Nagasaki, ville monde

Nagasaki (長崎, prononcer "nagassaki"), est la ville oubliée des voyages au Japon. Il faut reconnaître qu'elle n'est pas facile d'accès depuis le Kansaï, ou pire, depuis Tokyo, même si depuis peu le Shinkansen de Kyushu la rapproche un peu du reste du pays. Il faut en effet pas moins de 8h de train pour s'y rendre depuis Tokyo. Il est certes question de prolonger la ligne shinkansen depuis Fukuoka, ce qui devrait mettre la ville à un peu moins de 4h d'Osaka, en principe en 2021, mais ce sera toujours relativement long. Pour ne rien arranger, l'aéroport de Nagasaki est à 45 mn de la ville par le bus, pas tellement motivant. Personnellement, J'ai pris le train limited express qui met deux heures depuis Fukuoka, c'était très correct.

Cette situation d'isolement relatif est assez ironique, lorsqu'on songe que justement Nagasaki était pendant trois siècles la porte d'entrée du Japon pour le reste du monde. Tout le monde y a défilé, ou presque : les portugais d'abord, qui ont fondé la ville en ~1550 (excusez du peu), avant de se faire interdire de cité à cause des prêtres chrétiens, par trop entreprenants. Ils furent relayés par les hollandais qui avaient quant à eux promis de ne plus parler de christianisme. Il y avait également les chinois, qui ne posaient pas de problèmes religieux apparemment, toujours prêts à faire du commerce. Durant toute la période de fermeture du pays (la période Edo, à peu près), cela continua comme ça. Après l'ouverture du Japon au milieu du dix-neuvième siècle, la ville prospéra encore avec l'arrivée des européens et les chantiers navals jusqu'à ce que bien sûr, en 1945, elle soit bombardée quelques jours après Hiroshima. Aujourd'hui entièrement reconstruite, elle redécouvre son riche passé culturel et reconstruit ou rénove ses monuments et ses quartiers oubliés. Je vous invite à vous plonger dans l'histoire unique et passionante de cette ville au croisement des civilisations. Personellement, j'adore l'histoire, j'adore le Japon et l'Asie, j'aime l'Europe, alors, évidemment j'ai adoré l'endroit où toutes ces influencent se rencontrent : Nagasaki.

Nagasaki, comme son nom le laisse deviner en japonais, est le nom d'une longue baie s'avançant profondément dans les terres. De part et d'autre de la baie, des vallées s'ouvrent avec de jolies maisons accrochées aux flancs des collines. Au loin, le port industriel qui fait toujours la richesse de la ville, définitivement tournée vers la mer. Partout, des bateaux. Au nord, au fond de la baie, la ville japonaise, qui a malheureusement été rasée par "la" bombe. C'est là que l'on trouvera le musée de la paix et de la bombe, non loin du parc "ground zero" et de la cathédrale Urakami qui fut intégralement détruite. Le musée est moins grand que celui d'Hiroshima, moins mis en scène probablement, sans le parc de la paix avec son "dôme atomique", le fâmeux Genbaku dômu. Même moins renommé que celui d'Hiroshima, le musée reste néanmoins impressionnant, dans une architecture sobre et solennelle. Ce musée de la bombe est à faire, ce n'est pas une balade dans un parc d'attraction mais bon, en tant qu'être humain, on est bouleversé, sans verser dans le pathos. On sort convaincu de l'abomination de l'utilisation de ces armes, même lors un conflit. A noter que cela peut se visiter en famille, ma fille de 8 ans a (presque) tout vu, et cela l'a fortement impressionée. On épargnera toutefois aux enfants les récits des survivants et les vitrines sur les effets de l'explosion radioactive sur les corps. C'est heureusement en anglais, ce qui m'a permis de ne lui traduire que ce qui était raisonnablement supportable pour elle. Tous les écoliers du Japon visitent ces musées pour information, et des descendants de survivants s'engagent souvent comme bénévoles pour assister lors des visites et faire un travail d'explication. Bon voilà, le gros morceau incontournable un peu lourd est passé, on va parler des côtés plus amusants de Nagasaki. A signaler également au nord de la gare, le mont Inasa donne une vue impressionnante de la baie et de la ville de Nagasaki.

