Beyond Two Souls : David Cage est un mauvais Kojima

Je fais partie de ces joueurs à avoir salué l'aventure Heavy Rain, non sans signaler ses défauts de jeunesse, mais j'avais globalement apprécié et passé un bon moment avec le jeu. J'attendais donc le nouveau titre de David Cage et son équipe de Quantic Dream pour savoir de quelle manière ils avaient cherché à explorer et surtout faire évoluer les mécaniques dans Beyond Two Souls, sur la base de l'expérience imaginée il y a bientôt quatre ans. Autant dire qu'en ayant choisi de rester vierge de toute promotion depuis son annonce, la déception s'avère à la hauteur de mes attentes.

Pourtant l'expérience démarre plutôt bien, au moins visuellement avec ce rendu graphique impressionnant qui exploite bien les capacités d'une PS3 en fin de vie, dans des environnements certes plus restreints que The Last of Us, mais sans rougir face à lui. C'est beaucoup plus timoré sur certains détails, mais le polissage de l'ensemble fait au moins illusion. La présence (officielle cette fois) d'Ellen Page, accompagnée de Willem Dafoe et Eric Winter, n'est pas sans gêner non plus. Le bât blesse pourtant très rapidement avec cette désagréable impression que David Cage, le créateur de Beyond qui aime (un peu trop ?) la lumière, joue à la poupée avec ses acteurs et s'engage dans des coupes trop franches sur tous les tableaux pour l'amour de (sa propre vision de) l'émotion.

D'un gameplay limitatif à un scénario cliché

En fait de jeu vidéo immersif et prenant scénaristiquement, Beyond Two Souls dévoile vite un titre d'une pauvreté ludique confondante qui masque à peine une course technologique en avant à la recherche de l'émotion, alors que celle-ci est maltraitée par l'écriture pauvre, son montage catastrophique et les poncifs qu'ils distribuent sans arrêt. Manette en main, Beyond se révèle extrêmement faible et coercitif, éminemment limité dans l'intervention du joueur et son impact réel sur les QTE, voire quasiment injouable et maladroitement punitif. On a ainsi régulièrement cette sale impression d'être le petit frère à qui l'on a donné une manette non branchée, sans incidence réelle sur le déroulement.

Et lorsque Beyond nous demande d'intervenir, à force d'avoir le cul entre le jeu vidéo et le cinéma, on en vient presque à râler. Du coup, au lieu même d'un jeu dont vous êtes le héros, cette fausse suite s'avère non seulement moins bonne que Heavy Rain, mais marque en sus un vrai retour en arrière tant sur le plan du gameplay (il fallait le faire) que de la narration. Derrière l'écran d'une nouvelle façon de jouer, on se retrouve finalement devant un titre qui a malignement évité de développer du level design ou encore de l'intelligence artificielle.

Il fallait donc que l'histoire sache compenser les boulets ludiques traînés par le "jeu". Las ! Fièrement écrit par David Cage, le scénario pathos de Beyond Two Souls ne parvient pas à dépasser le statut de script pétri de bonnes intentions mais griffonné sans beaucoup d'imagination, souvent consternant, ennuyeux voire soporifique et qui n'a certainement pas peur du ridicule ni des clichés. En cela, il m'a parfois rappelé les plus mauvaises heures et la grandiloquence des très relatifs récents Metal Gear, dont le soufflé charismatique s'effrite à mesure que son auteur Hideo Kojima se prend (lui aussi) au sérieux. Au moins, contrairement à Beyond, les MGS savent y faire dans la mise en scène.

L'échec d'une vision du jeu vidéo

À mon sens, il est urgent que Cage prenne un peu de hauteur sur son travail et s'entoure de véritables auteurs qui maîtrisent leur sujet, tant sur les plans scénaristique que ludique. En l'état son dernier titre, très loin de réussites sensiblement plus humbles telles que Nomad Soul ou Fahrenheit, se contente de jeter de la poudre aux yeux puis de s'écouter parler (en endormant son patron). Le propre du jeu vidéo est de faire croire au joueur qu'il contrôle son déroulement alors que tout y est balisé ; le travail du game designer est donc de faire oublier ce schéma inexorable. Beyond Two Souls, dans sa négation du jeu vidéo, échoue constamment à cet exercice le plus fondamental en écartant plus ou moins involontairement le joueur de son expérience interactive.

