La fée du sentô

Le sentô (bain public de quartier) est un haut lieu de convivialité qu'on ne souhaite pas voir disparaître! On s'y savonne confortablement, dissout tous les petits soucis dans l'eau chauffée à point, déguste le bonheur de se dénuder corps et âme...

À l'entrée du vestiaire c'est le bandai-san qui t'accueille, juché sur le bandai, petit comptoir mitoyen en bois, les yeux plus ou moins rivés sur le poste de télé fixé quelque part en hauteur entre le vestiaire des hommes et celui des femmes. Un senior en général, a priori moins enclin au voyeurisme, pour ce job exquis avec vue plongeante sur les deux vestiaires et, sur l'arrière, les deux salles de bains.

L'affaire est moins banale quand le bandai-san n'est pas une grand-mère ou un papy mais une jeune femme souriante, timide, s'excusant presque de se trouver là à scruter la nudité des clients. Cette déesse du sentô officie régulièrement au "Mago no yu" ("Bains des Petits-enfants", photo jointe), un des deux derniers furo-ya de Kokubunji (120.000 habitants, métropole de Tokyo) où j'habite. Je continue à espérer que ma pâlotte peau de gaijin-san n'attire pas trop la curiosité de la belle...

Je me suis en tout cas agréablement habitué à son sourire et lui ai même découvert d'autres qualités. Derrière son innocente timidité une poigne étonnante pour faire régner l'ordre dans la boutique. Un jour elle n'a pas hésité à débouler dans la salle de bain pour engueuler comme il faut un papy qui avait décidé de se raser assis à califourchon sur la murette du bassin, une jambe dans le bain, sa petite cuvette à peine en équilibre sur la murette. L'outrage a vite cessé, le vieux dûment rappelé à l'ordre regagne penaud son tabouret, en cachant d'une main son zizi avec sa serviette.

Encore dans le tragicomique, une autre fois c'est un grand-père qui signifiait vivement à un gros bonhomme qui s'apprêtait à s'immerger dans le bassin qu'il avait encore du savon au derrière : o-ketsu ni sekken tsuite ru yo ! (o : préfixe honorifique, ketsu : fesses, sekken : savon, yo : particule interjective). On ne plaisante pas avec la qualité de l'eau du bain qui doit rester irréprochable jusqu'au dernier client.

L'endroit ne manque pas non plus de romantisme. Quoi de plus attendrissant que la femme, ou le mari (parfois accompagné-e d'un ou plusieurs bambins) qui appelle benoîtement, d'une voix plus ou moins chantante, son conjoint par-dessus le mur de séparation des deux bains pour savoir s' "il a fini" ou s' "il va bientôt sortir" ?...

Au sentô de quartier les ennuyeuses ablutions deviennent un moment privilégié de délassement. Ambiance bon enfant garantie, avec parfois un sketch digne du meilleur kabuki, des brèves de vestiaire, un échange avec un sympathique anonyme, le gracieux sourire de la marchande… Tout ça pour 460 yens (4.200 yens le carnet de 10 entrées). On a hâte d'y retourner!

Article intéressant ?
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Commentaires

Kitano83
07 Novembre 2014
18:20

J'y suis allé à Kyoto, en demandant où se trouvait un sentô au responsable du ryokan où je dormais. Et j'ai adoré, tous les bains, le sauna, l'ambiance. Un régal.

22 Avril 2015
13:36

Un petit article sympathique, je n'ai testé que les onsens pour ma part

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