Au sud de la gare, sur la rive est de la baie, c'est le Nagasaki international, celui des hollandais, de chinatown, du quartier européen, les quartiers populaires et animés, des grandes artères commerçantes...

Les hollandais durant la période Edo, étaient cantonés sur la minuscule île artificielle de Dejima (出島), dont ils n'avaient pas le droit de sortir. Cette île, qui n'en est plus une car elle est complètement intégrée à la ville, permit l'entrée au Japon de dizaines de plantes, de produits, d'outils ou d'objets. La liste est trop longue pour être reprise ici mais le Japon se tenait au courant de ce qui se faisait en occident grâce aux deux bateaux qui avaient le droit d'accoster chaque année. Ce qui reste de Dejima aujourd'hui est une très belle reconstruction à l'identique de l'île à différentes époques. Les bâtiments sont intégralement en bois, avec de beaux objets et de beaux meubles. Ce souci du détail est agréable à voir (même si c'est courant au Japon), et atténue le côté Disneyland que le site pourrait inspirer. Au fond de l'île, deux belles maisons et églises du dix-neuvième siècle, en parfait état. La restauration se poursuit actuellement. Pour moi, la visite de Dejima vaut vraiment le coup, ne serait-ce que pour le côté historique et la belle reconstitution sur le site même.

Non loin de Dejima, à quelques centaines de mètres, se trouve le quartier de Shinchi, le Chinatown de Nagasaki. Le mot est un peu anachronique peut-être pour ce quartier chinois qui est le plus vieux du Japon, dans lequel les commerçants et les colons chinois étaient également confinés à la même période que les hollandais. Le quartier chinois apparaît immanquablement sur les représentations anciennes de Dejima, en arrière plan, il semble que cela ait été une île artificielle également. L'ancien comptoir chinois a été reconstruit depuis dans le style moderne, comme le reste de la ville, les entrées marquées de grands portiques rouges. Allez-y absolument pour déguster une soupe chinoise typique (le chanpon) et déambuler dans ses rues. Ce quartier chinois est lié à un autre quartier proche où s'installèrent les colons chinois, en remontant la très bien nommée rue du Fujien (福建通り), suivie de la rue du campement chinois ! (唐人屋敷通り).

Les chinois avaient amené leurs dieux dans leur voyage, apparemment plus compatibles avec le Japon que le Christianisme, soit-dit en passant. La communauté chinoise importante a construit à Nagasaki plusieurs temples, à partir de 1600. Le panthéon chinois est très riche, mais l'on de s'étonnera pas de voir en bonne place dans les temples construits par les colons chinois, provenants la plupart du Fujian, la déesse Mazu (ou maso en japonais), la déesse de la mer et des marins. Mazu est également très vénérée à Taïwan et dans toute l'Asie du sud est pour les mêmes raisons. Parmi les temples de Nagasaki, deux très beaux temples bouddhistes ont été épargnés par les ravages de la guerre : le Sôfuku-ji, et le Kôfuku-ji, certes bouddhistes, mais incluant également Mazu dans un syncrétisme paisible. Certains pavillons des temples sont contruites dans le style Ming, comme la très belle porte du Sôfuku-ji. J'ai été amusé d'apprendre que les matériaux ayant servi à la contruction du Sôfuku-ji avaient été, déjà à l'époque ramenés de Chine, ce qui en fait un temple made in China, en quelque sorte. Sur les hauteurs, derrière le temple se trouve un très joli cimetière. Au rayon des temples, notons le temple de confucius Kôshi-byô, apparemment le seul temple de Confucius créé par des chinois en dehors de Chine, construit vers la fin du dix-neuvième siècle.

De nombreux autres quartiers méritent que l'on y flâne. J'ai beaucoup aimé Maruyama, l'ancien quartier des plaisirs, situé non loin du quartier de Motoshikkui, très animé la nuit (arrêt shianbashi 思案橋). Ce dernier quartier paraît populaire et vivant, avec son lot de salariman qui déambulent le soir dans des bars interlopes. Ambiance conviviale garantie.