Il y a vingt ou trente ans, Dragon's Lair ou Road Avenger faisaient déjà mieux que Beyond en matière d'interactivité. Plus récemment, nombreux sont les titres plus indépendants et moins grandiloquents qui l'exterminent avec une maîtrise bien plus mesurée, à commencer par Braid ou Journey. Sans se gargariser sur l'émotion, ce qu'ils distillent est infiniment plus fort. Beyond est sans doute bel et bien au-delà du jeu vidéo, mais en tout cas rarement dans la bonne direction.

En marge de cette critique, il y a également l'inquiétant copinage et un possible conflit d'intérêts entre certains membres du Fonds d'Aide au Jeu Vidéo du CNC, en particulier David Cage et Julien Chièze (présenté comme journaliste alors qu'il clame haut et fort ne pas en être). Que penser alors du fait que, d'une part, Beyond Two Souls ait bénéficié de ces aides publiques, et que d'autre part, Gameblog soit quasiment le seul média francophone "indépendant" à avoir encensé le titre avec toute la retenue que l'on connaît de son nouveau rédacteur en chef ?

Article intéressant ?
3.53/5 (17 votes)

Galerie photos

  • beyond-two-souls
  • beyond-two-souls-ellen-page
  • david-cage-ellen-page
  • ellen-page-beyond-two-souls
  • ellen-page-face-motion-capt

Informations pratiques

Thématiques associées

Pour aller plus loin

Kanpai vous suggère également ces articles

Commentaires

charles aznable
16 Octobre 2013
12:06

Beyond a été soutenu au fajv à une époque ou ni David Cage, ni Julien Chieze n'en faisait partie ;)

16 Octobre 2013
13:09

Sur ce que j'ai vu (je n'ai joué qu'à la démo de Beyond), je ne suis pas d'accord avis l'avis de Gaël.
Certes, la plupart des QTE n'ont pas de réel impact sur le jeu, mais l'impression de vivre "un film dont vous êtes le héros" est bien présente. Quant au gameplay, je le trouve simple et intuitif (et l'intervention d'Aiden bien foutue). Bref, chacun aura un différente différent de toute façon.
Toutefois, je pense que si on est décu par ce genre de titre, c'est parce qu'on le considère comme un jeu vidéo... alors que c'est un film interactif.

Reyem
16 Octobre 2013
13:24

J'y ai joué, je l'ai même fini une première fois et j'attends de le recommencer une deuxième fois.

Je suis d'accord sans être d'accord, le jeu est lourd, ennuyant et permet peu de chose jusqu'à 7ème mission, ensuite beaucoup, beaucoup; beaucoup mieux.

Cependant je conçois que le jeu nous frustre un peu, on a du mal à comprendre des choses et moi j'attends l'avenir de ces "jeux" à quand un james cameron pour faire du quantic dream ? Car j'appuie en effet une question quand je joue à Beyond Two Souls, serait-ce un bon film ? Je ne sais pas

Pourtant les productions précédentes de David Cage étaient du point n click amélioré, autrement dit il y avait encore sa part de jeu vidéo, là Beyond tire plus du côté cinéma, si bien que je peux manger et prendre un café tout en jouant, tellement je n'ai pas 36 actions à faire. Un gameplay un peu lourd aussi, et on a l'impression que le jeu veut nous prendre par la main par moment.

