d’acteur en 1981. Remarqué ensuite par Nagisa Ōshima (L’empire Des Sens, Furyo, Tabou, …), qui voit en lui le potentiel pour jouer des rôles de criminels, le cinéaste lui donnera un premier second rôle marquant dans Furyo. Il faudra néanmoins attendre 1989 pour que Kitano s’essaie à la réalisation, grâce à un concours de circonstance, avec Violent Cop (sorte de revisite de l’Inspecteur Harry). En effet, le réalisateur Kinji Fukasaku qui ne pensait pas pouvoir gérer la personnalité de Beat Takeshi s’est désisté, laissant ainsi la place libre. C’est pourtant ce même Fukasaku qui, bien des années plus tard retrouvera la source de son inquiétude sur son plateau, en tournant… Battle Royale. Les films de ou avec Kitano auront longtemps du mal à être pris au sérieux sur le territoire japonais, en raison donc de l’image comique de l’auteur. À l’international pourtant, spécialement en Europe, son cinéma finit par se faire remarquer. Ses premiers films se font discrets, comme Sonatine, Kids Return ou Hana-Bi, mais c’est surtout en 1999, quand L’été De Kikujirō est diffusé au festival de Cannes que sa renommée internationale explose. Ses sujets, sa réalisation et son jeu d’acteur qui cherche à se dénuer d’expressions fascinent, et on voit peu à peu rejaillir ses anciens films sur les toiles françaises. C’est d’ailleurs des suites d’un grave accident de moto en 1994 qu’il a gardé ses tics faciaux si caractéristiques de son jeu. Depuis ce jour, chacun de ses films est pris avec attention par la critique, bien que ces dernières années aient moins attisé la curiosité. À l’exception de l’excellent Zatōichi ses autres choix, comme le sublime (mais très contemplatif) Dolls, Aniki, Mon Frère, l’étrange Takeshis’ ou encore Outrage, ont en effet divisé l’opinion, le faisant retourner dans un certain anonymat. Seule sa récente sortie, sous forme d’esclandre choquant l’an dernier aura fait faire parler de lui :

Obama soutient le mariage gay. Il faudrait éventuellement aussi encourager le mariage avec des animaux ?

Car hélas, une fois de plus dans l’histoire, comme le dit si bien François Mauriac, « l’artiste est menteur, mais l’art est vérité ». Au-delà du personnage aux fascinations discutées (la violence, les yakuzas), aux opinions quelquefois méprisantes, il y a comme souvent chez les grands artistes une filmographie sensible, pleine de poésie, quand bien même cruelle ou désespérée, et de justesse dans le ton. Sans parler de la formidable collaboration entre Kitano et son musicien fétiche, le génial Joe Hisaishi, qui aura amené de très belles choses. Takeshi Kitano, Beat Takeshi… Deux personnages, deux facettes… Mais un réalisateur/acteur qui aura définitivement marqué le cinéma de son empreinte.

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Commentaires

17 Juillet 2013
23:43

Vivant au Japon j'avais été surpris de voir que beaucoup de japonais ne connaissait pas aniki mon frère

18 Juillet 2013
08:15

Cela dit, pour Aniki, mon frère (titre français un peu stupide, puisque Aniki signifie en quelque sorte "frère"), il faut toutefois préciser qu'il s'agit d'une production américaine. Le film n'a donc pas eu la même résonance au Japon. Son plus connu sera sans doute l'adaptation de Zatoïchi, personnage culte de la culture populaire et du cinéma japonais (27 films au total + 4 séries télé d'une vingtaine d'épisodes chacune).

Seneka
19 Juillet 2013
12:39

"Obama soutient le mariage gay. Il faudrait éventuellement aussi encourager le mariage avec des animaux ?" Merde il me déçoit là :( .

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