L'attraction touristique principale de Nagasaki est toutefois le magnifique jardin Glover (グラバー園). Le jardin, au milieu d'un charmant quartier paisible avec une vue imprenable sur Nagasaki est en fait un parc comprenant en particulier la résidence de Thomas Glover, un entrepreneur écossais qui s'établit à Nagasaki à la fin du dix-neuvième siècle, et un certain nombre d'autres maisons de riches occidentaux, soit dans leur emplacement d'origine, soit déplacées spécialement dans le parc. Le mobilier intérieur des maison est à chaque fois d'époque. Les maisons de style colonial rivalisent de beauté et de luxe suranné, et l'on s'émerveille de voir comment les styles occidentaux et japonais ont su se mêler et se fondre dans cette architecture. Ce n'est pas aussi dépaysant pour les européens que cela peut l'être pour les japonais, mais c'est tout de même très beau. Je remercie au passage Thomas Glover pour avoir cofondé Kirin Brewery Company, c'est très sympa de sa part. Je vous conseille de visiter le jardin en partant du haut (surtout s'il fait chaud) en empruntant le "glover sky road", en fait un funiculaire qui part non loin de l'arrêt de tramway ishibashi et vous emmène quasiment aux portes du jardin sur les hauteurs. En redescendant, vous passerez devant l'église catholique de Oura (大浦天主堂), la plus ancienne église du japon, construite juste après l'ouverture du pays par un prêtre français.

Au niveau nourriture, on retrouve ce côté international, bien sûr. Les portugais ont introduit de nombreux produits au Japon par l'intermédiaire de nagasaki: la tempura que tout le monde connaît, un gâteau qu'ils appellent le castela, le pain, et plein d'autres choses. Côté chinois il y a le chanpon, dont on a parlé plus haut, le sara-udon... Nagasaki a beaucoup d'autres spécialités culinaires qu'il faut absolument découvrir. En tant que port, l'on trouve naturellement toutes sortes de restaurants proposant des produits de la mer. Complètement au hasard, on est tombé sur un restaurant vendant de la baleine. Sans vouloir polémiquer, c'est un goût intéressant mais pas fameux, un expérience à faire, sur le même plan que manger de l'ours dans la préfecture de Gifu (!).

Se déplacer à Nagasaki est un jeu d'enfant grâce à un réseau de tramway très sympatique, avec ses chauffeurs qui annoncent tous les virages et son prix unique. Dans un autre registre, je regrette a posteriori de n'avoir pas vu Gunkajima, la fameuse "île cuirassé" abandonnée, qui apparaît dans de nombreux films. C'était la partie émergée d'une mine de charbon sous-marine (!). Elle déchaîne toutes les passions notamment parmi les amateurs de zones industrielles fantômatiques.

Voilà, c'était probablement un peu long mais il y avait tant à dire. J'espère avoir suscité la curiosité ou mieux, l'envie de voir cette ville magnifique où je compte bien revenir.

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Commentaires

24 Novembre 2014
11:31

Je suis allé à Nagasaki lors de mon premier voyage en octobre-novembre 2013

J'ai beaucoup aimé ton article, tu décris parfaitement cette très belle ville...

Oui 8h de train depuis Tokyo mais tellement content de découvrir ce lieu.

Visiter le jardin Glover en milieu d'après midi, donner a manger au carpe Koi et attendre le couché de soleil sur baie au sommet du parc juste avant sa fermeture.

J'y suis resté 2 jours et j'ai vraiment eu un coup de coeur pour cette ville, j'y retournerais lors de mon prochain voyage.

Nous étions deux et nous avons très bien dormi dans cet auberge de jeunesse "Nagasaki International Hostel AKARI"

Merci pour cet article :) !

Melodie R
29 Décembre 2014
00:13

Merci pour beaucoup pour cette article ! plein de petites annedoctes historiques et de jolie photos !
je compte peut être partir en échange universitaire là bas et justement vu l'"isolement" je me demandais si ça valait le coup ou pas mais même si je ne suis pas encore décidée je pense avoir un avis moins mitigé sur la question. BREF
merci :)

29 Décembre 2014
11:18

Je n'ai visité la ville qu'avec le prisme du tourisme, mais j'ai beaucoup aimé et j'ai trouvé les gens vraiments adorables. Il m'a semblé que les habitants arrivaient assez bien à se débrouiller en anglais, mais ça n'est peut être qu'une impression. Pour le reste, pour l'expérience globale, tout dépendra de là où tu logeras, car la ville me parait très étendue (surtout au nord). Le mieux est probablement que tu puisses y faire un voyage de reconnaissance, tu seras vite fixée.
Cordialement

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