Je préférais le gameplay de Heavy Rain mais Beyond lui est supérieur dans tout le reste... mais je répète que j'attends d'en voir d'autres faire du Quantic Dream car je pense que Cage est un mauvais réalisateur mais il est le seul dans ce domaine (Kojima fait du jeu vidéo avec une mise en scène de cinéma ce qui n'est pas totalement pareil)

17 Octobre 2013
08:03

Enfin Gaël, puisques tu abordes le "conflit d'intérêt" possible entre Gameblog et Quantic dreams, je dois dire que je ne crois pas à cette théorie du complot.
En effet, Gameblog a mis 4.5/5 à Beyond, mais si tu connais un peu le site tu sais qu'il ne s'agit que d'une appréciation subjective du testeur (en l'occurence Julo) et non d'une note technique à la JV.com (qui lui a d'ailleurs mis 15).
De plus, d'autres médias ont "encensés" Beyond, à commencer par .. Allociné !

Comme quoi, les frontières entre le jeu vidéo et le cinéma sont de plus en plus mince.. tant mieux! un peu de nouveauté ne peut pas faire de mal (surtout pour ceux, comme moi, qui ont en marre du "pan pan boum boum").

Mareen
17 Octobre 2013
08:38

En lisant cette critique très subjective, je ne reconnais en rien le jeu auquel je joue.

Enfin... En te lisant, on te sent très frustré. J'espère que ça te passera.

17 Octobre 2013
09:13

Ce débat autour du jeu vidéo / film interactif pour "excuser" David Cage me fait doucement sourire. Lui-même se confond en interview, parlant sans cesse de Beyond comme d'un jeu, puis détestant que l'on puisse le définir en général (http://www.gamespot.com/articles/david-cage-no-one-should-be-allowed-to-...). Quoi qu'il en soit, si besoin était de le catégoriser, BTS serait à mon sens un aussi faible jeu vidéo qu'un médiocre film, interactif ou non.

Quant au "pan pan boum boum", je trouve cela un peu facile de faire le grand écart entre ceux-ci et les jeux Quantic Dream (ce qu'il n'hésite pas à faire lui-même très facilement d'ailleurs : http://www.lefigaro.fr/jeux-video/2013/09/20/03019-20130920ARTFIG00001-d...). Entre ces deux extrêmes, il y a un monde de jeu vidéo. J'ai beau ne pas apprécier généralement les FPS, jeux de course ou de foot, il nous reste un choix qualitatif pléthorique bien au-delà des jeux QD, qui ne constituent certainement pas le seul échappatoire à l'écrasement du marché par quelques genres grand public.

Oui, ma vision est subjective, tout comme ce jeu livré par David Cage auquel je n'ai pas adhéré, contrairement à Heavy Rain. J'ai toujours écrit des critiques subjectives sur Kanpai, je ne vois pas pourquoi cela changerait aujourd'hui. Et d'ailleurs, n'est-ce pas lui-même qui demande à être jugé (http://www.gamekult.com/actu/interview-david-cage-jugez-moi-A111247.html) ? Donc une frustration : oui, celle d'avoir passé dix heures sur un mauvais jeu dont le marketing écrase des perles récentes telles que Puppeteer ou Brothers.

Sur la question Gameblog, on a bien compris qu'il ne fallait pas s'arrêter à leur simple test ou à une chronologie d'attribution des fonds. Le fait est que la presse internationale respectable (= non Doritos) me semble pour le moins mesurée autour de Beyond, alors que le rédacteur en chef de Gameblog qui partage avec Cage la position de commissaire au FAJV signe des papiers défenseurs et dithyrambiques à son égard (http://www.gameblog.fr/chronique_628_pourquoi-beyond-two-souls-fait-du-b...). Personnellement, ça me gêne beaucoup pour pouvoir les prendre au sérieux. C'est dommage, car je les suis et les apprécie globalement depuis très longtemps, mais ce dossier Beyond a comme une certaine tendance à cristalliser leur récente fébrilité.

Mareen
17 Octobre 2013
09:25

Je comprends.

C'était sincère quand je te disais que j'espère que la frustration te passera.

Pour ma part, je suis juste déçue qu'il y ait moins de QTE que dans Heavy Rain. Mais sinon l'histoire et le jeu me passionnent.
Mais bon, c'est mon point de vue subjectif féminin, lol.

voltxs
18 Octobre 2013
10:11

Je me retrouve complètement dans ton approche de la description du jeu, tu as su trouvé les mots justes selon moi.

Ajouter un commentaire